• Me Neerooa lassé des réponses approximatives : « How many other lies do we need for him to be given the sweet taste of a penalty ? »
  • Me Ganessen Mooneesawmy demande à la magistrate de prendre en compte le fait que son client n’a pas tout déballé au tribunal pour des raisons de sécurité et de santé

Malgré les trois avertissements donnés par la magistrate Vidya Mungroo-Jugurnath, dans le cadre de son audition dans l’enquête judiciaire, pour avoir donné différentes réponses à des questions similaires venant de différents avocats, Deepak Bonomally, directeur de Bo Digital Co Ltd et Torsen Sek de Vinay Appanna, se retrouve désormais dans une posture des plus délicates. C’est lors de nouvelles questions par le représentant de l’Office du Directeur des Poursuites Publiques (DPP), Me Azam Neerooa, que Deepak Bonomally a été confronté à ses « mensonges » sur son adresse résidentielle actuelle, entre autres. Et le Senior Assistant DPP a demandé par la suite à la magistrate de sévir pour des délits sous les dispositions de la District and Intermediate Courts Act, stipulant qu’un témoin qui donne un faux témoignage sous serment en Cour est passible d’une peine jusqu’à deux ans d’emprisonnement. Son avocat, Me Ganessen Mooneesawmy, a tenté d’apaiser les débats en soutenant que son client a peur pour sa sécurité mais aussi qu’il est sous traitement médical pour une dépression. Ce sont les raisons qu’il a données pour justifier les écarts de son client lorsqu’il répond aux questions.

Deepak Bonomally était entendu une nouvelle fois comme témoin dans le cadre de l’enquête judiciaire pour faire la lumière sur le meurtre de Soopramanien Kistnen en octobre 2020. L’interrogatoire de Bonomally par Me Roshi Bhadain, Senior Counsel, s’est poursuivi hier sur ses relations avec Vinay Appanna et les contrats décrochés pendant le confinement. C’est lorsque Me Azam Neerooa a abordé certaines questions que l’audition a pris une autre tournure.

Alors qu’il était interrogé par Me Bhadain, la magistrate devait rappeler à Deepak Bonomally que « tout ce que vous savez, vous devez le dire clairement, je ne vous donnerai pas d’autres avertissements ». Car Deepak Bonomally n’avait pas répondu clairement au sujet de la réunion qui avait eu lieu en 2018 pour le lancement d’une campagne publicitaire pour une application mobile et où Yogida Sawmynaden était présent en tant que ministre des TIC. Si Deepak Bonomally avait indiqué qu’il était présent à cette réunion en tant que représentant d’AV Techno World Ltd, il n’avait pas dit que Vinay Appanna y était aussi présent. Ce qu’il devait affirmer plus tard. Mais ce sera lors de l’interrogatoire de Me Neerooa que la situation s’est envenimée.

Une série de questions qui ont permis au représentant du bureau de DPP de parvenir à la conclusion que Deepak Bonomally n’aurait cessé de mentir, déjà sur son adresse résidentielle actuelle, et de demander à la magistrate de prendre les sanctions nécessaires pour un tel délit, sous l’article 126 de la District and Intermediate Courts Act.

Me Neerooa (AN) : Komien loto ou ena ?
Deepak Bonomally (DB) : Enn sel.
AN : Loto pou ou konpagni ou ena ?
DB : Mo loto la li pou konpagni Bo Digital Co Ltd.
AN : Mo ti poz ou kestion lor nimero telefonn ki ou ena. Ena lezot nimero ki ou pane dir ?
DB : Mo ti ena ene nimero Emtel me ki mo pa servi ek ena enn nimero ki pou mo tifi me sim la anrezistre lor mo nom.
AN : Dir nou kot ou pe abite aster ?
DB : Mo pa kapav donn mo ladres aktiel.

