La dernière course de samedi dernier a connu une fin logique puisque le favori de la course, El Patron, a gagné. Pourtant, avant l’épreuve, on ne jurait que par sa défaite dans l’entourage du cheval, au point où le partant de l’écurie Sewdyal a vu sa cote à la gagne s’éroder sensiblement avant le départ. Certains des membres de l’établissement assuraient que le mentor, lui-même, n’affichait pas une confiance absolue vu la concurrence et une bien meilleure ligne au départ que lors de ses débuts,

Si cette affaire attire autant d’intérêt, c’est qu’autour de cette épreuve, il n’y a pas que l’évolution de la cote et le scepticisme de l’entraînement qui ont jeté un vent de suspicion autour de la course d’El Patron. Il y a aussi le fait que le jockey choisi pour piloter le cheval, Sunil Bussunt, a demandé aux commissaires des courses, à l’insu de son entraîneur, Amardeep Sewdyal, que les instructions soient données devant eux. Une démarche que le jockey a eu tout l’embarras du monde à expliquer, bien que la tactique finalement préconisée par l’entraîneur était de ne pas insister pour la course à l’avant vu la présence de concurrents plus rapides à son intérieur. Pourtant, El Patron s’est imposé de bout en bout.

Enfin, il y a ce changement de mors inopiné que le jockey a fait constater derrière les stalles de départ. En effet, il a été confirmé que le mors que portait El Patron n’était pas celui qui avait été utilisé à l’entraînement le mardi et lors de la course de ses débuts au Champ de Mars. Le juge du départ et le vétérinaire officiel du club ont pour leur part examiné, à la demande du jockey, le mors et n’ont rien trouvé d’anormal.

Par ailleurs, l’entraîneur Sewdyal s’est évertué lors l’enquête après-course de s’appuyer sur la première sortie d’El Patron à Maurice et d’hypothétiques conseils du jockey Nunes, de l’autre côté de la planète, pour décider de changer le mors sur le hongre afin qu’il soit « plus settled en course ». L’entraîneur a informé les Racing Stewards avoir essayé le nouveau mors à l’entraînement jeudi matin, deux jours avant la course — le jockey Bussunt qui l’a travaillé ne l’avait même pas remarqué — pour ensuite équiper son cheval de ce harnachement dans la dernière course de samedi dernier.

Tout cela a été fait cela sans informer le jockey, le clerk of the course ou les commissaires de courses, même si rien ne l’en oblige. Mais, comme le changement est susceptible de modifier le comportement du cheval, une information publique était essentielle et constitue un acte de respect pour les turfistes qui peuvent alors décider en toute connaissance de cause de son choix de paris dans la course.

Autant dire que la confiance entre le jockey et l’entraîneur n’était pas au rendez-vous dans cette course et que finalement la victoire éventuelle ne fut pas un moment de joie partagée, mais le prélude à un divorce annoncé. Ce qui, après une victoire, est le comble de l’ineptie. Une preuve encore que la glorieuse incertitude de l’hippisme a encore frappé… jusqu’au prochain acoquinement entre les deux, redevenus tourtereaux, lorsque les intérêts communs seront d’actualité.

Si les intentions réelles de l’entraîneur Sewdyal laissent la place au questionnement et ressemblent fort à une opération « coupe la main », celui du jockey semble limpide, c’est-à-dire s’assurer que son cheval soit dans les meilleures dispositions possibles pour gagner. Mais ses actes démontrent qu’il redoutait un coup fourré et qu’il a voulu s’en prémunir pour ne pas être le fautif en cas de défaite… à moins qu’une prime ne lui avait été promise en cas de victoire par ceux qui ont eu la primeur du pari.

Dans tous les cas, cette étrange affaire entre le jockey Bussunt et l’entraîneur Sewdyal fait désordre. Il est de nature à ‘bring the game into disrepute’ et à entamer la confiance du public envers des professionnels qui donnent l’impression de n’avoir pas agi en équipe unie. Dans le cadre de cette épreuve, ils avaient non seulement des avis différents, mais encore plus des objectifs divergents. En fin de compte, si le cheval a gagné, malgré une prise de risque maximum, les commissaires auraient pu — nous affirmons auraient dû — avoir au moins pris des actions disciplinaires vis-à-vis de celui dont les actes semblent être plus proches d’avoir minimisé les chances de son cheval plutôt que les avoir maximisées. Le fait de la victoire n’est pas un prétexte suffisant pour n’avoir pas agi… !

