ARABELLA SEEBALUCK, A la Bastide Neuve, maison de vacances d’enfance de Marcel Pagnol

Depuis que je suis enfant je rêve de dire : « Je vais à Aubagne… » Parce que j’avais découvert les récits autobiographiques de l’écrivain français Marcel Pagnol, inscrits aux cours de littérature de mes années scolaires. Cela fait 30 ans depuis, mais j’ai toujours senti que l’auteur avait mis en mots une enfance que j’ai vécue autrement, ailleurs, mais pas si différemment.

Ses vacances au village de La Treille, avec sa famille et celle de son oncle Jules, je les ai vécues au bord de mer mauricien. Ma mère et ses collègues, tous instituteurs comme Joseph, le père de Pagnol, profitaient de nos vacances en commun pour passer quelques jours à la plage. « Alors commencèrent les plus beaux jours de ma vie… » dit Marcel dans La gloire de mon père, la première fois qu’il séjourne à la Bastide Neuve… c’est ce même émoi que je ressens en repensant à nos jours dans ces ‘campements’ que louaient nos parents pour nos vénérées vacances.

Le Château des La Buzine

Comme les Pagnol et leurs montagnes de ballots à dos d’âne, nous embarquions autobus et kas-kariol pour les longues routes vers le nord de l’île. Plantées sur des matelas posés sur les banquettes des véhicules, entre casseroles et bouées de natation, ma sœur et moi n’étions pas très loin de Marcel et du petit Paul, perchés sur la cargaison de l’excursion. Plus tard, nos châteaux de sable et parties de pêche ressembleraient à ses cueillettes de thym et de romarin ou ses aventures sur les côtes du Garlaban.

Tombe de Marcel Pagnol au cimetière de La Treille

La nostalgie de mon enfance est un sentiment intense et ineffaçable que je partage avec Pagnol, devenu un vrai héros de mes jeunes années. C’est ainsi que, profitant d’une mission professionnelle à Lyon, l’idée me vint de prolonger mon séjour plus au sud, pour retracer les pas de son enfance. Après quelques échanges avec l’Office du Tourisme du Pays d’Aubagne et de l’Etoile, où naquit Marcel en 1895, je m’inscrivis au circuit pédestre qui s’élance de sa maison natale au cours Barthélémy, jusqu’au village de La Treille. Une route d’à peu près 10 kilomètres que je fis finalement en voiture, mon voyage coïncidant avec l’épisode méditerranéen (1) qui frappa les régions du sud de la France en octobre dernier.

Le mauvais temps ne put en rien me décourager. Assise dans ma voiture de location sur un parking de supermarché à Aubagne, je suis restée longtemps à contempler le massif du Garlaban. Dans ma tête, j’entendais la voix du petit Marcel saluant La Tête Rouge et le Taoumé, suivies de ces mélodies magnifiques de Vladimir Cosma, qui furent la bande originale des films La gloire de mon père et Le château de ma mère. Portés à l’écran en 1990 par Yves Robert, ces deux tomes des Souvenirs d’Enfance sont illustrés à la perfection, de manière à la fois authentique et émouvante.

Le panneau indiquant le mythique Chemin des Bellons, où Marcel rencontrait Lili

Ainsi, je me suis retrouvée devant la maison du cours Barthélémy, au musée Pagnol. Si Marcel vit le jour au premier étage de cet édifice, c’est le rez-de-chaussée qui fut reconstitué comme l’aurait été l’appartement où vécurent les Pagnol. De mémoire de la famille, il ne reste que l’évocation … qui va même jusqu’aux bartavelles accrochées dans la cuisine, pour rappeler celles qui firent la gloire de Joseph Pagnol. Il ne reste que très peu de ce que décrit Marcel de sa ville natale d’Aubagne. Mais, je ne fis pas moins impressionnée, bouleversée de m’y retrouver.

Le château d’Augustine, la mère de Marcel, qui inspira le deuxième tome des Souvenirs d’Enfance, est le Château de la Buzine, à quelque 5 kilomètres de La Treille. Marcel conta la frayeur que sa mère ressentira à chaque fois qu’ils longeaient un canal attenant, à cause d’un gardien peu commode dont la famille devait se déjouer pour continuer leur chemin vers la maison de leurs vacances. Le domaine fut acquis par Pagnol, par coïncidence divine : « À l’aveugle, Marcel Pagnol achète le domaine entier le 21 juillet 1941. Au moment de l’installation, il reconnaît dans La Buzine le château de la peur de sa mère qu’il décrira plus tard dans son roman éponyme. Son projet est ambitieux: faire de La Buzine, un véritable « Hollywood Provençal (2)… » Marcel inspire donc l’idée qui fait aujourd’hui de La Buzine la ‘Maison des Cinématographies de la Méditerranée’.

Quelques ouvrages inoubliables de Marcel Pagnol

Après La Buzine, je poursuivis jusqu’à La Treille à travers des routes extrêmement étroites et sinueuses, probablement inchangées depuis la période Pagnol. C’est un village idyllique, juché à même les collines de Marcel, où le romarin, le pin et les oliviers mélangent leurs arômes au vent. Je décidai de terminer à pied, dès que je reconnus le Chemin des Bellons, là où Marcel rencontrait son ami Lili, tendre personnage de ses écrits. À quelques pas plus haut, je finis par trouver La Bastide Neuve, cette demeure mythique des joies de l’enfance de Marcel… et de la mienne. L’émotion fut intense, le privilège prodigieux, de pouvoir ainsi emboîter le pas à mon surhomme.

Maison natale de Marcel Pagnol à Aubagne

Ce qui m’emmena à la dernière étape de mon cheminement : l’intime cimetière de La Treille, où reposent Marcel Pagnol et les siens : Joseph son père, Augustine sa mère et le petit Paul. Devant une tombe vivement décorée, comme pour reconnaître ma démarche, je m’assis pour pleurer. De chaudes larmes devant la nostalgie de cet être pour une mère et un frère qui moururent trop jeunes, pour son amour et sa mémoire éternelle de sa tendre enfance.

« Telle est la vie des hommes. Quelques joies très vite effacées par d’inoubliables chagrins. » (Marcel Pagnol, Le château de ma mère).

Notes

1.En octobre 2019, des dépressions circulant autour de la Méditerranée occasionnèrent des tempêtes et de grosses averses en très peu de temps sur plusieurs régions du sud de la France. Ces intempéries ont provoqué des dégâts matériels importants et aussi causé la mort d’une personne.

2. https://labuzine.com/fr/page/l-histoire-du-chateau-de-ma-mere-de-pagnol-chateau-de-la-buzine