Pravina-Nallatamby

En 2010, parait la traduction française de You are, therefore I am du philosophe d’origine indienne, Satish Kumar. Fervent militant écologique, ce dernier lance un appel pour éveiller les consciences face à une planète en danger. En présentant sa philosophie « relationnelle », il expose la notion d’écologie « révérencielle » fondée sur une vision spirituelle de l’interdépendance et sur le caractère sacré de la nature. L’auteur nous convie à vivre en accord avec nous-mêmes afin de nous épanouir au sein de la nature et d’évoluer en harmonie en société. 

Dix ans plus tard, l’ouvrage intitulé Tu es donc je suis, une déclaration de dépendance est encore d’actualité. En temps de pandémie planétaire, la quête de nouveaux repères est devenue vitale. Pour gérer la crise, on s’affaire, de part et d’autre, recherchant des solutions pour parer à toutes formes d’insécurités. Les plus pragmatiques font appel au bon sens, multipliant initiatives et nouvelles créations, calquées sur les modèles du siècle, influencés par le productivisme et le consumérisme. Dans d’autres milieux, avec le retour des valeurs humanistes, l’aspiration pour un changement social profond et durable semble émerger dans le cœur de ceux ayant une vision holistique du monde; ils nourrissent, de leur côté, l’espoir de voir naître un monde meilleur guidé par une nouvelle impulsion. C’est dans cette optique que la philosophie de Satish Kumar pourrait être perçue comme une inspiration apportant un nouveau souffle à un système fragilisé. Selon lui, la transformation profonde de soi-même peut entraîner la mutation globale de la société. 

Dans un récit très attachant, l’auteur nous dévoile son parcours avec beaucoup de tendresse. D’abord, il nous montre comment il s’est engagé dans « le service aux autres »; il nous raconte les souvenirs d’une jeunesse imprégnée du jaïnisme et fortement marquée par son maître spirituel et sa mère ; celle-ci lui avait appris que toute l’humanité partage « le même souffle de vie » lorsqu’elle respire et que par conséquent, c’est cela « qui nous relie au monde ». Cette première initiation à l’« humanisme du lien » se complètera et s’enrichira avec dix ans de vie monastique. Cependant, à peine âgé de vingt ans, motivé par l’envie de se rendre utile, Satish Kumar empruntera les traces de Gandhi. La non-violence et l’interdépendance deviennent les fondements de sa philosophie. Pour parfaire son éducation, l’ancien moine va parcourir le monde ; lors de ses voyages, des rencontres décisives vont influencer son engagement dans la société. Il croisera le sage indien, Vinoba Bhavé, le philosophe libre, Krishnamurti, les pacifistes Martin Luther King et Bertrand Russell, et enfin, Ernst Friedrich Schumacher, l’économiste adepte de la richesse intérieure. Chacun, à sa façon, l’aidera à bâtir sa philosophie. Installé en Angleterre, il mènera maints projets de développement pour une vie sereine.

Satish Kumar précise dans son ouvrage pourquoi il est nécessaire d’opter pour une meilleure qualité de vie fondée sur une gestion modérée et attentive de toutes nos ressources. C’est avec beaucoup d’émotion qu’on revisite les principes de la non-violence, tant encouragée par Gandhi. On redécouvre que la non-violence ne se définit pas uniquement par l’absence d’agression. Satish Kumar nous rappelle que Gandhi pratiquait une non-violence « active » où on agit avec compassion envers soi-même et envers les autres. Pour ce faire, on apprend à se libérer de ses peurs et à faire confiance à la vie. Satish Kumar préconise, à cet égard, des mesures spirituelles pour prendre soin de son âme dans le respect d’une nature sacrée et dans l’intérêt du bien-être commun. La non-violence, c’est aussi adhérer au précepte de Fritz Schumacher, « small is beautiful » et focaliser son attention sur le développement de la qualité de vie plutôt que sur la croissance du niveau de vie. La non-violence, c’est surtout adopter une ligne de conduite avec une discipline de vie qui génère l’humilité, l’empathie, la joie et l’optimisme. En paix avec les autres, on pense constamment pour l’intérêt commun et pas personnel. A cet effet, Satish Kumar prône la devise suivante : « Tu es, donc je suis ». Celle-ci, issue des Védas, exaltant le lien entre les êtres et l’univers, souligne la notion de « co-dépendance ».

De plus en plus, les valeurs se perdent dans une société dominée par la course au profit et à la performance et par une peur ignoble doublée d’une méfiance insupportable. Satish Kumar nous fait prendre conscience de notre vulnérabilité et nous invite à être humble face à la nature; inspiré par de grands penseurs, il nous convie à changer radicalement de mode de pensée et de fonctionnement. 

Accueillons sa généreuse invitation comme une inspiration en ce temps de confinement. Sait-on jamais, peut-être nous apportera-t-il quelques clés pour un monde meilleur ?