Dr Khalil ELAHEE

George Floyd supplie et le répète pendant plus de 8 minutes. Et même lorsqu’il s’évanouit, le policier continue à l’asphyxier. Six années plus tôt, un autre afro-américain, Eric Garner, mourut de façon identique implorant un policier avec ces mêmes mots, les répétant pas moins de 11 fois. Ce qui est inadmissible, ce n’est pas uniquement cette violence meurtrière inouïe sur fond de racisme, mais aussi le fait que de telles pratiques sont excusables devant la justice que délivrent les hommes.
Les inégalités de notre monde sont flagrantes. La pandémie de la COVID-19 n’a fait que les ramener à la surface, voire les amplifier. Des USA jusqu’en Inde en passant par notre pays, ce sont les plus vulnérables qui souffrent le plus. Un climat de frayeur s’est installé après le déconfinement, ici comme ailleurs, augmentant le nombre de personnes qui ne sont plus financièrement stables. Même ceux qui respirent ont le souffle qui coupe rien qu’en pensant à l’avenir. Comment vaincre la peur dans ce contexte ?

Budget

Avant d’être des gestionnaires efficaces et intègres, nous espérons de nos dirigeants politiques qu’ils fassent preuve d’un leadership visionnaire. En temps de crises, ces derniers doivent pouvoir rassurer, apaiser et donner confiance à tout le monde. Ont-ils été à la hauteur face à la COVID-19 et à l’impératif de ‘Build-Back-Better’ qui le suit? L’histoire saura le dire, mais souvent nous avons les leaders que nous méritons. Alors que certains pays peuvent respirer un peu, d’autres, à défaut d’un leadership digne de ce nom, doivent craindre le pire.

Ici, à voir le discours du Budget, nous serions tentés de penser que nos décideurs ont compris l’urgence de passer d’une économie de survie à une économie de la vie. Mais au-delà de ce terme emprunté à Jacques Attali, il faut se rendre à l’évidence que, si jamais les autorités arrivent à mettre en œuvre tout ce qu’ils ont promis, ce ne sera qu’un premier pas dans cette direction. Nous cesserons de respirer si les mesures comme les projets de construction de maisons, de routes, et d’infrastructure ne sont pas insérés dans un cadre écologique. Le Build-Back-Better est impossible si nous ne rectifions pas des incohérences qui se trouvent souvent dans les détails des Budget Estimates. Le remède serait-il pire que la maladie ?

Quatre exemples. La State Trading Corporation prévoit Rs 100 millions pour une étude quant à faire de Maurice un Liquefied Natural Gas (LNG) hub alors que nous avons déjà deux rapports dormant dans les tiroirs quant à la non-faisabilité de cette énergie fossile importée pour le secteur énergétique. Ensuite, l’item ‘Acquisition of vehicles’ apparaît pas moins de 37 fois dans les ‘Estimates’, mais il n’y a aucune incitation pour les véhicules hybrides, électriques ou consommant du bioéthanol.

Pire, des centaines de véhicules importés, la plupart roulant avec de l’essence ou du diesel, bénéficieront jusqu’à Rs 125 000 de réduction de droits de douane, une mesure en catimini du Budget qui n’est pas reprise dans tout le discours sur l’économie de vie. Somme toute, comment peut-on avoir une économie de la vie quand la pertinence de la gestion de la demande et les économies d’énergie, particulièrement pour faire face à climatisation, sont écartées ? Avec le changement climatique, nous risquons de nous étouffer davantage. Le Budget a laissé passer une occasion de concilier les objectifs immédiats de l’ère post-COVID-19 avec les Sustainable Development Goals (SDGs), y compris celui qui concerne l’action climatique.

Économie de la vie

Aurions-nous eu un Budget absolument différent s’il n’y avait pas eu la COVID-19 ? Alors que mention est faite de l’achat de vaccins contre la grippe, nous ne voyons aucune provision, même symbolique, pour l’achat de vaccins contre la COVID-19 ? Sommes-nous équipés davantage contre une seconde vague ou même une autre pandémie à l’avenir? Lutter contre le diabète en augmentant les taxes sur les produits sucrés, comme lutter contre la consommation de cigarette ou d’alcool, ne se fait pas en haussant leurs prix de 10% ou même 50%. Les études démontrent que cela ne marche que temporairement.
Toutefois, l’impact inflationniste généralisé de telles mesures risque de faire suffoquer les plus vulnérables, surtout avec la dépréciation de la roupie. Et que dire du fait qu’avec un investissement minimum de 50 000 dollars, un étranger avec sa famille pourra s’offrir, grâce à son argent, ce que de nombreux locaux n’ont pas les moyens de se permettre. Et de payer moins de taxes que les Mauriciens ! Certes, l’idée de prendre aux riches pour donner aux pauvres est louable, mais cela ne peut se faire que s’il règne la confiance, la transparence et l’efficacité.

Lorsque certains frontliners, comme les éboueurs et ceux dans l’alimentation qui sont les piliers d’une économie de la vie, sont oubliés au moment de récompenser ceux qui se sont sacrifiés pendant le confinement, il y a lieu de se poser des questions. Négliger de mettre de l’avant et de consolider nos atouts comme étant COVID-free, ou ne pas mettre des conditions écologiques à toute démarche pour sauver une entreprise, ne peut que nous éloigner d’une économie de la vie.

Conclusion

En janvier 2020, avant que ne frappe la COVID-19 de plein fouet, certains ont évoqué un Green Swan syndrome lié à l’impact financier du changement climatique, rappelant qu’il est temps que les banques centrales interviennent afin d’atteindre les objectifs de l’accord de Paris. Voire les dépasser. Aujourd’hui, cela se fait pour la relance post-COVID-19! Il est aussi connu que lorsque les hommes interfèrent et bousculent l’équilibre de la nature, il faut s’attendre à un cataclysme majeur qui frappe la planète. Dans un siècle, ce phénomène ne se produit qu’une fois ou deux. Désormais, il nous faut systémiquement intégrer l’ère de la construction d’un monde post-COVID-19 avec l’urgence climatique.
Cette vision d’avenir durable est partagée par la nouvelle génération car elle a compris que nous n’avons pas le droit de leur léguer un monde où ils ne pourront pas respirer. Ils ont droit à un environnement qui soit vivable physiquement, mais aussi économiquement et socialement.

‘I can’t breathe’. C’est un homme au sol qui ne cesse de supplier qu’on le laisse vivre face à un système injuste qui le tue. C’est aussi le cri de gens qui veulent respirer, durant et après le confinement. C’est la parole de ceux qui souffriront s’il nous arrive une deuxième vague ou toute autre pandémie. C’est aussi, aujourd’hui, ce que ressentent ceux qui ont été oubliés dans les budgets et autres plans post-COVID-19, ici et ailleurs. Mais ce sera aussi le sort de la génération future, comme de la planète, si nous continuons avec le ‘business-as-usual’.

«  …Les gens souffrent, les gens meurent. Des écosystèmes entiers s’effondrent… et tout ce dont vous pouvez parler, c’est de l’argent. Comment osez-vous ? Comment osez-vous regarder ailleurs et venir ici en prétendant que vous en faites assez ? … Vous dites que vous nous entendez et que vous comprenez l’urgence, mais je ne veux pas le croire. » [Greta Thunberg aux leaders du monde, septembre 2019].