Après hésitation, Deepak Bonomally décide de dévoiler le fait qu’il réside désormais dans un appartement à Phoenix, derrière le J&J Auditorium. Ce qui a poussé Me Neerooa à réagir en faisant part du fait que le témoin a été pris en flagrant délit de « giving false evidence » et de demander à la magistrate d’user de ses pouvoirs pour sévir contre un délit sous l’article 126 de la District and Intermediate Courts Act. La sous-section 2 de cet article stipule : « Any person who, when heard as a witness in any such case or inquiry, gives false evidence, shall commit an offence and shall be liable, on conviction, to imprisonment for a term not exceeding 2 years. » Me Neerooa a repris l’interrogatoire.

AN : M. Bonomally depi kan ou nepli res kot ou Vacoas ou kot ou frer Karo Lalyan ?
DB : Depi desam 2020, mone bouze pou al res dan ene apartman Phoenix.
AN : Vreman pou ou sekirite ou bien pou lezot rezon oune koz manti lor ou ladres ? Kouma pou kapav krwar ou la ? Ounn kasiet lezot zafer pou bann rezon sekirité ?
DB : Pou enn kestion sekirite monn rod enn plas trankil.
AN : Kan ou ti lwe batiman lari Cossigny ?
DB : Ver oktob 2020.
AN : Kisanla inn lwe li pou ou ?
DB : Enn staff, M. Samode.
AN : Mo pe dir ou ki ou pann lwe batiman lari Cossigny an oktob me an ziliet.
DB : Non mo ti pe lwe enn biro avek Regus pa pou batiman lari Cossigny.

À ce stade, Me Neerooa montre à la magistrate le contrat de bail pour le bâtiment, rue Cossigny, à Quatre-Bornes. Et de dire que selon le document, c’est depuis juillet 2020 que le bail a débuté.

Me Neerooa, lassé, lance alors à Deepak Bonomally : « Ou pe sey protez kikenn kan ou pe kasiet la verite koumsa ! » Il reprend son interrogatoire.
AN : Lor ou presedan odision, ou dir ou ti dan ou biro lari Cossigny le matin 16 oktob. Me biro la pa ankor amenaze, pena okenn pano alor mem ki ou konapagni spesialize dan pano (signage).
DB : Tou sa pa ankor fer. Ena deza de latab ek sez dan sa batiman la.

Me Neerooa devait aussi demander à la Cour de noter que Deepak Bonomally avait indiqué dans son audition qu’il n’avait pas travaillé durant la période juin–juillet 2020 car il avait fait une dépression – après que cette affaire de contrat pendant le confinement a éclaté au grand jour — et de dire désormais qu’à cette période, il avait loué des espaces de bureau auprès de Regus Mauritius. « How many other lies do we need for him to be given the sweet taste of a penalty ? » devait s’écrier Me Neerooa, tout en continuant : « We have a blatant liar in a murder case. » Me Neerooa a confronté alors Deepak Bonomally au fait que « de toutes ses transactions pour des équipements médicaux et les contrats pour des publicités, Soopramanien Kistnen était au courant et que c’est pour cela qu’il vous réclamait de l’argent ». Deepak Bonomally de répondre : « Jamais. »

Le Watching Brief du témoin, Me Ganessen Mooneesawmy devait par la suite demander à la magistrate de prendre en considération la situation actuelle du témoin avant de trancher. D’indiquer que son client a évoqué des raisons de sécurité pour n’avoir pas divulgué en Cour son adresse actuelle, mais aussi qu’il souffre d’une “reactive depression’’ depuis juillet 2020 et qu’il est sous traitement médical. De demander à la magistrate de vérifier les procès-verbaux avant de rendre le verdict. Le Ruling sera rendu lundi prochain.

« Seki konsern KOVID mo pa kone »

Deepak Bonomally a été interrogé par Me Roshi Bhadain sur son parcours professionnel. Il a rappelé qu’il a été journaliste sportif pendant 20 ans (1991 à 2011) dans deux groupes de presse avant de devenir Marketing Manager pour deux compagnies de Vinay Appanna, soit AV Techno World – qui avait comme actionnaires un dénommé Bassant Lallah et Vinay Appanna – et Rental Express, en 2012. D’expliquer que c’est en décembre 2019 qu’il a informé Vinay Appanna qu’il allait démissionner des deux compagnies pour se consacrer à son business, mais qu’Appanna lui avait demandé de rester comme consultant pour AV Techno World car des contrats étaient dans le viseur.

