DANIELLA BASTIEN

Il y a quatre ans, devant les contributeurs à sa campagne, Hillary Clinton lâche un commentaire qui lui a peut-être coûté le fauteuil présidentiel. Elle affirme que 50% des électeurs de Donald Trump font partie de ce qu’elle nomme le « Basket of Deplorables ». Elle ajoute même que dans ce panier, on y trouve des racistes, des sexistes, des homophobes, des xénophobes et des islamophobes. Elle compare ensuite ce panier à un autre, comportant ceux qui sont « desperate for change ». À la suite de l’élection de Trump, les journaux nationaux et internationaux titrent « La revanche des déplorables »!

Nous avons souhaité commencer par cette anecdote issue d’une campagne électorale pour prendre la juste mesure de la portée des mots dits par ceux qui nous gouvernent ou qui aspirent à l’être.

Cette semaine, nous avons eu la déclaration d’un ministre de l’État mauricien, qui à la suite de la manifestation citoyenne du 29 août, déclare que le gouvernement abat un énorme travail pour le pays et pour les Mauriciens et qu’il ne réagit pas « avek bann zafer insinifian ». On assiste dans l’heure qui suit à un défilé de commentaires sur les réseaux sociaux concernant le mot « insignifiant ». Il y a même le hashtag #moenninsinifian! Il faut le dire, en Kreol Morisien, traiter quelqu’un d’insignifiant c’est que l’individu en question ‘port lor ou ner’.

Lors des premiers cours de linguistique, les étudiants prennent connaissance de la théorie de Ferdinand de Saussure qui conçoit la langue comme un système de signes. En somme, une langue comporte en son sein deux éléments indissociables: un signifiant, qui est l’image acoustique du signe et un signifié qui est l’idée transmise par ce son perçu. Ainsi, un signifiant est l’aspect matériel notamment une suite de lettres et le signifié est l’aspect conceptuel par sa production de sens. Prenons l’exemple du mot ‘arbre’. L’image de l’arbre est le signifié et la suite a-r-b-r-e est le signifiant. Mettre ensemble ces deux éléments crée ce qu’on appelle la signification.

Par ailleurs, il est intéressant de noter que le psychanalyste Jacques Lacan déconstruit ce lien fixe de signifiant et de signifié car selon lui ce lien est instable car un même signifiant peut signifier différents concepts dépendant du contexte. La perspective lacanienne est ici utile car si nous reprenons l’image de l’arbre, elle peut très bien faire penser à une histoire amoureuse parce que justement, nous avons gravé un cœur avec les initiales de l’être aimé sur le tronc de l’arbre.

Et l’insignifiance ? Est-ce l’absence de signification ou un défi de la signification ? Les mots prononcés par le ministre relèvent de cette double perspective saussurienne et lacanienne dans le sens où il n’a à aucun moment traité les personnes participant à la marche « d’insignifiants » mais c’est le ‘zafer’ qui est insignifiant, entendons par là, la marche elle-même. Les commentaires des internautes nous amènent à comprendre ce glissement sémantique. Est-ce que les participants à la marche sont dans un panier « d’insignifiants » et de là la prise en compte subjective du mot ?

Roland Barthes, philosophe et sémiologue français nous éclaire : « L’insignifiant n’est plus le contraire du signifiant mais son extériorité absolue, son ‘autre’ ou son ‘dehors’. » Désormais le mot n’est plus synonyme de manque de sens mais constitue bien une promesse de signification. Cette idée est relayée par Cornelius Castoriadis dans son livre La Montée de l’insignifiance, où il explique que l’insignifiance est l’entrée dans cette société qui n’a plus d’image d’elle-même et où les mécanismes de direction se décomposent. Existe-t-il de nouveaux modes de vivre ensemble dans ce genre de société ?

« Prendre » la parole est un acte symbolique parce que nos mots dits déclenchent une multitude de significations. Comme Hillary Clinton, nous dirons que le ministre n’a pas pesé le poids de ses mots et toute la charge émotionnelle déclenchée. N’en déplaise, parler péjorativement des ‘37%’ revient aussi à les mettre dans un panier. Cette ‘extériorité absolue’ mine de l’intérieur toute velléité de discours rassembleur. La fracture est bien là et il nous revient à tous d’en prendre conscience parce que chaque Mauricien devrait refuser d’être un « Deplorable ».