Il est temps de « cesser de considérer les Mauriciens comme des citoyens de deuxième grade ». Tel est l’appel lancé par Yan Hookoomsing, porte-parole de la plateforme Aret Kokin Nu Laplaz. Présent lors de la manifestation de samedi dernier, il souligne qu’il est « grand temps qu’on passe à un nouveau pallier pour la protection de l’environnement ». Dans l’interview qui suit, il dénonce la culture d’après près et la perte de la crédibilité de Maurice sur le plan touristique suite au naufrage du Wakashio. Il insiste sur le fait que Aret Kokin Nu Laplaz « n’est pas là pour mettre les bâtons dans les roues du développement économique du secteur touristique ». Il pense que Maurice doit « tabler sur un tourisme vert si elle veut relancer cette industrie après la crise de la COVID-19 ». De plus, il trouve que nos plages deviennent « de plus en plus restreintes » pour les Mauriciens en raison du développement sur nos côtes. « Un gouvernement qui ne protège pas l’écologie est un gouvernement illégitime », dit-il.

Quel constat faites-vous en ce qui concerne la situation de nos plages publiques ?
C’est en 2014 que nous avons commencé notre combat avec Aret Kokin Nu Laplaz. La raison est simple : il n’y a pas assez de plages publiques pour les Mauriciens en général. On a fait le décompte. Avec un littoral côtier de 322 km, seulement 49 km sont consacrés aux plages publiques, soit seulement 15% de la superficie totale d’espace publique sous formes de plages publiques. Quant à la partie du littoral, qui est occupée ou privatisée en quelque sorte, je peux dire qu’il y a des terrains qui sont des propriétés privées et que la majorité appartient à l’État sous forme de pas géométriques. Nous avons constaté que l’espace ouvert au public devient de plus en plus restreint et cela dure depuis au moins 15 à 20 ans, soit depuis le commencement de la fin du modèle d’industrie sucrière dont l’île disposait. Il y a donc un boom dans le secteur du bâtiment, avec l’émergence de nouveaux hôtels, IRS et villas de luxe qui sont venus s’ajouter aux hôtels et campements déjà existants. Tous les Mauriciens constatent aujourd’hui que les lieux qu’ils ont habitude de fréquenter sont en train de se perdre. Ils se voient de plus en plus confrontés à des clôtures sur les plages, des gardiens de sécurité, etc. Le dernier chiffre officiel sur le Land Use de la côte remonte à 2005, au moment où le pays s’est  tourné vers le Real Estate, car l’industrie de la canne ne rapportait plus. À Bel-Ombre par exemple les champs de canne se trouvant à côté de la plage ont disparu et la route côtière a été déviée. C’est un véritable champignon du béton qui pousse sur nos côtes.

Avez-vous des chiffres plus récents sur la superficie des plages publiques ?
Je sais que, depuis le 28 juillet dernier, le Deputy Prime minister et le ministre du Logement et des Terres, Steven Obeegadoo est venu dire que deux tiers des pas géométriques avaient été alloués. Je ne sais pas ce que cela représente sur les pas géométriques. Même si l’État est propriétaire, la jouissance a été privatisée. Qu’on ne vienne pas nous dire maintenant que nos plages ne sont pas privatisées. Zordi Morisien gagn pouse lor laplaz. Ils ont tout simplement le droit de passer entre le High Water Mark et le Low Water Mark. C’est tout. Il y a tout simplement un droit de passage. Donc sur la côte mauricienne en 2020, il n’y a que 15% du littoral qui sont consacrés aux plages publiques. C’est pourquoi l’association s’est élevée contre un éventuel développement à Pomponette qui représente environ 900 mètres de plage. Lorsque nous avons contesté ce développement, l’ancien ministre des Terres et du Logement, Showkutally Soodhun, est venu proclamer une autre plage publique dans le coin à hauteur de 477 mètres, soit la moitié de la superficie de la plage de Pomponette. Celle-ci, qui avait été déproclamée plage publique, est une beauté extraordinaire, un véritable bijou avec du sable fin. Celle qui avait été proclamée plage publique est composée de sable de coraux et des gabions qui ont fait le temps. Bref, c’était une plage de deuxième grade. Il est clair que ce modèle de Beach Hotel ne fonctionne plus. On l’a constaté avec la période de la COVID-19. Avant même cette période, les chiffres officiels démontraient que le nombre d’arrivées touristiques en 2019 était en baisse et que le taux de remplissage dans les hôtels a baissé de 70% à 66%. Cela n’a pas de sens d’ajouter d’autres hôtels sur l’île. On n’arrive pas à remplir les hôtels parce qu’on a tué la poule aux œufs d’or. Cela démontre encore que le modèle de Beach Hotel ne marche plus. On n’arrive plus à séduire les enfants de nos clients des années 80 à 90, ni ceux de nos employés. Auparavant, les touristes disaient qu’ils reviendront à Maurice, car le pays est un paradis et maintenant on entend cette phrase plus souvent : ce n’est plus Maurice comme auparavant, car on a bétonné le pays. Je ne comprends pas pourquoi il y a des décideurs qui continuent à croire qu’on deviendra plus compétitif en ajoutant davantage de béton au pays. Les touristes vont malheureusement ailleurs pour rechercher l’authenticité et le naturel alors que les Mauriciens continuent à se sacrifier à l’hôtel du développement.

