KAVINIEN KARUPUDAYYAN

Le Vivekananda Rock Memorial et la statue de Tirouvallouvar au lever du soleil à Kanya Kumari

Notre pèlerinage au pays tamoul aurait été incomplet sans une visite à Kanya Kumari. Située à la confluence de l’océan Indien, du Golfe du Bengale et de la mer d’Oman, cette ville, à la pointe de la Grande Péninsule, est souvent décrite comme étant l’Alexandrie de l’Est. Vibrant d’art, de culture, de civilisation et du sens du pèlerinage, ce lieu – constituant là un endroit stratégique pour le commerce sous le règne des Cholas, Cheras, Pandyas et Nayaks – s’est inscrit sur des siècles. Au cours du Raj Britannique, Cap Comorin avait été donné comme nom à Kanya Kumari, la raison étant probablement la difficulté des Anglais à prononcer des noms locaux.

En arrivant à l’hôtel, où nous allions séjourner pour une nuit, une vue majestueuse du Vivekananda Memorial Rock et de la statue du saint poète  Tirouvallouvar s’offrait à nous. La nuit, les deux monuments sont illuminés, un spectacle magique. Avec le son des vagues qui viennent s’écraser sur le rivage, cela fait beaucoup penser au Phare d’Albion, éclairé le temps de deux nuits, il y a quelque temps de cela. Le lendemain, nous nous sommes levés à 6 heures pour contempler le lever du soleil. Sur le toit de notre hôtel, tous attendaient ce moment magique où le soleil allait faire son apparition. Entre les mots qui fusaient en tamoul, en anglais et en kreol morisien, les oiseaux chantaient. Les paons braillaient sur les toits des maisons. « Dimounn ape atann lor balkon pou get Soley leve/Soley ki kouma enn boul oranz pou zet lalimier lor niaz. » Le soleil s’est finalement décidé à grimper sur le dos des nuages pour prendre place très haut dans le ciel. Moment de pure joie… comme s’il était en train d’émerger de l’océan. Les levers et couchers du soleil à Kanya Kumari revêtent une allure spéciale vu que l’on peut contempler les deux au même endroit.

À 8 heures, nous avons acheté nos tickets au siège de la Poompuhar Ticket Corporation en vue de nous recueillir sur les rochers abritant les deux fameux monuments. Les gens y étaient en grand nombre. Après avoir patienté un moment, nous avons pris place à bord du ferry M.L Vivekananda pour un trajet de quelques minutes. En premier lieu, nous avons mis les pieds sur le Vivekananda Memorial Rock. Construit durant six années, c’est l’endroit même, d’après ce qu’on raconte, où le Swami Vivekananda a atteint l’illumination spirituelle. La légende dit qu’après la mort de son guru Sri Ramakrishna, il décida de renoncer au monde et s’en alla parcourir les contrées éloignées de l’Inde. En 1892, il s’arrêta à Kanya Kumari où un soir il se jeta dans les eaux infestées de requins pour aller se recueillir sur le rocher à 500 mètres du rivage où il a médité pendant trois jours. C’est ce qui a amené ce déclic en contribuant dans une grande mesure à le transformer en l’un des grands chefs et réformateurs spirituels de l’Inde ainsi que l’un des architectes majeurs de la Renaissance du Bengale. En 1893, il a participé au premier Parlement des religions à Chicago, événement majeur dans l’histoire de l’hindouisme. Depuis, il a déployé toute son énergie à propager les enseignements de la philosophie Vedanta de même que l’Hindouisme dans l’Est. Ses discours prononcés durant les sessions à Chicago, avec pour objectif la cohabitation de toutes les religions du monde, sont aujourd’hui encore cités en référence.

D’un point de vue géologique, ce rocher où le Swami Vivekananda s’est adonné à la méditation est le point où l’Inde, l’Australie et l’Antarctique se sont séparées 160 millions d’années de cela, devenant ainsi le seul témoin de cette scission ! Le Vivekananda Rock Memorial abrite le Vivekananda Mandapam et le Sripada Mandapam. Le premier comporte une statue en bronze du saint et philosophe, l’œuvre du célèbre sculpteur Sitaram S.Arte à l’endroit exact où Vivekananda a médité. Le Mémorial, qui lui est dédié, est une merveille architecturale inspirée de styles et motifs des temples du sous-continent. Le Sripada Mandapam est connu comme le lieu où l’on relate que la Déesse Parvathi, durant une de ses incarnations en tant que Kanya Devi, l’a béni en y posant ses pieds. D’où le nom Kanya Kumari attribué à la ville. Les gens viennent se prosterner à cet endroit qui recèle l’empreinte des pieds de la déesse.

À côté du Vivekananda Rock Memorial, trône sur un autre rocher l’imposante statue du saint poète et philosophe  Tirouvallouvar dont l’ouvrage, le Tiroukkoural, a été traduit dans une soixantaine de langues. À cause de l’état de la mer, notre ferry n’a pu accoster le rocher. Mais le fait de pouvoir contempler le sage dans toute sa splendeur depuis le Vivekananda Rock Memorial était un moment de pur bonheur. D’une hauteur de 133 pieds pour représenter les 133 chapitres du Tiroukkoural et pesant 7 000 tonnes, la statue a été bâtie par environ 150 sculpteurs, artisans et superviseurs sous la direction de l’architecte le Dr Ganapati Sthapati. On doit aussi à ce dernier un autre monument à Chennai dédié à la mémoire de  Tirouvallouvar, le Valluvar Kootham de même que le San Marga Iraivan

La statue de Tirouvallouvar, dans toute sa splendeur, vue du Vivekananda Rock Memorial

Temple, à Hawaï. La fondation avait été lancée par le Premier ministre indien Morarji Desai en 1979. Ce n’est qu’en 1990 que les travaux ont débuté, et la construction, elle-même, a été complétée en 1999. L’inauguration de la statue a eu lieu le 1er janvier 2000 par le ministre en chef de l’État du Tamil Nadu, le Dr M. Karunanidhi, qui l’a qualifié de « beacon of light to guide human life for all times to come ». Le jour même de l’inauguration, quelque 50 000 personnes s’étaient réunies. Plusieurs enseignants de langue tamoule ont même affiché des pancartes avec des versets du Tiroukkoural dessus, de Kottaram jusqu’à Kanya Kumari. Pour la construction, les pierres ont dû être transportées des villages avoisinants, notamment de Pattumala Kuppam, Sirudhamoor et Ambasamudram. La statue a été construite pour résister aux tremblements de terre d’après les principes établis par la science du Vaastu. Avec sa petite courbe au rein, elle fait beaucoup penser au Dieu de la danse, Nataraja. Ceci a été rendu possible grâce à l’identification d’une ligne d’énergie connue en Vaastu comme « kayamadhyasutra » qui fait qu’il y a une cavité en son sein qui parcourt toute la statue. La solidité de celle-ci s’est avérée lors du tsunami du 26 décembre 2004 qui a frappé l’océan Indien, celle-ci demeurant intacte.

« Causer de la joie lorsqu’on les rencontre et du regret quand on les quitte, telle est la nature des savants. » Ces paroles de  Tirouvallouvar au chapitre 40, nous sont venues à l’esprit lors du chemin du retour. Cette visite à Kanya Kumari a été le couronnement de notre voyage au pays tamoul. La lumière des philosophes Swami Vivekananda et  Tirouvallouvar continuera à éclairer la Grande Péninsule pour les millénaires à venir, bercée par les vagues de l’océan Indien et des mers du Golfe du Bengale et d’Oman.