En effet, pour une affaire semblable de désaccord entre un jockey et un entraîneur sur le mors finalement utilisé lors de la sixième course de la 33e journée en 2016, l’entraîneur Subiraj Gujadhur n’avait lui pas bénéficié du postulat que la responsabilité incombe à l’entraîneur en ce qui concerne les changements d’équipement et le résultat de la course. Le jockey Mansour, qui pilotait les chevaux de l’écurie Rameshwar Gujadhur, avait à l’époque expliqué qu’il avait été convenu que le cheval serait équipé d’un filet normal, avec un nez tombé, mais il s’est rendu compte que ce n’était pas le cas au départ de la course. L’entraîneur Subiraj Gujadhur a expliqué qu’il avait décidé de ne pas courir avec le nouveau mors, car il avait remporté ses deux courses précédentes avec l’autre mors.

Pourtant, après enquête, les commissaires avaient sanctionné l’entraîneur Subiraj Gujadhur de Rs 50 000 d’amende puisque reconnu coupable de maldonne en vertu de la règle 47 (1) (h) du MTC parce qu’il ne s’était pas assuré que Chosen Dash était équipé du mors demandé par le jockey Mansour. Subiraj Gujadhur avait également omis d’informer son jockey avant la course qu’il avait décidé de ne pas équiper son cheval avec le mors utilisé à l’entraînement. Chosen Dash était arrivé deuxième, à une demi-longueur du gagnant Jambamman.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que l’entraîneur Sewdyal s’en tire encore une fois à bon compte. Pourtant, son passif ne plaide pas en sa faveur parmi les derniers entraîneurs venus sur la place. Pour rappel, en juin 2019, son portable a été passé au crible par les commissaires de courses suite à des allégations d’appels à plusieurs collègues entraîneurs et jockeys pour avoir un « coup de main ». En mars de la même année, il fut condamné à Rs 150 000 d’amende pour la positivité au Stanazolol de son cheval Artax. Lors de la saison précédente en 2018, il fit la une de l’actualité pour une violente altercation avec son ex-propriétaire David Chui Wan Cheong au restaurant Eighty Eight à Bagatalle qui lui valut une déposition au poste de police de Pope Hennessy. En octobre de la même année, il fit l’objet d’une plainte d’un propriétaire à la GRA qui l’accusait de faire une plus-value importante sur les chevaux importés. À cette même époque, Il fut condamné à Rs 20 000 pour n’avoir pas donné d’instructions dans une course où courait Brave Leader. Auparavant, il s’était signalé avec son fameux « Yes » après la victoire d’un adversaire dans une course où son représentant ne fut qu’un simple concurrent, mais l’affaire fut classée puisque tous les témoins s’étaient volatilisés. Cela dit, l’entraîneur Sewdyal a montré d’intrinsèques dispositions et de bonnes qualités sur le plan hippique avec de nombreux succès retentissants.

Comme l’écrit avec raison le propriétaire Didier Descroizilles dans un courrier à Turf Magazine, une grande majorité des courses se déroule dans l’esprit d’une compétition saine, mais la triche est bien présente et le modus operandi est bien connu de tous les acteurs de l’industrie. Le doping, le jeu avec les équipements, les tactiques qui consistent à faire perdre un adversaire au profit d’un autre, le «coupe la main», le «kaross mariaz», le «cerf-volant» ne sont pas que des expressions locales creuses. Ce sont des vérités criantes qui sont pratiquées par des professionnels de courses, des punters, bookmakers et autres organisateurs de paris, qui se présentent au public comme des saints qui défendent la cause des courses ou, comme le dit Didier Descroizilles, sont « d’authentiques ‘sportsmen’ qui dans l’ombre font tout ce qu’il est possible d’imaginer pour éliminer, réduire les chances, porter des coups sous la ceinture ; bref impacter d’une manière ou d’une autre le concurrent ciblé. »

 En tout cas, c’est loin d’être une fatalité, il suffit d’un peu de volonté, de la compétence mais surtout d’une vision. Hong Kong est l’exemple vivant d’un renversement de situation de son hippisme qui est passé de la plus corrompue du monde à un exemple d’intégrité, de réussite économique et sociale qui attire les meilleurs du monde, dont figure un Mauricien, le « magic one », qui a atteint sa 400 ème victoire dimanche dernier et qui est co-leader au classement des jockeys depuis hier. « Là-bas », où comme le chante si bien Jean-Jacques Goldman, « tout est neuf et tout est sauvage, Libre continent sans grillage, ici, nos rêves sont étroits ! »