Au sujet de sa compagnie, Bo Digital Co Ltd, Deepak Bonomally a dit qu’il avait comme clients le CEB, la CWA, B Exchange ou encore Western Union, pour des projets de panneaux publicitaires. Qu’il n’avait pas d’employés et que les contrats obtenus étaient sous-traités. Me Bhadain l’a l’interrogé alors sur les relation entre Appanna et Yogida Sawmynaden.

Roshi Bhadain (RB) : Ou ti kone ki Vinay Appanna ek Yogida Sawmynaden ti al lekol primer Beau-Sejour ansam e osi i al St-Esprit ansam ?
Deepak Bonomally (DB) : Pa ti kone.
RB : Ou pa konn Neeta Nuckchedd, direktris Neetee Selec ek ki ou ti fer zafer ?
DB : Non mo konn zis madam Poonyth, li pann dir mwa ki Neeta Nuckchedd ami danfans Yogida Sawmynaden.
RB : Donk, ou pe dir moi ou ti pe gagn zafer ek de ami danfans Yogida Sawmynaden san ki ou kone zot ami danfans ?
DB : Oui.
Deepak Bonomally devait aussi réfuter les propos selon lesquels il était le « chauffeur » de Vinay Appanna, même s’il a admis qu’il le véhiculait de temps en temps « dans la mesure du possible ».

Outre un contrat de Rs 77 millions obtenu par AV Techno World pour la fourniture de produits médicaux, Deepak Bonomally a été entendu sur les transactions de Bo Digital co Ltd avec la State Trading Corporation (STC) pour la fourniture d’équipements médicaux de l’ordre de Rs 300 millions pendant le confinement.

Au sujet des fonds pour acheter ces équipements médicaux, Deepak Bonomally a répondu qu’il recevait des paiements en avance de la STC. « Ena fwa 70% paiman an avans, ena fwa 50% ena fwa 100%, » dira-t-il. Me Bhadain l’a confronté alors au fait qu’il avait une “profit margin” conséquente. « Si oune aste ekipman avek enn paiment an avans à 70%, san pran okenn pre ayer e kan ou vande ou gagn 100% montan-la, sa fer ou 30% profi. » Deepak Bonomally n’a pas voulu s’aventurer à répondre à cette question, indiquant que ce volet de “profit margin” fait l’objet d’une enquête au niveau de l’Independent Commission Against Corruption (ICAC).


L’expertise de Huawei requise pour
récupérer les images effacées après 30 jours

Le Deputy Commissioner of Police Krishna Jhugroo, aussi Chairman du Monitoring Committee du Safe City Nerwork à Maurice, a été appelé à rechercher l’expertise de Huawei et de Forensic IT specialists afin de pouvoir récupérer les images des caméras du réseau, qui ne sont plus stockées dans les serveurs du Government Online Center après 30 jours. Et ce, selon les avocats représentant la famille Kistnen et Koomadha Sawmynaden, « pour faire avancer l’enquête et identifier le meurtrier de Soopramanien Kistnen ».
Le DCP Jhugroo devait toutefois rappeler que dans le cadre du Safe City Network, dont la police est chargée, Mauritius Telecom est le contracteur et que Huawei sous-traite ses services avec Mauritius Telecom. Il devait toutefois indiquer « faire le nécessaire » en explorant ces nouvelles propositions. Lors de son audition, le DCP Jhugroo a expliqué aux questions de Me Azam Neerooa, qu’une fois une caméra de la Safe City installée et passé la phase de test (connexion à la fibre et alimentation en électricité), en plus de la phase d’intégration, les caméras peuvent enregistrer des images, lesquelles sont stockées au Government Online Center. Et de préciser que le Main Command Center de la police peut récupérer ces images stockées.

