Notre invité de ce dimanche est l’ex-président de la République, Cassam Uteem. Observateur politique, très engagé dans les mouvements sociaux, il nous partage son analyse de la situation économique, ses craintes sur le volet social et formule le vœu que le Premier ministre fasse dans la pratique ce qu’il dit dans ses discours internationaux.

En tant qu’observateur attentif de l’évolution de la situation du pays, que redoutez-vous le plus : la crise sociale, la crise économique ou la crise politique ?

– Toutes les crises, économique, politique, écologique, vont renforcer la crise sociale face à laquelle nous serons totalement démunis. Pour moi, la catastrophe du Wakashio a été pour Maurice ce que la Covid-19 a été pour l’ensemble du monde. C’est le Wakashio qui a mené au réveil du peuple mauricien qui était en léthargie malgré les problèmes économiques, la fermeture des frontières et les multiples difficultés auxquelles il avait à faire face. Le peuple descendu dans la rue a poussé un cri de détresse beaucoup plus qu’un cri de colère.

Dimanche dernier, dans nos colonnes, le cardinal Piat utilisait le terme souffrance.

– Il a raison d’évoquer la souffrance du peuple mauricien. Moi, j’ai plus entendu sa détresse, sa demande de l’écouter, de le comprendre et de dialoguer avec lui. Ce cri du peuple a suscité des réactions dangereuses d’un petit groupe de personnes sur les réseaux sociaux qui a tenté de diriger le débat sur un plan communal. Ce petit groupe a tenté d’en faire une question opposant les communautés, alors que le cri concerne l’ensemble de la population mauricienne. Beaucoup ont poussé le cri dans les marches citoyennes d’autres, très nombreux aussi, qui n’ont pas l’habitude de descendre dans la rue, ont poussé le même cri à partir de chez eux. Ce sont des réactions qui sont dangereuses et peuvent alimenter la crise sociale. C’est pourquoi le Premier ministre, le commissaire de police et la classe politique doivent écouter le cri de détresse de la population et y répondre.

Il y a eu des réactions. Curieusement, le Premier ministre a déclaré à la télévision que son gouvernement était solidaire avec la marche du 29 août.

– Le Premier ministre doit faire ce qu’il dit. En sus de la déclaration que vous citez, il a aussi dit ce qui suit dans son adresse en vidéo-conférence à l’Assemblée générale des Nations unies. « We are also witnessing unrest in many parts of the world where citizen are on the streets voicing their frustration. We as leaders need to be attentive to those events. » C’est pour cette raison que je dis que le PM doit « walk the talk ». C’est-à-dire qu’il doit écouter ce cri de détresse, qui signifie que le peuple mauricien veut de la justice, de l’équité, de la transparence, condamne le népotisme, la corruption, le traitement réservé aux pauvres. Le peuple demande que les choses soient faites différemment, que les institutions soient indépendantes et dirigées par des personnes intègres. Voilà ce que demandent les Mauriciens et le Premier ministre a le devoir de répondre à ses revendications. Il n’a pas d’autre choix que de dire au peuple : Je vous ai entendu et voilà ce que je vais faire. Et cette réponse, suivie d’actions concrètes, visibles, doit être donnée le plus vite possible.

 Vous avez le sentiment que le gouvernement a un discours officiel pour les instances internationales et un autre, plus politique, pour les besoins locaux.

– Je ne voudrais pas « impute motives », mais je suis obligé de constater que le PM a une parole et que ceux qui disent parler en son nom ont un discours différent. Il doit dire à son entourage d’arrêter de faire le contraire de son discours. Il ne suffit pas de condamner le communalisme et la violence des propos sur les réseaux sociaux. Le Premier ministre doit démontrer qu’il croit dans ce qu’il dit et donner les instructions à son entourage en ce sens.

Avec ces réactions qui provoquent un climat malsain, un climat de suspicion, ne craignez-vous pas que la situation sociale ne dégénère ?

