PAUL REVEIL

Mon cher ami,

La dernière fois que l’on s’est vu, tu semblais avoir la mine d’un chien battu; tu étais si mal en point, non seulement physiquement, mais aussi psychologiquement, car, me semblait-il, les soucis de ce monde te tracassaient tellement. En effet, si je prends seulement l’exemple de la COVID-19, voilà que, depuis presque un an, nous sommes plongés dans un isolement inhabituel et nous avons fortement l’impression que notre liberté est atteinte. D’autant plus, avec les nouvelles journalières qui nous parlent sans cesse du nombre de morts et de cas positifs à cause de cette pandémie, nous avons tendance à nous laisser abattre par la peur; peur de sortir de chez soi par exemple, ou peur de l’autre, peur de perdre notre identité ou encore peur de nous-mêmes…

Tu sais, tu m’as tellement enseigné et tu as même eu l’humilité de me faire découvrir ton paradigme de vie. Toi, dont le savoir et la transmission du savoir occupent une place importante dans ta personnalité, je te remercie de tout cœur pour la personne formidable que tu es. Je commence à prendre conscience que tout ce que nous vivons te laisse croire à une fin du monde très proximale, je prends conscience de tes doutes, particulièrement concernant la gestion gouvernementale, je prends conscience de ton inquiétude, non seulement par rapport aux générations futures immergées dans un monde corrompu – qui mèneront une vie plus rude à cause du changement climatique, ou à cause de l’épuisement de ressources matérielles et/ou alimentaires, ou à cause d’un non-respect plus apparent concernant les droits de l’homme – mais aussi de ton inquiétude par rapport à tout un système économique et social qui se dissout peu à peu et qui laisse place à de multiples incertitudes. Je sais que ce n’est pas évident à porter, et je vois la profondeur de ton humanité, mais j’aimerais te demander; où donc se trouve ton espérance, toi qui es aussi un homme de foi ?

J’imagine que tu sais déjà que l’espérance se doit d’être comme une ancre qui nous permet d’être inébranlables devant les intempéries. Laisse-moi donc te raconter une petite histoire :

En cette nouvelle année, comme d’habitude, je me suis retrouvé à prendre de nouvelles résolutions en vue d’être un homme meilleur. Mais à mon plus grand regret, il ne m’a fallu que quelques semaines pour me rappeler la faiblesse de mon humanité, car j’étais écrasé par le poids de la responsabilité citoyenne, le poids du devoir d’état ou celui de l’engagement de rester fidèle à Dieu. Oui, je suis quelqu’un de faible et de vulnérable devant toutes les épreuves qui sont sur ma route. Je suis certes quelqu’un rempli de talents et de dons, mais il ne faut pas négliger mes déceptions personnelles, mes fautes, mes incapacités – chose que j’ai faite pendant de nombreuses années et cela reste toujours un travail de les accueillir, de les consentir et de les offrir. Alors qu’un jour je commençai une journée en étant à genoux devant la face du Seigneur, embrassant Sa Miséricorde, j’entendis une voix me dire : « Si tu savais le don de Dieu, si tu savais que tes offrandes ont bien plus de valeur, particulièrement lorsque tu as le coeur brisé, car celles-ci, pour les retirer de la terre de ton coeur, il y faut plus de travail de ta part… » Je compris alors que, face aux épreuves, il ne fallait pas que je mette en terre ou que je fasse taire toutes mes émotions et mes sentiments, mais que j’aille au plus profond de mon être pour les chercher et les offrir à Dieu.

Mon ami, je réalise que nous sommes faits pour être des offrandes parfaites en vue de ressembler à Dieu, à l’être qui se donne parfaitement à nous indépendamment de l’espace et du temps. Et offrir ce que nous sommes, c’est donner non seulement nos appréciations, nos efforts, ainsi que la valeur même de nos bonnes actions, mais c’est aussi donner nos manquements, nos déceptions et notre fragilité humaine, afin de se donner totalement. Oui, face aux épreuves, soyons des offrandes parfaites ! Le don de nous-mêmes à Dieu dans le silence de notre cœur sera ainsi notre réponse face au chaos que nous vivons dans ce monde, et cela sera le signe de notre espérance !