Quelle est votre vision pour la gestion de nos côtes ?
La gestion de nos côtes doit se réinventer. Les décideurs ne sont pas en train d’écouter ce que disent la population, les hôteliers, les tour-opérateurs. Maintenant avec le changement climatique, qu’on le veuille ou non, l’érosion de plage fait partie du décor. Même les bâtiments, qui ont été construits au bord de la plage, doivent reculer en raison de la montée des eaux. Si on ne planifie pas, la nature s’imposera sur nous. De toute façon, on ne peut rien faire contre la montée des eaux. Le moment est venu pour ne plus traiter les Mauriciens comme des citoyens “as second class citizens”. La plage est un patrimoine qui appartient à tous les Mauriciens. C’est notre héritage. Il faut les gérer ensemble à travers une intelligence collective et les politiciens doivent cesser de se comporter de manière autistique. Le combat de Aret Kokin Nu Laplaz a démarré depuis 16 ans et, pendant ce temps, toutes nos lettres adressées au Premier ministre, Pravind Jugnauth, aux ministres et même à sir Anerood Jugnauth sont restées lettres mortes. Nous avons fait des propositions également dans le cadre des consultations prébudgétaires. Nous avons proposé un autre style de développement touristique.
Nous avons cité l’exemple de La Gaulette. C’est un village qui a été développé autour des hôtels. Le niveau de vie à La Gaulette s’est bien amélioré depuis ces 30 dernières années. Ce sont les revenus découlant du tourisme qui ont fait décoller ce village. Nous disons que les plages sont des “assets” pour les villages avoisinants. Pomponette est un “asset” pour les habitants de Surinam, de Chemin-Grenier, de Bel-Ombre, etc. Le droit aux loisirs est un droit fondamental qui a été reconnu par la Vision 2020. On avait préconisé un tourisme de qualité et qu’il ne fallait pas dépasser le seuil de 9 000 chambres d’hôtel. Aujourd’hui, on est arrivé à 13 500. À l’époque, on disait que “going beyond will be detrimental to the long terme future of the tourism industry” et aux droits des Mauriciens. Le développement n’a pas de sens si ce n’est pas pour faire avancer le droit de la population et de son bien-être. On n’a pas respecté ce seuil, l’industrie touristique est en crise et les Mauriciens “pe ankoler pe pous zot lor zot laplaz”. Il faut un développement planifié à long terme avec les Mauriciens et pour les Mauriciens. Nous allons faire une tournée des villages pour prendre en considération les propositions des citoyens. Le sud du pays doit rester vert. Il faut cesser d’accorder des pas géométriques pour des projets IRS. On a proposé qu’à partir de la plage de La Cambuse, la population ait la possibilité de marcher jusqu’à Gris-Gris. Cela peut devenir un atout pour notre image qui a été souillée par la marée noire. Ce sera le poumon vert contre la marée noire. Nous avons remis un dossier dans ce sens à Steven Obeegadoo. On pourrait avoir sur ce parcours des Coastal Public Parks comme cela existe à l’étranger et que cela soit fait d’après les normes de l’Unesco. Cela s’appelle Unesco Geopark. On peut bâtir une économie durable autour de ce projet au lieu d’évoquer des slogans “ki fer riye” tels que SUS Island. Je sais qu’il y a des promoteurs assoiffés qui convoitent cette partie de Maurice. Nous, à notre niveau, nous voulons rencontrer de grandes pointures telles que Omnicane pour évoquer ce projet de Coastal Public Park. Il faut suivre l’exemple de la France qui a mis sur pied un conservatoire du littoral qui gère les endroits sensibles.

