Texte et photos : LMAD

On connaît la valeur du sel quand il n’y en a plus (…) – Proverbe indien

Il a fallu 15 ans et une pandémie pour me décider à rendre visite aux paludiers. Quinze années durant lesquelles j’ai quotidiennement emprunté la route qui passe par le pont de Tamarin, que j’ai contourné les Salines de Yemen en face de l’église Saint-Benoît, et pas une fois je ne me suis aventurée plus loin que la petite boutique qui me fournit en sel…

Le 29 juillet, avant même que le soleil ne se lève, j’ai mis la machine en marche pour un mini-reportage.

Appareil photo : Check

Carte mémoire : Check

Téléphone portable : Check

Bonne humeur : Check

En route…

Comme il est facile de se garer à une heure si matinale, quel délice que ce silence, et cette lumière est presque une caresse… Je réalise que les levers de soleil sont aussi beaux que les couchers de soleil sur mon village ! Je sens que ce sera une journée inoubliable.

Dans les bassins, on s’active depuis un moment déjà comme me le confirme Sabrina, qui à 41 ans en compte 14 dans les marais salants. « Il est plus difficile de gratter le sel qui s’est cristallisé et qui s’accroche à la pierre que de transporter les paniers de 16 kilos dans le magasin », explique-t-elle en poussant un peu plus fort sur sa pelle en fibre de verre; malgré ses ampoules aux mains, elle ne se plaint pas. Pour elle, l’hiver est une bénédiction, c’est au plus fort de l’été, en pleine saison de récolte qu’elle a le plus de mal. « Tant que le temps est couvert, ça va! » s’amuse-t-elle, son humeur légère est contagieuse… Entre les bassins, les plaisanteries rythment le travail…

Jenna, elle, est la petite dernière, du moins c’est celle qui est arrivée il y a seulement six ans aux Salines de Yemen. Son parcours professionnel atypique l’a conduite des bureaux de Port-Louis aux bassins salés de Tamarin. « Personne n’y a cru au départ, même mon époux s’est gentiment moqué de moi » se souvient-elle, mais aujourd’hui, c’est avec une extrême habileté qu’elle manie la brosse. « On ne plaisante pas avec le matériel ici, il nous faut du costaud; avec le temps et l’expérience, nous avons fini par réinventer nos outils », conclut-elle en me montrant une pioche transformée en pelle avec un manche démesuré, ou sa brosse drue extra large !

Ici, c’est chacun ses outils, chacun ses bassins et ses paniers, mais toujours dans un esprit de camaraderie. Pour Kavita, 54 ans, le métier de saunier est une affaire de famille. Elle se souvient de son enfance dans les salines, où elle a remplacé sa mère. La bonne ambiance qui y a toujours régné n’est pas étrangère à ce choix de vie : « Nous nous considérons comme des soeurs, il n’y a pas de différences entre nous, nous vivons toutes à Tamarin, et quand les filles ont besoin d’aide pour finir leurs bassins, c’est sans se poser de questions que les autres viennent apporter un coup de main ! »

Avec la doyenne Anandee, qui a servi de modèle pour les produits dérivés, Corinne, très souriante, qui a pris 10 secondes pour prendre la pose pour moi et Anissa qui me semble plus discrète, les six femmes solidaires forment une sororité et sont toujours prêtes à accourir pour sauver leur production en cas d’averse. Elles ont été très avenantes sans pour autant se laisser distraire de leurs activités pendant ma visite, et pourtant je leur en posais des questions…

Les 30 hectares de salines n’ont aucun secret pour elles: elles connaissent par coeur les douleurs aux reins et les courbatures, elles connaissent la morsure du sel à la moindre égratignure et s’habituent aux yeux usés par la réverbération; la peine et l’amour qu’elles y mettent n’ont pas de prix.

Ou si justement, il leur faut, pour valider leur journée, le quota de 35 paniers; et pour chaque panier supplémentaire, elles touchent un bonus. Certaines journées, ces femmes sont capables de véritables exploits, transportant jusqu’à plus de 300 paniers. Une seule interrogation persiste : pourquoi ne trouve-t-on pas de sel mauricien dans nos supermarchés ?

Cap sur Salt Shop, la boutique qui a ouvert ses portes depuis trois ans à l’entrée des salines. Je suis certaine que Kristine a quelques réponses supplémentaires aux questions que j’ai en stock : « Il faut savoir que les Salines de Yemen, c’est avant tout une affaire de famille qui a à coeur de perpétuer une tradition vieille de 75 ans. Notre sel est produit par la seule action du soleil sur l’eau de mer, la méthode de récolte ancestrale reste inchangée depuis l’ouverture, et les uniformes de nos sauniers sont également d’anciens modèles dans des coloris utilisés de tout temps. »

Kristine connaît son sujet par coeur : « L’avenir des salines est incertain, les Mauriciens n’ont pas encore complètement adopté l’habitude de consommer local. Depuis quelque temps, on fait venir du sel à Maurice; et la seule raison qu’on a avancée pour cette soudaine importation, c’est le prix! Les Mauriciens se sont tournés vers ces produits; vous ne trouverez donc pas nos produits dans les supermarchés. C’est la triste raison pour laquelle nous sommes les seuls à être toujours en activité. » Un peu morose elle poursuit : « Nous fabriquons suffisamment de sel pour tout le pays. On n’en a jamais manqué, et nous ne l’exportons pas ! »

Par bonheur, le sel ne sert pas uniquement en cuisine. Une partie de la production est destinée aux piscines d’eau salée, aux spas qui s’en servent lors de leurs soins, aux agriculteurs qui l’utilisent pour optimiser leur production, aux fermiers pour leurs bovins ou aux usines textiles pour la teinture.

Mais alors où peut-on trouver du sel mauricien ? Aux Salines de Yemen… Le Salt Shop offre non seulement la possibilité d’acheter du sel en gros logement (10 et 25 kilos) pour les piscines, mais aussi de plus petits logements, aromatisés pour les pâtes, poissons, volailles, etc., et enfin de la fleur de sel – la première cristallisation qui se forme en surface. En magasin, il y a également du savon, des gommages parfumés, et une série de produits dérivés. Mon préféré est le Sel Fou, il est épicé et il donne une touche sexy à la nourriture.

Vagabonds,

Si comme moi vous décidez de donner une vraie chance à l’industrie locale, voici comment faire :

1re étape: s’arrêter au Salt Shop pour s’approvisionner en sel, et se laisser tenter par les autres articles.

2e étape: visiter les Salines de Yemen en famille, entre amis, emmener les enfants, faire des photos de ouf, les partager sur les réseaux sociaux, en parler autour de vous et passer par la première étape!

3e étape: encourager les enseignants à emmener les enfants visiter les salines qui sont selon moi un vrai trésor de notre patrimoine. En plus, il y a des petites surprises au programme pour les enfants!

Détails techniques:
Le Salt Shop est ouvert du lundi au vendredi de 8 h à 16 h et le samedi de 8 h à 11 h 30, (fermé le dimanche et les jours fériés)

Pour les contacter, il faut écrire à salinesdeyemen@gmail.com

Les visites sont payantes, mais à un prix dérisoire:
1. Pour les Mauriciens et les résidents l’entrée est de Rs 150 pour les adultes et de Rs 75 pour les enfants
2. Pour les touristes, l’entrée des adultes est à Rs 200 et celle des enfants à Rs 100
3. Pour les sorties éducatives, il existe un tarif spécial pour écoliers et éducateurs

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