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SOIF. D’humanité et de divinité.

PAULA LEW FAI

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« Quand on cesse d’avoir faim, cela s’appelle satiété. Quand on cesse d’être fatigué, cela s’appelle repos. Quand on cesse de souffrir, cela s’appelle réconfort. Cesser d’avoir soif ne s’appelle pas…

Il y a des gens qui pensent ne pas être des mystiques. Ils se trompent. Il suffit d’avoir crevé de soif un moment pour accéder à ce statut. Et l’instant ineffable où l’assoiffé porte à ses lèvres un gobelet d’eau, c’est Dieu

L’amour de Dieu, c’est l’eau qui n’étanche jamais. Plus on boit, plus on a soif. Enfin une jouissance qui ne diminue pas le désir ». Extraits de Soif d’Amélie Nothomb.

« Le livre de ma vie », dit-elle.

Un livre complexe qui invite à la réflexion, à l’introspection même. Un livre qui irrite aussi par ses libertés d’interprétation, par un style qui jongle entre une plongée dans presque l’indicible et des banalités, transmises avec une légèreté de langage qui peut scandaliser. Un livre toutefois, qui ne laisse pas indifférent.

Tout le livre repose sur les dernières heures du Christ, ses pensées, le chemin de croix, la crucifixion et le sens donné au sacrifice suprême. Le Christ d’Amélie vit avec intensité sa condition d’homme ; « J’ai la conviction infalsifiable d’être le plus incarné des humains ». Toutes les émotions y sont présentes jusqu’aux plaintes les plus pathétiques, les récriminations ; « Pourquoi m’as-tu abandonné ? », la peur de mourir, de souffrir, de voir pleurer ceux qu’Il aime, l’attente de l’exécution, l’angoisse de la révolte qui va submerger la volonté et entrainer la déchéance psychologique et morale.

Amélie Nothomb fait rehausser l’épreuve de la Passion en y introduisant des miraculés ingrats qui se plaignent que les miracles n’ont pas changé leur vie. Le comble de l’ingratitude. De l’incarnation du Christ, elle nous fera vivre le ressenti humain : bienveillante lucidité sur les limites et les qualités de chacun. À l’égard de Pierre : « Je sais pourtant qu’il me reniera, mais il m’inspire une telle confiance. » Jean : « Je sais que l’écoute de Jean est amour et me bouleverse. » Judas : « Il aurait découragé n’importe qui, il m’a découragé plus d’une fois. L’aimer relevait de la gageure et je ne l’en aimais que plus. »

Célébration solennelle du précieux sang de Jésus en la basilique de Gethsémani

L’humanité de Jésus telle que décrite dans Soif permet ainsi de mieux comprendre l’histoire mouvementée des relations entre l’homme et Dieu.  Dès la Genèse, Dieu confie son œuvre, la création, à l’homme et lui demande d’en prendre soin. Lorsqu’il s’égare, Dieu ne l’abandonne pas et va à sa recherche : « Adam, où es-tu ? » (Genèse 3, 9). Inlassablement, malgré toutes les dérives de l’homme, Il EST.

Le message est que le péché n’est pas de vouloir être comme Dieu, puisque c’est précisément ce qu’Il veut pour nous. Il est de croire que la divinisation ne peut se faire que contre Dieu, une conquête arrachée à un Dieu malveillant. Il est de douter de Son amour et de Sa miséricorde. « En effet, nous n’avons pas un grand-prêtre incapable de compatir à nos faiblesses ; au contraire, il a été tenté en tout point comme nous, mais sans commettre de péché. » (Hébreux 4.15)

Le péché est l’utilisation d’un pouvoir dont on se sent investi grâce à ses propres charismes ou à travers les rôles dévolus par des institutions. C’est pervertir le déroulement de la grâce pour combler son désir et étancher sa soif. Jouir à l’infini sans vraiment être comblé. Le premier miracle de Jésus aux noces de Cana lui révèle son propre pouvoir mais il l’utilise pour la mission dont il est investi.  Sa profonde humanité se conjugue à sa divinité afin de porter témoignage de la fraternité qu’il partage avec notre monde.

Le scandale de pédocriminalité révélé récemment dans le rapport Sauvé comme les autres abus sexuels au sein de l’Église catholique suscitent à juste titre le rejet de l’hypocrisie institutionnelle, le dysfonctionnement de la culture ecclésiale et exigent un renouveau dans cette même culture. Celle-ci a longtemps présenté le prêtre comme un « autre Christ » (alter Christi). Cette notion a été mise en valeur, au XVIIe siècle, par l’école française de spiritualité (1) et dans la lignée du concile de Trente (1545-1563). Sortir le prêtre de la condition commune demande un encadrement collégial et une communication à toute épreuve afin de ne pas favoriser des relations de pouvoir et d’emprise. Aussi, pour les Pères de l’Église, tout chrétien est une figure du Christ. Le prêtre est avant tout un frère, même s’il est aussi signe de la présence et de l’appel du Christ.

Soif.

D’humanité pour toutes les victimes de ces abus comme de tous ceux perpétrés quand les pulsions du plus fort détruisent la personne de l’Autre.

De divinité pour toutes ces institutions et leurs représentants qui refusent de regarder la réalité systémique de leurs dysfonctionnements et manquent de courage pour y remédier.

« Pour éprouver la soif, il faut être vivant. »

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(1) Cf. par ex. Pierre de Bérulle, saint Vincent de Paul, Jean-Jacques Olier, saint Jean Eudes, saint Louis-Marie Grignon de Montfort, Bossuet

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