Budget 2026-27 : Pour un débat parlementaire en kreol

L’état de grâce, né de la victoire écrasante de l’Alliance du Changement en 2024, a bien pris fin. Pour la première fois depuis l’installation du nouveau gouvernement, le Parlement est le théâtre d’un véritable affrontement budgétaire. L’époque où l’exécutif faisait front commun sans partage est révolue. L’opposition, dont les dirigeants de l’ancien régime sont montés au créneau, observe aujourd’hui un gouvernement contraint de se défendre pour justifier une réforme qui cristallise toutes les angoisses populaires : le passage de la BRP (Basic Retirement Pension) à la SAP (State Age Pension). Mais au-delà des joutes chiffrées, c’est un véritable drame de l’incommunication qui se joue sous nos yeux.
Le constat macroéconomique dressé par le Premier ministre, jeudi dernier, est pourtant implacable, soutenu par les avertissements répétés du FMI et de l’ancien vice-Premier ministre, Paul Bérenger. La BRP, universelle et non contributive, est devenue une bombe à retardement pour les finances publiques. Engloutissant près de 25% des dépenses de l’État – soit plus que les budgets de l’Éducation, de la Santé et du Logement social réunis -, son coût passera à environ 55 milliards de roupies en 2025-26. L’effondrement du ratio démographique, tombant inexorablement à 4,7 travailleurs pour un retraité, rend le maintien du statu quo tout bonnement suicidaire pour notre économie.
Pour sauver ce qui pouvait l’être, le gouvernement a proposé la SAP, introduisant une certaine flexibilité : la possibilité de percevoir sa pension de manière graduelle avec une majoration de 9% par an pour ceux qui acceptent de travailler et de différer leur départ au-delà de 65 ans. Mais la rationalité économique s’est fracassée contre la psychologie des foules. Face à la forte pression populaire et politique, le gouvernement a dû reculer spectaculairement en annonçant l’abandon du fameux Means Test (le ciblage des revenus à Rs 14 000 et pas de pension non contributive pour ceux touchant jusqu’à Rs 50 000 par mois). Ce rétropédalage a inévitablement été perçu par beaucoup comme un aveu de vulnérabilité.
La plateforme syndicale et l’opposition parlementaire et extra parlementaire s’y engouffrent avec une redoutable efficacité. Les syndicats tirent à boulets rouges sur une réforme qu’ils qualifient de diktat de la Banque mondiale et du FMI. Ils pointent du doigt la création du National Pension and Provident Fund (NPPF), avertissant que 450 000 travailleurs risquent de perdre leur “Gratuity on Retirement”. L’opposition transforme ainsi habilement chaque complexité et chaque zone d’ombre en un complot organisé contre les acquis sociaux et les revenus.
C’est ici que se révèle le véritable nœud gordien de cette crise : la barrière linguistique de l’Assemblée nationale. Comment l’exécutif espère-t-il dissiper cette crainte nationale alors qu’il s’évertue à défendre sa réforme en anglais et en français, et non pas en Kreol ? Demandez à un quidam dans la boutique du coin ce qu’il a retenu des discours de la majorité gouvernementale. La réponse sera lapidaire : « Gouvernman pe kokin mo kas ek kas mo madam, zot pe fors mwa travay ziska 65 kan. » La complexité des financements et l’ignorance des enjeux macroéconomiques jouent entièrement en faveur des détracteurs.
La vérité, c’est que la population ne comprend que ce qu’elle veut bien comprendre. L’usage exclusif de langues perçues comme élitistes au Parlement renforce cette distance, donnant l’impression d’une technocratie déconnectée du « petit peuple ». C’est en kreol que se propagent les rumeurs et s’instillent les peurs ; c’est donc en kreol, la langue de la vérité nationale et de la proximité, que le gouvernement aurait dû mener ce débat. En laissant le monopole de la langue populaire à l’opposition par le biais de Tik Tok et de Facebook, l’État lui facilite la tâche pour jeter de l’huile sur le feu.
Il faut rendre hommage au Premier ministre Navin Ramgoolam qui a, certes, reculé sur le ciblage des revenus aussitôt qui a senti la violence des vents de travers, mais le flou persiste. En vérité, à quoi les pensionnés ont-ils droit aujourd’hui ? Personne ne sait. C’est dans ce climat sur le financement à long terme que nous attendons avec impatience la présentation du Finance Bill. Ce texte législatif devra transcrire juridiquement ces annonces budgétaires. Reste à savoir s’il réussira à rassurer une population qui, faute d’entendre sa propre langue résonner dans les débats au temple de la démocratie, a déjà choisi de prêter l’oreille à la colère.
Saluons toutefois les interventions ministérielles consacrées aux défis qui attendent le gouvernement, et du pays en particulier concernant les utilités publiques (eau, production énergétique renouvelable ou pas, éducation). S’agissant du secteur de la santé, l’intervention d’Anil Bachoo mérite d’être écoutée et réécoutée.

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Jean Marc Poché

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