– Je ne crois pas qu’en 2020 la population mauricienne va tomber dans le piège de ceux qui veulent déclencher une bagarre communale. Les manifestations de colère suivant la mort de Kaya étaient spontanées, personne n’y était préparé, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui. Les Mauriciens ne sont pas des imbéciles, ils savent qui sont ceux qui vont le plus souffrir s’il y a des émeutes à Maurice. Nous étions beaucoup plus solidaires quand nous étions plus pauvres, dans les années 1950, aujourd’hui, c’est différent. Nous n’avions pas grand-chose, mais nous savions les partager. Aujourd’hui, les gens sont plus intelligents et je ne crains pas qu’ils tombent dans les pièges qu’on leur tend. Malgré le fait que nous soyons un peu moins solidaires, nous voulons vivre en bonne harmonie et la marche du 29 août est indicative de cet état d’esprit, une démonstration de ce que souhaite l’ensemble de la population. C’était une manifestation du mauricianisme qui ne s’exprime que lors des Jeux des îles. Mais le fait de ne pas avoir de crainte ne signifie pas qu’on ne doit rien faire contre ces menaces. Ça ne signifie pas que le Premier ministre ne sait pas prendre ses responsabilités en tant que ministre de l’Intérieur. Cela ne signifie pas que le commissaire de police ne doit pas assumer les siennes. Ce commissaire de police que j’ai connu pendant l’épisode Kaya, où il a fait un très bon travail à Candos. Je lui fais confiance et lui dit qu’il a tous les pouvoirs pour agir indépendamment de n’importe quelle directive qu’il peut recevoir. Si le ministre de l’Intérieur et le commissaire font leur travail comme il se doit, il n’y a aucune raison d’avoir peur pour la paix sociale à Maurice.

Face aux arrestations ciblées concernant les posts sur les réseaux sociaux, on commence à entendre dire qu’il y aurait deux polices au sein des Casernes centrales : une qui dépend du commissaire, une autre qui prend ses directives d’autres instances.

– J’ai entendu la même chose, qu’il existe une section de la police qui aurait la « responsabilité » de faire ce « travail » contre les opposants. Selon la Constitution, nous n’avons qu’une police sous la responsabilité du commissaire. Je ne sais si cette « police parallèle » reçoit des instructions ou agit de son propre chef, mais il faut que le commissaire mette fin à cette pratique pour rétablir l’image de la police qui, tout le monde le sait, est bien abîmée dans l’opinion. Voilà l’interprétation que beaucoup de personnes, y compris moi, commencent à avoir de la police.

La crise économique inquiète à cause de l’augmentation du nombre de chômeurs, de l’incapacité pour des milliers de Mauriciens de payer leurs dettes, leur location, d’envoyer leurs enfants à l’école, de faire leurs provisions…

– Cette crise économique va augmenter, amplifier la crise sociale. Tous les secteurs économiques sont au rouge et il va falloir que le gouvernement, le secteur privé, l’opposition, les syndicats, les ONG entament le dialogue pour trouver des solutions à nos problèmes. Les économistes remettent en cause la manière dont le MIC est géré et accorde des prêts aux entreprises en puisant dasn les réserves de la Banque centrale. Il faut que les choses soient faites dans la transparence pour éviter tout doute de faveurs accordées et de possibles gaspillages dans cette période de crise économique majeure. Tous les secteurs concernés doivent s’asseoir autour d’une table pour éviter que des problèmes graves ne tournent à la catastrophe, ce qui va augmenter les problèmes sociaux.

On dirait que le principal problème de Maurice réside dans l’incapacité de ses responsables de s’asseoir ensemble, de mettre de côte leurs différents pour travailler, dans le dialogue, à régler les problèmes du pays.

– Aux Nations unies, le PM déclare que pour régler les problèmes du monde, il faut la collaboration et la coopération de tous les pays. Il faut qu’il applique ce qu’il a dit au monde à l’échelle de son propre pays. Il faut qu’il demande leur collaboration à tous, même à l’opposition parlementaire qui doit avoir voix au chapitre. Il faut changer de manière de faire, il faut changer de système : c’est ce que la population réclame, avec raison. La population ne réclame pas un changement d’hommes, mais une remise en cause et en profondeur du système et de sa manière de fonctionner. Il faut créer une assemblée constituante, une plate-forme composée des différents partis politiques représentés au Parlement et les autres pour revoir la Constitution, l’analyser et proposer les changements qu’on doit y apporter.

Est-ce que vous pensez que l’ensemble de la classe politique, qui n’existe que grâce au système en cours, a vraiment envie de le reformer ?

