Maurice a lancé sa consultation nationale pour la Vision 2050 en grande pompe, ministre debout, Premier ministre inspiré, auditorium Octave Wiehe en guise de théâtre. Hauts revenus. Économie avancée. Inclusion sociale. Durabilité.
L’Intelligence artificielle (IA) en fer de lance (encore plus après le Budget 2026-27), les services numériques, la fintech, les technologies vertes. On y a consacré des jours de formation avec le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD), des séminaires de prospective, des consultants en costard-cravate. Tout ça pour quoi ? Pour savoir “quoi” faire, “quoi” avoir, “combien” de PIB, “quel” taux de croissance.
Mais personne ne pose la seule question qui tue : qui serons-nous, nous autres, Mauriciens, en 2050 ?
Construire une maison sans savoir qui va y dormir
Il y a quelque chose dans notre terre volcanique mauricienne. Les Aborigènes d’Australie, eux, ne l’ont jamais oublié : 65 000 ans à marcher pieds nus, à écouter le sol, à comprendre qu’on n’habite pas un territoire comme on allume un écran.
Ici, à Maurice, nous avons débarqué par vagues successives, venus d’ailleurs, posant nos valises sur une île qui n’appartenait à personne avant nous.
Depuis, on court. On construit. On bétonne. Sans cesse. Port-Louis, notre capitale, sort vainqueur. On exporte nos cerveaux, surtout les jeunes, et on importe des algorithmes, sans trop y réfléchir, ces modèles d’IA conçus à San Francisco ou à Shenzhen, qui ne connaissent rien à nos odeurs de coriandre, à nos pluies tropicales, à nos silences de fin de journée au bord du lagon.
L’essentiel est que l’humain qui sait sentir le sol sous lui, c’est un humain qui sait qui il est. Pas un humain augmenté. Pas un humain relié en permanence à un LLM (Large Language Model). Mais un humain ancré.
Mais voilà. L’IA arrive comme un bulldozer dans une bibliothèque. Elle ne remplacera pas seulement nos emplois, elle redessine déjà nos façons d’apprendre, de débattre, de croire … d’aimer.
Lisez les articles de journaux de ces derniers mois. On parle loi mauricienne sur l’IA, garde-fous, éthique, régulation. Très bien. Mais l’éthique sans une réflexion sur l’humain, c’est comme construire une maison sans savoir qui va y dormir.
Une génération mauricienne qui n’aura pas connu le monde
sans interface
Une ado aujourd’hui, à Maurice, grandit avec mytGPT Éducation dans son cartable. Ou dans son téléphone. Mauritius Telecom et le ministère l’ont lancé en janvier 2026. L’assistant IA lui explique les maths, le corrige en anglais, lui crache des réponses en trois secondes chrono. Formidable outil ? Peut-être.
À une condition: que l’élève sache encore penser par lui-même et dans le même temps (com)p(a)nser.
On pose la question franche : quand une machine répond à tout, à quoi bon cultiver l’intelligence naturelle, celle que le pape François, déjà, disait devoir développer “plus que l’intelligence artificielle”? Son successeur, Léon XIV, vient de signer l’encyclique “Magnifica Humanitas” pour rappeler que l’IA imite, mais ne comprend pas; qu’elle produit, mais ne ressent rien ; qu’elle calcule, mais ne désire rien.
Mais chez nous, forme-t-on des citoyens capables de discernement ou des opérateurs obéissants d’interfaces bien polies ?
Les auteurs citoyens de cet article craignent qu’on ne fabrique en 2050 une génération d’IA-natifs Mauriciens sans racines. Des jeunes qui sauront tout faire avec leur pouce, mais plus rien avec la plante de leurs pieds. Des diplômés de l’instantané, incapables de supporter le silence, l’ennui, la lenteur d’une conversation humaine sans écran.
Alors, quelle pourrait être l’essence d’une “bonne vie” pour eux? Selon le Dr R. Dabee, philosophe et maître de conférences en philosophie indienne, le Mauricien de 2050 pourrait rester profondément enraciné dans le “Mauricianisme”, un ethos façonné par des décennies de coexistence harmonieuse, de respect mutuel et d’ouverture à la diversité. Si les technologies numériques et l’intelligence artificielle transforment rapidement cet ethos, elles ne devraient pas en effacer l’essence. Grâce à une éducation fondée sur les valeurs, le futur “Homo Philosophicus” saura préserver cette identité tout en s’ouvrant au monde, dépasser les clivages de race, de religion, de genre et d’idéologie, et vivre dans la conscience de notre humanité commune ainsi que d’une vocation divine supérieure.
Les IDG: ce que l’école n’enseigne pas, mais que le vivant exige
Regardez le programme scolaire mauricien. Où sont l’Histoire vraiment enseignée; la philosophie, l’anthropologie, l’écologie humaine, le civisme? Ces matières sont presque absentes.
On éduque des cerveaux logico-mathématiques et linguistiques. On oublie les Mozart mauriciens. Les sensibles et hypersensibles, les autistes, les neurodivergents, ceux qui voient le monde autrement, on les a longtemps mis au banc. Pourtant, ce sont peut-être eux qui nous apprendront à communiquer avec le sol îlien, avec la mer, avec le volcan endormi.
Les “Inner Development Goals” (IDG), ce cadre de compétences et de qualités humaines, conçus par des centaines d’experts internationaux, pour développer l’intelligence émotionnelle, cognitive et relationnelle nécessaire pour relever les grands défis sociétaux et environnementaux, disent quelque chose de simple mais radical : avant de vouloir changer le monde, il faut cultiver son Être.
