On dirait que ça déconne grave en ce moment. Vingt minutes de retard avant de démarrer la séance parlementaire de mardi dernier et pas un mot d’excuse ni du Speaker, de qui, de toute façon, personne n’attend la moindre manifestation d’élégance et de décorum, ni du ministre retardataire Renganaden Padayachy.

Bien sûr, nous ne pousserons pas l’utopie jusqu’à croire que le ministre des Finances émulerait Michael Bates qui, au début de 2018, avait présenté sa démission de la Chambre des Lords parce qu’il était arrivé avec moins d’une minute de retard pour répondre à une question et qui, devant l’acceptation de ses excuses tant par le gouvernement que par l’opposition avait finalement accepté de demeurer à son poste de ministre du Développement international. Et pourtant, ce sont ces gens-là qui, depuis trois semaines, osent distribuer des leçons de bonnes manières à la ronde.

L’Assemblée nationale va entamer la quatrième semaine de débats sur le Finance Bill et sur la motion de blâme que le leader de l’opposition a présentée contre le Speaker, Sooroojdev Phokeer. Comme, c’est l’exécutif qui fixe l’agenda, il est clair que son souci c’est de se livrer à une guerre d’usure avec l’opposition en s’arrangeant pour que la motion ne soit débattue qu’au milieu de la nuit.

Pour la troisième semaine consécutive, c’est aux petites heures du mercredi matin que les travaux du Parlement ont pris fin en raison du report tant du Finance Bill que de la motion d’Arvin Boolell, alors qu’un agencement plus ordonné aurait permis de boucler le texte post-budgétaire, qui est une étape importante du calendrier parlementaire, à une séance et terminer la motion de blâme à une autre. Ce qui respecterait une logique toute simple.

Il y a eu, certes, un léger progrès cette semaine: la séance a été levée à 2h18 mercredi contre 3h39 le 22 juillet, et 3h43, le 15 juillet. Ce temps long est voulu par le Premier ministre qui croit qu’il gagnera l’opposition à l’usure. Il le fait aussi pour donner l’occasion aux néophytes de son camp de préparer leur petit baratin de piètre qualité.

Or, cette mesquinerie n’affecte pas l’opposition, contrairement à ce que l’esprit belliqueux et revanchard de Pravind Jugnauth, qui ose revendiquer un calme à toute épreuve, le pousse à penser. C’est, en réalité, un calvaire qui est imposé au personnel de l’Assemblée nationale qui est obligé de rester dans cet espace confiné pendant 18 heures qu’est l’hémicycle et à veiller de 11h30 le mardi jusqu’aux petites heures du lendemain. Dans la poursuite de leur stratégie à deux balles, ils ont complètement occulté ce fait et ils s’apprêtent même à rééditer leur triste exploit ce mardi encore.

Toujours est-il que ces séances marathons ont permis de découvrir que la majorité actuelle est pire que la précédente qui, en son temps, avait, avec raison, été vilipendée. On ne sait si l’un se croit malin comme un singe ou que l’autre se pose en expert juste parce qu’il cite quelques passages des Standing Orders ou Erskine May, qu’il ne maîtrise même pas, mais après avoir vu ces débutants à l’oeuvre, on en arrive presque à regretter les Ravi Rutnah et autres anciens élus plus ou moins folkloriques de la précédente mandature.

Même ceux qui ont une certaine expérience et une pratique éprouvée du fonctionnement du Parlement en arrivent à d’inexplicables approximations. A l’instar de Maneesh Gobin qui a, sur un ton extrêmement léger, mais non moins catégorique, affirmé que la loi interdisant les pesticides avait déjà été votée, alors même que le texte s’appelle « Use of Pesticides Bill », ce qui indique que c’est son utilisation qui est encadrée et non que ces poisons ont complètement disparu du territoire. Il y aussi les ministres Obeegadoo et Jugatpal qui se sont retrouvés dans le même cas concernant les projets d’hôtel et les centres de quarantaine.

Et lorsqu’une occasion se présente pour qu’il ait quelque chose de sérieux et de censé à dire à la nation, le chef du gouvernement se loupe. Il trouve le temps de commenter le regroupement des partis de l’opposition avec, quand même, une pointe d’humour en disant qu’il ne manque que le Parti malin. Peut être regrette-t-il de n’avoir pas embarqué le Parti malin lors de la contraction de son ménage à trois et non « mariage à trois » en 2010 après la conclusion de l’alliance PTr/MSM/PMSD et après avoir été élu, drapeau rouge en main, à la partielle du No 8 avec le soutien des travaillistes.

Le Premier ministre a le droit de commenter les actes de ses adversaires, mais qu’il trouve le temps de palabrer au lieu de parler des exploits sans précédent réalisés par la State Bank et par Air Mauritius, où des salariés sont inquiets de leur avenir et celui de leurs enfants au point de renoncer aux écoles privées et aux études universitaires, c’est quand même hallucinant.

Et pendant que le marasme s’installe durablement et qu’il y a des milliers de Mauriciens inquiets, le gouvernement trouve normal de payer Rs 400 000 par mois à un étranger qui occupe le poste de directeur d’une compagnie privée du CEB qui n’a jamais décollé et de continuer à procéder toutes les semaines à des nominations politiciennes et à distribuer des « boutte », comme à Jairaj Luchoo, candidat battu au No 5 nommé à la présidence de la BDM, et à Sanjiven Permall qui, selon la même formule qu’à la MSB, a pris la place du précédent président de la CHC. Pour les « roder bout » et les transfuges, ce n’est jamais la crise.

Pour fuir cette atmosphère délétère, où un Premier ministre menace « pou al tir manze », heureusement que, pour s’évader de SUS Island, on peut toujours aller écouter et voir Barack Obama prononcer l’éloge funèbre de John Lewis, icône du combat pour les droits civiques, la réponse d’Alexandra Ocasio Cortez à un républicain qui l’avait insultée ou encore relire Gisèle Halimi, féministe visionnaire décédée mardi. C’est nécessaire, essentiel même pour ne pas affecter notre hygiène mentale.