Pensez-vous que la crise du Wakashio est venue changer encore plus la donne de l’industrie touristique ?
La crise soulevée par le Wakashio s’impose comme un élément où il faut davantage de visions pour sauver nos côtes. Il est impératif, pour les touristes et le bien-être des Mauriciens, de préserver la côte sud. Nous avons émis l’idée lors des assises nationales. Nous avons demandé au ministre Obeegadoo de s’aligner sur les assises de l’environnement, des citoyens et du secteur privé car le développement est soit durable soit condamné. Les vrais High Income Countries, non pas le pseudo High Income Country de Maurice, ont compris que “l’Economic recovery has to be green” alors qu’ici à Maurice on va vers le gris et le béton que nous dénonçons. Malheureusement, ils n’ont pas encore retenu la leçon du dégât causé à l’environnement par le naufrage du Wakashio. Ce navire est la goûte d’huile qui a fait déborder le vase. Les Mauriciens ont bougé en masse parce qu’ils ont une conscience écologique. Beaucoup sont venus défendre leur espace de liberté et le droit à la bonne gouvernance. Wakashio est au fait la goûte d’huile qui a fait déborder le vase de la bonne gouvernance. Je profite de l’occasion pour remercier Bruneau Laurette pour son combat extraordinaire pour le réveil de la conscience citoyenne. Un gouvernement qui ne protège pas l’écologie est un gouvernement illégitime. Ce gouvernement est en train de démontrer depuis plusieurs années que l’écologie n’est pas importante. Koze boukou. Ils disent qu’ils font tout dans la transparence mais en réalité, c’est l’opacité. On ne peut gérer le pays avec des slogans et des mots qui en fin de compte “pe fer sanblan”. On parle de l’Ocean State, mais en fin de compte on voit un remorqueur au large de Poudre d’Or qui fait perdre la vie à des Mauriciens. On est arrivé au stade de l’incompétence “dan fer sanblan”. Maurice est en train de perdre des points sur la scène internationale. L’illusion de la carte postale mauricienne a fait son temps. L’illusion d’un pays moderne bien géré est en train de se perdre. C’est la gestion par l’à peu près. Pe koz zoli koze. On est en train de payer le prix de l’incompétence et la culture du népotisme et de corruption aujourd’hui. Des dauphins sont morts. On avance officiellement la mort de 50 dauphins. Mais en réalité, on a jeté beaucoup de dauphins en dehors du lagon.

À quoi attribuez-vous la mort de ces dauphins ?
Ces dauphins ont payé le prix de l’incompétence et l’arrogance de certains dirigeants. Quatre pauvres marins ont trouvé la mort. Sur le plan international, Maurice est en train de se ridiculiser, car le gouvernement parle de l’Ocean State, de Blue Economy et d’une zone économique exclusive extrêmement grande, et on n’arrive pas à gérer notre propre lagon. Il faut cesser cette illusion de faire semblant.

On dit que Arek Kokin Nu Laplaz met souvent les bâtons dans les roues du développement. Que répondez-vous à cette critique ?
Nous ne sommes pas là pour mettre des bâtons les roues. Nous sommes là pour travailler avec n’importe quel gouvernement. Il ne faut pas qu’un gouvernement considère les citoyens comme des adversaires. Nous sommes dans une démocratie. On a le droit d’être d’accord ou pas. Il faut qu’il y ait un Smart Mauritius. Il ne fallait pas couler le Wakashio. Il fallait l’amener à terre pour le recycler. Pendant 12 jours, ce bateau a fait naufrage sur les récifs ou résident des langoustes. Ces récifs représentent le “border” du Mahébourg/Grand-Port Fishing Reserve, très riche en matière de biodiversité marine, très important pour les pêcheurs de la région. En sus de cela, ce naufrage se trouve à quelques centaines de mètres de deux sites de Ramsar, du Blue-Bay Marine Park, de l’île aux Aigrettes Nature Reserve, de l’île aux Mariannes, etc. Il ne fallait pas couler le Wakashio dans un endroit fréquenté par les dauphins. Qui a donc poussé ces dauphins à pénétrer dans nos lagons ? Je trouve choquant que certains viennent dire que le Wakashio n’est pas la cause de la mort des dauphins. Le crime contre la nature est un crime contre l’humanité.

Que réclamera AKNL maintenant ?
Nous allons demander aux politiciens, qui aspirent à diriger le pays, de signer un pacte pour la transition écologique. Ce sera un contrat entre le peuple et les partis politiques. Nous allons former et sensibiliser les futurs décideurs à la cause écologique. Il faut cesser d’improviser. Il faut une vision à long terme pour la transition écologique.