Alors, mon cher ami, n’aie pas peur du manque. Il est vrai que ce sentiment peut être lié à un certain égoïsme, car prétendre que l’autre nous manque, peut émaner d’une soif de posséder l’autre. Mais ce sentiment traduit aussi notre dépendance envers l’autre et nous fait comprendre qu’il est nécessaire d’entrer en relation par toutes les dimensions de notre être : corps, âme et esprit. En effet, il ne faut pas négliger le corps qui est le médiateur tangible et visible avec lequel nous entrons en relation, c’est très important. N’aie pas non plus peur de l’isolement. Il est vrai que cette situation particulière semble faire place à un “vide” où nous nous trouvons très souvent face à ce que nous sommes, et cela peut être très effrayant. Mais n’aie pas peur, car ce vide est accompagné d’un silence et ce silence est accompagné d’une délicate présence divine. N’aie donc pas peur du silence. Effectivement, loin du bruit et de la vitesse de notre monde, le silence te permet de plonger en toi-même, en ton sanctuaire et de faire la rencontre de Dieu en toi. Lorsque les oiseaux cesseront de chanter, que Dieu soit ton chant. Lorsque les astres du ciel ne brilleront plus, que Dieu soit ta lumière. Lorsque l’hiver refroidira ton cœur, que Dieu soit le feu ardent qui te meuve toujours vers une charité plus profonde. Sache qu’il y a un temps pour tout et garde en mémoire que le Seigneur sera notre repos, mais, pour l’instant, alors que nous vivons des moments arides, que le Seigneur soit notre bâton sur lequel nous nous appuyons pour continuer notre marche sur terre. Oui, mon ami, dans les épreuves, attache-toi au Seigneur, ne l’abandonne pas, afin d’être comblé dans tes derniers jours. Car Dieu est fidèle en tout temps, Il rend des forces à l’homme fatigué, il augmente la vigueur de celui qui est faible. Ceux qui mettent leur espérance dans le Seigneur trouvent des forces nouvelles; ils déploient comme des ailes d’aigles, ils courent sans se lasser, ils marchent sans se fatiguer.

C’est pour cela que je te dis au final, n’aie pas peur de la prière, mon ami. Comme tu le sais, pour entretenir toutes relations, il faut que tu sois un être d’amour et, comme le dit Antoine de Saint-Exupéry : « L’amour est exercice de la prière et la prière est exercice du silence. » En effet, nous ne pouvons pas être offrandes parfaites par nos propres moyens, du moins, moi je ne puis le faire car il m’est difficile d’accueillir et d’offrir l’entièreté de mon être, et il m’est si facile de tomber sous l’emprise de la chair. Alors, je me rappelle de l’Écriture disant : « Marchez sous la conduite de l’Esprit Saint, et vous ne risquerez pas de satisfaire les convoitises de la chair », et je me rappelle que c’est l’Esprit Saint qui rendra tous nos actes – et même tout ce que nous sommes – prières et offrandes parfaites. Mon cher ami, que tu sois dans la joie ou dans la peine, que tu sois couché ou levé, prie Dieu en tout temps. Demande-lui l’aide de son Esprit Saint; Il ne te le refusera pas, crois-moi. Cet Esprit nous adoucit, nous réconforte, nous fait être fidèle jusqu’au bout. En outre, dans les moments où tu seras troublé – et cela arrivera, mais n’aie crainte –, fais mémoire des bienfaits du Seigneur dans ta vie et dans celles qui te sont proches; l’action de grâce perpétuelle, aussi infime soit-elle, sera pour toi une fontaine de joie et un rayon de lumière pour le monde, car celui-ci en a tant besoin…

Je sais que ce n’est pas évident tout ce que je te demande, mais n’aie pas peur; tu ne seras pas seul à entreprendre ce chemin de vie; je t’accompagnerai délicatement, dans le silence de mon amour. À vrai dire, je t’accompagne déjà par mes pensées et mes humbles prières, qui sont, certes, des aspects invisibles, mais qui pourtant entretiennent la beauté de notre relation. Par notre offrande, soyons catalyseurs d’espérance dans ce monde; tel est mon paradigme de vie.

Je t’embrasse tendrement,

Ton frère bien aimé.