– C’est vrai que jamais un parti n’est arrivé seul au pouvoir pour procéder à ces changements. Mais c’est également vrai que même quand il y a eu des coalitions, elles n’ont jamais pu — ou voulu — se mettre d’accord pour reformer le système, le système électoral en particulier. Nous devons dialoguer pour tomber d’accord sur le nombre de changements que nous devons apporter au système, revoir les pouvoirs et responsabilités des uns et des autres.

Y compris ceux du Premier ministre dont vous avez dit qu’il avait tous les pouvoirs d’un monarque.

– Je ne dis pas que le Premier ministre ne doit pas avoir de pouvoirs, mais il ne peut avoir le pouvoir de vie et de mort sur la population. Il faut revoir les pouvoirs qui doivent être les siens, mais aussi ceux des autres personnages de l’Etat et du gouvernement et la manière dont les institutions fonctionnent. Est-ce que le Premier ministre doit nommer tous ceux qui sont à la tête de nos institutions ? Si ceux qui sont nommés doivent être, selon certains ministres « zot dimounn » qui partagent « zot vision », même s’ils n’ont pas les compétences et qualifications nécessaires, comment veut-on que ces institutions puissent fonctionner normalement ?

Mais cette pratique de nomination de petits copains politiques n’a-t-elle pas toujours été courante, par exemple dans les gouvernements dont vous avez fait partie dans le passé ?

– Ce n’était pas aussi généralisé qu’aujourd’hui. Je ne dirais pas que ça n’a jamais été le cas. Mais la différence fondamentale est que ces nominés étaient compétents pour les postes. Ce qui n’est pas le cas aujourd’hui où l’on nomme des copains à la tête des institutions importantes pour le pays. Voyez où nous conduit cette pratique, à l’inclusion de Maurice sur la liste noire de l’Union européenne !

lUn autre sujet évoqué pendant les marches citoyennes a été les squatters. Depuis l’expulsion manu militari de certains d’entre eux, rien ne s’est passé.

Bann autorités pé joué kouk kasiett avec bann squatters. On a créé la situation actuelle en les expulsant de leurs longères en plein hiver, en pleine pandémie pour leur demander de rentrer chez eux, alors que, justement, ils sont devenus des squatters parce qu’ils n’ont pas d’endroit où habiter !

Mais dans les milieux gouvernementaux, on parle de faux squatters qui profitent de la situation.

– C’est tout à fait possible. Je fais partie de l’association Droit a enn lakaz qui a fait un travail presque scientifique et qui a établi une liste de ce que l’on appelle les « genuine squatters », de leurs enfants, de l’endroit où ils logeaient avant, pourquoi ils sont devenus des squatters, combien d’entre eux ont un compte PEL. Ces informations ont été compilées et remises aux autorités dites responsables. On demande à des squatters d’être sur la liste de demandeurs de la NHDC, alors que certains d’entre eux le sont déjà. On leur dit aussi : si vous coopérez, vous aurez une maison. Cela veut dire quoi coopérer ? Ne pas manifester, ne pas s’exprimer dans la presse, ne pas dire leurs souffrances et attendre ? Attendre quoi ? Savez-vous qu’en attendant que les autorités se décident à faire quelque chose, des Mauriciens ont loué des maisons et d’autres ont partagé leur domicile, déjà petit, avec des familles de squatters pour qu’ils ne dorment pas à la belle étoile. Cela ne relève pas de leur responsabilité, mais de celle du gouvernement qui dit : coopérez ! Disons les choses franchement : il y a parmi les squatters des personnes qui n’auront jamais les moyens d’ouvrir un compte PEL et de l’approvisionner tous les mois pour être éligibles à la NHDC. Même si Maurice est arrivée à un stade de développement avancé, il compte en son sein cette catégorie des plus pauvres qui n’ont aucun horizon. Est-ce que l’Etat n’a pas le devoir de s’occuper de cette catégorie de citoyens, les plus démunis ? Pourquoi ce qui a été possible avec les maisons CHA et les réfugiés du cyclone Firinga ne l’est pas aujourd’hui en améliorant, en modernisant le système ?

Qu’est-ce qui explique cette réticence, pour ne pas dire ce refus, à régler le problème des squatters ?

