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Atelier Mo’Zar : les étapes marquantes de 25 ans de combat pour l’inclusion

"Lexklizion ek povrete, ena enn sime pou konbat sa". La phrase prononcée à l'ouverture du concert au Caudan Arts Centre résume la lutte menée durant un quart de siècle, grâce à la musique. De : Joël Achille.

Larivier Tanie. L’instant se révèle riche en émotion. Ce samedi soir, Marcel Poinen s’avance parmi les jeunes musiciens occupant la prestigieuse scène du Caudan Arts Centre. L’initiateur de ce projet visant à l’inclusion des jeunes de Roche-Bois le fait comprendre : ses 25 années ont été intenses. Contre vents et marées, l’Atelier Mo’Zar guide les jeunes sur les sentiers de l’inclusion. Retour sur quelques-unes des expériences qui ont forgé des générations d’artistes.

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Block N4, Cité Roche-Bois

« C’est Marcel Poinen qui m’avait contacté. Je n’étais pas au courant, mais lui suivait ma carrière. Il me demanda pourquoi je ne m’engageais pas socialement dans ce projet. Profitant du fait que j’habite Roche-Bois et que je sois artiste ». Cela fait quelques mois déjà que le saxophoniste José Thérèse enseigne la musique à des jeunes de la région. L’Atelier de Musique de Roche-Bois a vu le jour grâce à l’appui du Trust Fund pour la lutte contre l’exclusion. En 1996, un projet pilote est lancé avec six jeunes. Il a été initié notamment par Marcel Poinen et Lindsay Morvan.

En 1997, les classes ont lieu dans une salle au Block N4, Cité Roche-Bois.

En ce février 1997, les classes se déroulent à l’étage du Block N4, à Cité Roche-Bois, auprès « d’une demi-douzaine d’élèves ». De graves maux sociaux pèsent sur la localité, dont l’échec scolaire. Ainsi, certains jeunes de l’atelier, n’ayant pour quelques-uns pas réussi la CPE, trouvent une voie à travers les arts.
En décembre 2005, l’Atelier Mo’Zar signe son premier album : Teen’s Hope. L’opus a été enregistré en live au théâtre de Port-Louis, et présenté au rez-de-chaussée du Paille-en-Queue Court, à Port-Louis. A cet effet, José Thérèse s’est entouré d « Yvan et David, Christopher Mickael, les jumeaux Giovanni et Goivanno, Mario, Jean Claude, Dan et Patrick », rapporte la presse.

« Mo zar, to zar… »

En 1998, le travail de l’Atelier de Musique de Roche-Bois en faveur de l’inclusion des jeunes se fait connaître à travers l’île. Toutefois, « le nom ne nous satisfaisait pas », souligne Marcel Poinen, qui assiste aux répétitions en marge de la prestation au Caudan Arts Centre. « Un jour, José s’asseyait sur son balcon. Pe koz koze. Un de ses amis passait en chemin et l’a regardé à l’étage avant de lui lancer : ‘To enn kreol touzour get dan zar twa ein? To pa trouv mwa, to nepli konn mwa' ».

Marcel Poinen à l’écart des répétitions pour raconter « Mo’Zar »

Marcel Poinen raconte avoir alors eu un déclic. Il retourne chez lui pour poursuivre sa réflexion autour du mot « zar » : « Mo zar, to zar, so zar. Mo zar ! Je lui ai dit ‘José, Mo Zar sa, se mo stil sa. Voilà, Mo’Zar est né ».

Surmonter l’échec

« Six réussites en musique qui redonnent espoir ». Le lundi 29 septembre 1997, à 13h45, des jeunes de l’Atelier de Musique de Roche-Bois prennent part à l’examen de la Royal School of Music d’Angleterre. « Cinq d’entre eux ont obtenu une moyenne de 110 sur 130, alors que Christian Brusse a obtenu un Merit ». Les cours à l’atelier sont alors enseignés par José Thérèse (flûte et saxophone) et Rajni Lallah (piano). « Ces réussites redonnent de l’espoir à des centaines de jeunes des quartiers exclus », constate le premier nommé.
En novembre 1999, vingt élèves de l’Atelier Mo’Zar reçoivent leurs diplômes des mains de personnalités de l’Union européenne, qui a offert un fonds de Rs 450 000 à l’atelier.
Au fil des années, plusieurs élèves brilleront à des examens internationaux de musique et participeront également à des programmes d’excellence. Certains quitteront l’île pour suivre des cours auprès de prestigieuses institutions, dont le Berklee College of Music. L’Atelier Mo’Zar aura l’occasion de se produire à travers le monde, dont à Cuba, au Brésil ainsi qu’aux Seychelles.

