SHENAZ PATEL

Carl de Souza est une personnalité mauricienne à juste titre reconnue, sur le plan local comme international. Tant pour sa contribution à la vie sportive, éducative et culturelle de Maurice. On ne peut le considérer comme un «opposant au pouvoir» : jusqu’à récemment, il a été conseiller de la ministre de l’Éducation, la vice-Premier ministre Leela-Devi Dookun. Et si sa voix littéraire est forte, sa parole publique a toujours frappé par un sens certain de la mesure. Pourtant, c’est à l’équivalent d’un virulent réquisitoire qu’il se livre dans la lettre adressée le 24 novembre dernier au président de la République de Maurice. Où il dit qu’il ne sera pas présent à la State House ce mardi 1er décembre pour la réception au cours de laquelle les décorés du 12 mars 2020 recevront leurs insignes. Tout simplement parce qu’il a décidé de refuser le titre de Commander of the Order of the Star and Key of the Indian Ocean (C.S.K.) qui devait lui être officiellement décerné.

Carl de Souza dit s’être senti honoré lors de l’annonce, le 12 mars 2020, de son élévation au rang de CSK pour sa contribution dans les secteurs de l’éducation, du sport et de la littérature. Mais, dit-il, nous avons atteint un point où il se sent contraint de s’arrêter, regarder en arrière, et mesurer ce à quoi l’appellent son expérience et sa responsabilité. Pour celui qui fut le recteur du St Mary’s, l’éducation nous met dans une position de responsabilité en ce qui concerne le sort de notre planète et de ses habitants. Ce qui implique de vivre en conformité avec les normes que nous faisons foi d’enseigner et de promouvoir. C’est ce qu’il dit avoir tenté de faire, en compagnie de l’Hon. Leela Devi Dookun-Lutchmun, alors qu’ils étaient collègues dans un département de biologie, offrant aussi bénévolement un cours de «Value Education».

Par la suite, devenue ministre de l’Education, elle lui a demandé d’être son conseiller, se concentrant sur un programme spécial pour un système éducatif plus inclusif à Maurice et Rodrigues. L’ex-joueur et entraîneur de badminton rappelle avoir également mené une intense vie sportive, en tant que joueur, entraîneur et dirigeant de fédérations au niveau local et régional, au point de mettre à risque sa santé. Veillant toujours à «ne pas se désunir dans l’action». Une cohérence de corps et d’esprit, une alliance d’effort et de «fairness», un respect de l’adversaire qui ont porté leurs fruits.

Enfin, l’écrivain Carl de Souza souligne que dans le domaine littéraire, Maurice a connu récemment une fl oraison inédite de talents reconnus au niveau national et international. Il est troublant, confie-t-il, de noter qu’il a mis la dernière main à son nouveau roman, Artefact, juste au moment où le Wakashio s’est échoué sur le récif, au point précis dont il parle dans son livre… (Parfois, les écrivains sont non des précurseurs, mais de véritables « lanceurs d’alerte», peut-être parce qu’ils sont particulièrement sensibles à ce qui se trame à l’intérieur des êtres et autour d’eux. Lindsey Collen avait écrit “Mutiny” peu avant la grande mutinerie de la prison de Grande Rivière. Jean-Marie Le Clézio s’était dit très marqué par la crise qui se profilait dans les envois au Prix Jean Fanchette juste avant les émeutes de février 1999. Et George Orwell préfigurait déjà dans 1984 la société de surveillance tous azimuts que nous connaissons aujourd’hui…) Dans une verve empreinte de dérision, Carl de Souza souligne que depuis l’annonce des noms des décorés le 12 mars dernier, beaucoup d’eau a coulé sous le Pont Cavendish et autant d’huile de l’épave du Wakashio. Au cours de ces derniers mois, nous avons, en tant que nation, été très durement éprouvés. Au point où il se sent extrêmement inquiet face au désespoir de notre jeunesse qui se manifeste à tous les niveaux. «Leurs rêves, jour après jour, sont pollués par l’huile lourde des erreurs, asphyxiés par des discours ronflants et des promesses non tenues, qui entachent la confiance et la foi. Et leurs aînés ne peuvent offrir d’autre réponse à leur amertume que de défiler à leurs côtés dans nos rues». Les séances de l’Assemblée nationale, avec leur cohorte de comportements indécents, de manque de sérieux et d’accountability incitent-elles notre jeunesse à endosser de futures responsabilités nationales ? Les principes fondamentaux de la démocratie ne sont-ils pas délibérément et constamment floués ? Jusqu’à quand la presse et les médias continueront-ils à ne pas être considérés comme un élément essentiel et un gardien de notre démocratie? «Je suis arrivé à la conclusion que la décoration la plus probante, essentielle et méritoire était la souillure noire sur le visage et les vêtements des citoyens qui ont tenté de nettoyer nos côtes et lagons. Les bleus, les égratignures et les coups de soleil « décorant » la peau de centaines de bénévoles remplissant toute la journée des bouées flottantes avec de la paille de canne ; la sueur tachant les vêtements de ceux qui ont aidé de toutes les manières possibles», écrit-il. Dans ces circonstances, que voudrait dire être décoré pour des actions passées alors que le présent est constamment défiguré et souillé et que les principes fondamentaux du droit et de la justice sont bafoués ? interroge Carl de Souza.

