Alors que le pays tente de déployer toute son énergie contre le dangereux virus de la COVID-19, une autre pandémie, plus pernicieuse et non moins dangereuse, semble gagner subrepticement le pays : celui de « l’autocratisation ». Nous, Mauriciens, qui avons coutume de nous flatter d’être toujours les premiers de la classe en Afrique, nous voilà désormais sur la liste peu flatteuse des dix premiers pays du monde dans le cadre de l’indice de démocratie établi par le Varieties of Democracy (V-Dem) Institute, parce que la démocratie électorale à Maurice a connu une dégradation, au point de développer les caractéristiques propres d’une autocratie. Celle-ci est définie par le dictionnaire comme étant une forme de gouvernement dans lequel le pouvoir absolu est détenu par une personne. Ce développement est accueilli avec surprise par les auteurs du rapport du V-Dem, pour qui Maurice a toujours été un exemple de démocratie.  

Le rapport de 2021 du V-Dem, publié ce mois-ci, et accessible sur internet, observe que « l’île est une démocratie depuis plus de 40 ans » et considère que cette dégradation est liée à des allégations généralisées de fraude électorale lors des législatives de novembre 2019. « Avec la pandémie de COVID-19, de nouvelles mesures antidémocratiques ont été adoptées, notamment la suspension du Parlement en décembre 2020 et la dispersion de manifestations pacifiques », constate le V-Dem Institute, qui est, pour la démocratie, l’équivalent de Moody’s pour les systèmes bancaires. Ses analyses sont d’ailleurs suivies avec attention par tous ceux qui sont intéressés par la situation des démocraties dans le monde. 

Encore heureux que l’indice prenne en compte uniquement les événements de l’année dernière, car la notation aurait pu se dégrader davantage cette année si elle avait pris note de la situation à l’Assemblée nationale. On craint fort que le refus d’octroyer le WAP aux parlementaires de l’opposition et la disproportion des sanctions imposées contre les trois parlementaires de l’opposition, qui ne pourront être présents au Parlement jusqu’à la fin de la session, c’est-à-dire pour une durée indéterminée, auraient aggravé notre classement. 

Le refus d’octroyer le WAP aux parlementaires de l’opposition et aux “backbenchers” du gouvernement dépasse tout entendement. L’année dernière, lors du premier confinement, ils avaient été autorisés à circuler librement. Cette fois, ils ne sont autorisés à se déplacer uniquement que la veille de la tenue des travaux parlementaires et le jour des travaux. Pourquoi ne pas les autoriser à se rendre au minimum dans leurs circonscriptions pour faire leur travail de député ? Est-ce que le Premier ministre craint qu’ils se contaminent et mettent à risque la santé des autres parlementaires lors des sessions parlementaires ? Dans lequel cas, les ministres et les PPS, ainsi que les conseillers municipaux courent les mêmes risques et représentent le même danger. 

Le député Richard Duval a choisi de porter l’affaire devant la Cour suprême et sa décision est attendue avec impatience. Quant à la suspension de Paul Bérenger, d’Arvin Boolell et de Rajesh Bhagwan jusqu’à la fin de l’actuelle session parlementaire, à moins qu’ils présentent des excuses inconditionnelles au Speaker, elle a été dénoncée à l’unanimité dans le pays en raison de sa disproportion. Beaucoup d’observateurs s’accordent à dire aujourd’hui qu’en raison de la façon dont les travaux parlementaires sont présidés, le Parlement a perdu son âme et le rôle des parlementaires de l’opposition son sens profond. 

« If the essence of Parliament is Government accountability, then sure the essence of accountability is the question period », écrit un Speaker de la House of Commons du Canada. Il ajoute que « nothing could more weaken the control of the Parliament over the executive than the containment of the right of a member to ask a question in the house ». Or, c’est exactement là que le bât blesse au Parlement. Les parlementaires ne sont pas en mesure de poser librement leurs questions. Tout ce que les citoyens demandent au Speaker, c’est « fairness, independence, patience, common sense, good humour, upholding the tradition of the house, intuition for the changing mood and tone of the House… ». À bon entendeur, salut.

Jean Marc POCHÉ