Leur première dimension, “Être”, c’est la présence consciente, la compréhension de Soi, un état d’esprit ouvert. Pas des gadgets. Pas du développement personnel bas de gamme. Une condition de survie.
Or, la Vision 2050, dans ses consultations, ses conversations avec les consultés, sur son site, qu’on a lu, relu, cherché en vain, ne mentionne nulle part la nécessité de former des humains intérieurement solides. On parle certainement sous le vague pilier “Inclusion” de capital humain, de reskilling, de compétences techniques. Mais le caractère, l’attention, l’empathie, la capacité à soutenir une controverse sans insulter, à douter, à se taire, à écouter le chant ou la musique du filao … rien.
La question n’était pas technologique, mais anthropologique
Un article récent de Noema Magazine parle d’un “second âge axial”. Le premier âge, il y a 2 500 ans, avait vu émerger Confucius, Bouddha, Socrate, les prophètes hébreux, des penseurs qui ont redéfini ce qu’est un humain. Le second âge axial, c’est maintenant. L’IA nous force à poser de nouveau la question : qu’est-ce que l’homme, quand la machine pense plus vite ? Et oui, le Mauricien dans tout cela ?
On le dit sans détour: aucun document stratégique, si brillant soit-il, ne répondra à cette question à notre place. La Vision 2050 bien ficelée finalement serait un bon cadastre des “quoi”. Elle dirait: voilà le port qu’il faut construire, voilà le taux de croissance, voilà les secteurs d’avenir. Mais le “qui”, elle le laisse à la porte, comme un invité qu’on n’a pas convié parce qu’il risque de gêner le consensus.
Le Dr. Jonathan Ravat, OSK, anthropologue et directeur et chef des Études sociales, économiques et politiques à l’Institut Cardinal Jean Margéot (ICJM) y réfléchissait déjà. Il écrivait dans Business Magazine tout récemment: “Il s’agit de nous demander, pour l’avenir, quel est le Mauricien que je veux voir émerger sur tous les lieux de vie du pays, la rue comprise. Certes, penser climat des affaires, investissements offshores, IA et FinTech, etc., constituent des questions capitales. Mais ce qui est fondamental, c’est bien de se demander quel type d’être humain voudrai-je voir peupler la République à l’aune des 60 ans d’Indépendance.”
Il nous rappelait que “la mauricianisation” est un développement continu par lequel nous peuplons cette belle terre non pas depuis 1968 mais depuis plusieurs siècles ; plus encore, elle appelle chacun et tous à être, avec chacun et tous, chaque jour et tous les jours, un peu plus et un peu mieux Mauriciens.”
Pour se demander finalement comme un projet de société, “se pourrait-il que la République nous invite à dépasser le ‘multiculturalism”, modèle impérial britannique, pour penser l’Interculturalité, modèle à construire ensemble à la ‘sauce rougaille morisien’, où chacun est membre de l’État, parce que citoyen, aux identités multiples ?”
2026, tournant planétaire
2026 est année charnière pour l’orientation de l’IA. Nous y sommes. Les ponts virtuels se construisent, les ponts réels aussi, mais les sphères restent mal reliées. La santé mentale, la nourriture, les énergies, les relations, tout est bouleversé. Et nous, on discute encore du nombre de visiteurs touristiques, des recettes en devises, du MICE, de la régulation financière. Comme si 2050, c’était loin. Comme si on avait le temps.
On vous le dit comme nos milliers de citoyens qui ont vu défiler les promesses non tenues : le temps presse. L’IA ne nous attendra pas. Les enfants qui entrent en primaire aujourd’hui seront en âge de voter en 2035, actifs en 2050. Leur façon d’être au monde, de marcher pieds nus sur la terre volcanique ou de glisser sur un écran, sera décidée dans les cinq ans qui viennent.
Le Petit Prince: Remettre l’“Être” au centre du débat
Alors, oui, on imagine de nouveau et on va plus loin avec le fondement même de cette Vision 2050. Non par esprit de contradiction, mais parce qu’il lui manque un grand essentiel. Parce qu’un pays n’est pas une machine à produire du Produit intérieur brut (PIB). Parce qu’un Mauricien n’est pas un agent économique interchangeable.
Économiste et gouverneure de la Banque de Maurice, en son nom personnel, le Dr. Priscilla Thakoor dit que son souhait est que “l‘homo economicus Mauricien de 2050 bénéficie de conditions tout aussi favorables que celles dont a profité celui du siècle précédent. Il devra être un citoyen instruit et informé, qui aura bien retenu les leçons du passé et résolu à ne pas répéter les mêmes erreurs économiques: un citoyen qui utilisera judicieusement l’IA et qui œuvrera pour une économie plus inclusive, bâtie sur un capital social fort, tout en prenant soin de l’environnement et de sa planète. Il serait dans une grande mesure à l’image du Petit Prince d’Antoine de Saint-Exupéry…”
On suggère donc, très concrètement, d’intégrer dans le processus de consultation nationale un pilier “Être”. Pas en plus, pas en marge. Au centre. Des ateliers publics, des débats dans les écoles, des émissions en créole, en français, en anglais, pour parler de ce que nous voulons devenir. Des plates-formes où on écoute réellement, pour se rappeler que le sol n’est pas un clavier.
Dominique Avice
Jovin Hurry