Le DCP Jhugroo précise aussi que les images sont conservées pendant 30 jours et que, « dépendant de la capacité des serveurs, les images sont alors effacées automatiquement du serveur », ajoutant qu’il n’y a pas de système de Cloud et que, de fait, il n’y a aucun moyen de récupérer ces images effacées. Me Neerooa devait, lui, indiquer que pour des projets similaires de Safe City en Afrique, les serveurs sont connectés à un système de Cloud. Ce qu’a dit ignorer le DCP Jhugroo, qui ajoute qu’à Maurice, Huawei ne pourrait récupérer les images effacées après 30 jours.

Il ajoute que sur les 3 270 caméras de la Safe City installées jusqu’à présent, 780 sont “fully commissioned”, soit complètement opérationnelles. Il précise en outre avoir eu des instructions du commissaire de police afin d’assister le surintendant de police Vijay Kumar Dawon dans l’enquête afin de retrouver toutes les images qui pourraient servir pour faire la lumière sur le meurtre de Soopramanien Kistnen.

C’est alors que Me Bhadain devait soutenir, lors de son interrogatoire, que l’apport de “Forensic IT Specialists” pourrait être bénéfique dans cette affaire, car ils sont habilités à « récupérer et recréer des données qui ont déjà été effacées, mais qui sont toujours présentes en code binaire ». Ce à quoi le DCP Jhugroo a concédé que la police n’est pas dotée de ce genre d’expertise et qu’il tiendra compte de cette suggestion.

Face aux questions de Me Rouben Mooroongapillay, le DCP Jhugroo a réitéré le fait que Maurice n’est pas doté d’un Cloud System pour le Safe City Network. De même, dit-il, le système de reconnaissance faciale n’est pas encore opérationnel, ajoutant malgré tout qu’une fois le projet complété, « tous les systèmes nécessaires seront opérationnels ».

Sur les images qui pourraient être disponibles du 16 octobre 2020, le DCP Jhugroo a tenu à expliquer : « A La Louise, les caméras Safe City ont été installées le 23 octobre 2020 et étaient complètement opérationnelles le 29 octobre. Donc, il n’existe aucune image du 16 octobre. » Il a également expliqué que pour la région de Saint-Jean et La Louise, s’il y avait bien de vieilles caméras CCTV, celles-ci ne fonctionnaient cependant plus. Le 18 août 2020, des démarches avaient d’ailleurs été enclenchées afin de les débrancher. Le 5 septembre suivant, elles étaient mises hors-service.


Deepak Bonomally fixé
sur son sort le 1er mars

Alors qu’il s’est mis dans de sales draps en donnant de “false evidence” lors de son audition au tribunal de Moka, Deepak Bonomally connaîtra la décision de la magistrate Vidya Mungroo-Jugurnath lundi , laps de temps nécessaire, selon cette dernière, afin de parcourir tous les procès-verbaux de l’enquête judiciaire.

Me Ganessen Mooneesawmy avait lui-même fait cette requête afin de voir si son client avait vraiment menti, précisant qu’il avait pu donner des réponses approximatives pour des raisons de sécurité, mais aussi parce qu’il est sous traitement pour dépression. La magistrate a réclamé qu’un certificat médical et des documents relatifs lui soient fournis afin de prouver ces dires, expliquant qu’au cas contraire, l’intéressé serait sous le coup d’un délit sous l’article 162 de la Criminal Code Act, soit de “witness giving false excuse”, et qui requiert une peine maximum de 1 an de prison ou une amende pouvant aller jusqu’à Rs 10 000. Me Ganessen Mooneesawmy a promis qu’il fournirait ces documents.

Ce dernier, à sa sortie du tribunal, devait rappeler, face à la presse, que dans cette enquête judiciaire, « il n’y a pas d’accusé, mais uniquement des témoins ». Et de demander à la presse de « bien réfléchir à ce qu’elle écrit, pour minimiser les risques de ce qu’on appelle un trial by the press. C’est à la magistrate de prendre la décision qui s’impose après avoir eu tous les documents à sa disposition », dit-il.