– S’il est vrai que la pauvreté existe dans toutes les communautés, il faut reconnaître qu’elle existe beaucoup plus dans une communauté spécifique. En raison de notre histoire, cette communauté a plus besoin d’être aidée que d’autres. Je suis un descendant de coolie dont les ancêtres ont pu amener, conserver et développer à Maurice leur langue, leur religion, leurs coutumes, leur culture. Les descendants d’esclaves, arrivés ici bien avant mes ancêtres, n’ont pas eu cette chance et ont été dépouillés de tout ce qu’ils possédaient. Moi, en tant que descendant de coolie, je peux dire de quelle province, de quel quartier et de quel village venaient mes ancêtres. Est-ce qu’un descendant d’esclave peut savoir aujourd’hui de quel village, de quelle région il vient, quelles sont la langue, la religion et les coutumes que pratiquaient ses ancêtres ? On a oblitéré tous les liens des esclaves avec leur passé et on voudrait que leurs descendants n’en portent pas les traces. Certains s’en sortent, d’autres n’y arrivent pas. L’Etat doit avoir une politique de discrimination positive pour cette catégorie de citoyens s’il veut que nous devenions enfin une nation. Aussi longtemps que nous aurons dans notre société des citoyens vivant dans des conditions d’extrême pauvreté, qui sont discriminés, rejetés, gardés dans des ghettos, nous ne serons pas une nation.

Revenons à la politique : avez-vous le sentiment que l’opposition pousse vers le dialogue ou campe sur ses positions résumées par un slogan “Bizin mett Pravind Jugnauth dehors”.

– Je trouve que l’opposition est désemparée, incapable de se présenter comme une alternative crédible avec des idées et un programme bien réfléchi. Elle met l’accent sur un éventuel changement d’homme sans dire quels changements elle veut apporter au système.  Au lieu de construire des ponts, les politiques ont construit des cloisons communautaires et politiques pour empêcher le dialogue, chacun restant dans son coin, ce qui donne « Nou bann contre bann la ». Et pourtant, le système westministérien prône un dialogue constant entre majorité et opposition dans l’intérêt supérieur du pays, et il a été pratiqué dans le passé. Je me souviens d’avoir été invité en tant que parlementaire MMM à faire partie de la délégation du ministre de l’Agriculture, Sir Satcam Boolell, pour discuter des problèmes du pays à Bruxelles. C’est comme ça que la démocratie parlementaire doit fonctionner, pas comme une arène où le gouvernement affronte l’opposition sous la présidence d’un Speaker qui passe son temps à hurler et à expulser. Notre système contient des provisions pour le dialogue, la mise en commun des points de vue pour faire fonctionner les institutions du pays. Mais depuis quelque temps, le gouvernement refuse de faire fonctionner le dialogue en écartant l’opposition. Il existe des passerelles qui ne sont pas utilisées, des situations prévues dans la Constitution où le Premier ministre doit consulter le leader de l’opposition pour certaines décisions ou nominations. Ce système n’est pas utilisé, le Premier ministre prônant la politique de « mo mett mo dimoun qui énan meme vision ki moi ». Résultat: nous nous retrouvons sur la liste noire de l’Union européenne parce que les institutions pour lutter contre la fraude, la corruption et le blanchiment d’argent existent, que les lois nécessaires ont été votées, mais que malheureusement les régulateurs n’ont pas fait le travail pour lequel ils ont été nommés et sont payés. Au lieu de suivre la loi et les règlements, les nominés écoutent les « advices » de ceux qui les ont nommés ou leurs porte-parole non élus, mais qui, semble-t-il, ont de grands pouvoirs de décision. Les lois sont là, il faut les appliquer. C’est également une des demandes de ceux qui sont descendus dans  la rue ou ceux qui ont crié depuis leurs maisons.

Pour terminer cette interview, comment voyez-vous l’avenir du pays ?

– Si le Premier ministre ne fait pas ce qu’il dit, si les mesures appropriées ne sont pas prises avant les prochaines élections, je crains que, comme disent les Anglais, « things can get out of hands ». Le PM doit arrêter de s’autocongratuler pour ce qu’il a fait pour la Covid-19 et changer de politique en tenant compte de ce que lui demande le peuple. Il ne peut pas faire comme si les marches citoyennes n’avaient pas eu lieu. Ce n’est pas possible. Il faut que le Premier ministre utilise tous les pouvoirs dont il dispose pour prendre les décisions bénéfiques pour le pays, pas uniquement pour son parti et ses proches.