Amakhono, Mangrove, US Navy

Vers fin février 2000, au théâtre de Port-Louis, 27 jeunes musiciens de l’Atelier Mo’Zar et du Conservatoire de la Région Réunion se partagent la scène pour trois jours, à l’occasion du Summertime Symphony, leur « premier grand concert ». C’est le trompettiste Philippe Thomas qui accompagne alors les jeunes réunionnais. Une soirée de jazz qui se termine par un hommage à Kaya, Berger Agathe et Gérard Bacorilall.

Philippe Thomas et José Thérèse au théâtre de Port-Louis

Quelques semaines plus tôt, soit en décembre, c’est avec un groupe de musique sud-africain, Amakhono We Sin Ju, que l’Atelier Mo’Zar se produit sur l’esplanade de l’hôtel de ville de Port-Louis, bénéficiant de l’appui de la municipalité. D’autre part, un atelier de travail se tient au théâtre de la capitale avec huit musiciens du Mangrove Steelband. Les membres de Latelyé Ravann de Terrasson sont également présents. En février 2021, l’Atelier Mo’Zar collabore avec la U.S. Naval Forces Europe and Africa Band, de la marine américaine. Collaboration qui s’est matérialisée sur la composition de Philippe Thomas, intitulée Seggaz.

Combat inlassable

Le 10 octobre 2003, le Premier ministre d’alors, Paul Bérenger, participe à la pose de la première pierre de l’Espace Mo’Zar, au Port Franc de Mer-Rouge. La « reconnaissance », pour Marcel Poinen, est intervenu plus tôt, en 1998, quand le groupe de jeunes se produit devant Cassam Uteem, alors président de la République. « C’était une première attestation, une première rencontre avec l’Etat », se rappelle-t-il.
Même si le travail pour l’inclusion des jeunes venant de régions défavorisées porte ses fruits, l’avenir de l’atelier Mo’Zar est plus d’une fois menacé, par manque de financement et de soutien du gouvernement. « Si d’ici trois mois je ne vois rien venir, je ferme », scande José Thérèse en février 2007.
Pour les célébrations des 25 ans d’existence, une exposition était prévue, confie Valérie Lemaire, directrice de l’Atelier Mo’Zar. Elle n’aura toutefois pas lieu, faute de financement, notamment auprès du ministère des Arts, sous la responsabilité du ministre Avinash Teeluck.
L’année dernière, un appel avait été lancé à travers la presse pour soutenir Axel Hon Fat et Jazzy Christophe, des jeunes musiciens de Camp Zoulou et Batterie-Cassée, respectivement. Ils ont décroché une bourse d’étude, en 2019, du Berklee College of Music, aux Etats-Unis, et avaient besoin de fonds pour subvenir à leurs besoins une fois en terre américaine.

Mort de José Thérèse

« Roche-Bois a perdu une colonne ». Le père Sylvio Lodoiska a rendu un vibrant hommage à José Thérèse lors de ses funérailles en la chapelle de Notre Dame de l’Assomption à Roche-Bois. Depuis quatre jours, le directeur de l’Atelier Mo’Zar ne donnait plus signe de vie. Il a été retrouvé mort dans son appartement au complexe Les Cocotiers, à Baie-du-Tombeau. La disparition « soudaine » du saxophoniste de 51 ans, survenue le jeudi 20 septembre 2014, d’un « oedème pulmonaire » selon l’autopsie, laisse planer le doute quant à l’avenir de l’Atelier Mo’Zar. « Nous continuerons à exister et donnerons une nouvelle envergure au projet de José Thérèse. Nous poursuivrons son rêve », s’engage Shyam Seebun, alors président du Rotary Club de Port-Louis. Une question demeure : qui reprendra les rênes ?

La première de Thomas

En août 2000, « mo ti Lamerik, bann-la fer mwa vini », se rappelle Philippe Thomas. La raison ? Un concert à La Citadelle, en collaboration avec le ministère de la Jeunesse et des Sports, devant se tenir le 12 du mois courant. A l’affiche sont annoncés Meera Mohun, Pramod Paraduth, Tian et les Windblows, Menwar et son quartet, Bruno Raya, Blakkayo et OSB, Sandra Mayotte, Désiré François du groupe Cassiya, entre autres. « A ciel ouvert, dans la nuit froide, hantée par les plaintes du vent. Ils pouvaient néanmoins compter sur les quelque 1 000 inconditionnels, qui sont demeurés stoïques sous les claques du vent », fait état la presse dans un compte-rendu.

Philippe Thomas conduisant les répétitions à l’étage d’un restaurant, à China Town.

Un mois après la mort de José Thérèse, Philippe Thomas se voit confier la direction des cours, poursuivant ainsi l’oeuvre entamée il y a 18 ans. A la veille du concert à l’occasion des 25 ans de l’Atelier Mo’Zar, tenu au Caudan Arts Centre, le trompettiste confiait vouloir présenter dans un temps les morceaux de José Thérèse. Avant de mettre de l’avant son style, le sega jazz.

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