Relevant, entre autres, le cas de ces familles « dévastées en raison de décisions irresponsables » ; le fait que l’argent soit présenté comme la seule solution à tous les problèmes ; que des activistes circulent en brandissant des sabres sous l’oeil soudain aveugle de caméras dites de sécurité ; que des barons de la drogue continuent d’opérer en toute impunité; que la justice s’aveugle… Pour toutes ces raisons, Carl de Souza s’estime donc dans l’obligation de renoncer à la distinction que lui a conférée l’Etat mauricien le 12 mars dernier et qui devait lui être remise ce mardi 1er décembre. Pour lui, sa lettre n’est pas un «J’accuse» à la Zola ou un «We shall fight» à la Churchill. Pas même un «I have a dream» à la Martin Luther King. Car pour Carl de Souza, nous avons déjà un “dreamland” pour diverses raisons. Nous ne devons laisser personne nous voler cela ! lance-t-il. Mais nous ne pouvons nous permettre d’être complaisants.

Et il y a au contraire urgence à travailler sur les conditions pour qu’un certain nombre de choses soient reconnues, approfondies, développées, et respectées. Et ce ne sont pas d’énièmes promesses qu’il demande. C’est un appel concret qu’il lance sous forme d’un résolu et dynamique «I dare you» ! Un défi à nous poser à tous. Ici et maintenant. Carl de Souza formule à cet effet toute une série de propositions ayant trait à une totale refonte de notre système éducatif avec notamment la tenue d’Assises de l’Éducation nationale; au développement de Maurice comme «continent océanique» ; à une démocratie véritablement participative ; à une économie plus inclusive; à un développement agricole intégré ; à un véritable investissement humain dans la politique de logement. Il serait trop long de détailler ici toutes les propositions extrêmement concrètes que fait Carl de Souza dans sa missive. Mais au-delà de l’inédit de ce coup d’éclat (seul l’homme de théâtre Gaston Valayden avait rendu en 2011 sa décoration octroyée en 2009) les critiques et propositions de Carl de Souza méritent d’être très largement diffusées et discutées. Car outre le constat pointu et sans fard, il nous propose, constructivement, de «Anou dibout lor nou de lipie ! Donnons-nous les moyens de migrer vers une existence plus indépendante, plus adulte et montrons la voie au lieu de nous contenter d’être d’éternels suiveurs ou pasticheurs», conclut-il. Saurons-nous être ce peuple qui se désancre d’un fonctionnement dont la calamité a atteint ses limites, pour marcher vers le large ?….