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Cassam Uteem: « Maurice est en état d’urgence sanitaire et le pire est à venir ! »

Notre invité de ce dimanche est l’ancien président de la République Cassam Uteem. Dans cette interview réalisée vendredi après-midi, il partage son point de vue sur la situation sanitaire et propose quelques solutions. Le tout avec cette force et cette franchise qui le caractérisent.

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Quel est le regard que vous posez sur la situation sanitaire et sociale de Maurice en cette fin de novembre 2021 ?
– Nous vivons une situation sanitaire sans aucun précédent dans le monde, et à Maurice, nous sommes en train de vivre une flambée, une explosion de cas de Covid 19. Je viens d’entendre le ministre de la Santé annoncer officiellement qu’il y a eu 85 décès dus à la pandémie cette semaine et admettre que « nous sommes dans une situation critique. » J’ai appris, par ailleurs, que quand une population a un taux de mortalité de deux par million, par jour, cela indique une situation sanitaire plus qu’inquiétante. 85 décès par semaine, cela fait 12 par jour et indique que Maurice se trouve dans une situation plus que critique : dramatique ! Parlons du taux de contamination qui explose avec des centaines de cas par jour avec des victimes de plus en plus jeunes. Parlons du service hospitalier à bout de souffle, selon ses représentants syndicaux, malgré les assurances du ministre qui affirme que tout est sous contrôle. La population a dépassé le cas de l’inquiétude: elle est désemparée et commence à paniquer.

Comment en sommes-nous arrivés à cette situation sanitaire dramatique, catastrophique ?
– Sans aucun doute parce qu’à un moment donné, on a mal géré la situation. Des mesures immédiates avaient été prises pour contrer la première vague : le confinement, les gestes barrières, les campagnes de sensibilisation agressives qui nous ont permis de passer le cap. Mais après, nous nous sommes endormis sur ce que nous pensions être nos lauriers et, aujourd’hui, il faut reconnaître que nous sommes complètement dépassés. Et les autorités responsables, en particulier le ministre de la Santé, au lieu de tenir un langage de vérité, de dire à la population quelle est la situation, continue à présenter des statistiques trafiquées pour rassurer.

Vous partagez l’opinion du leader de l’opposition qui dit ne pas avoir confiance dans les statistiques brandies par le ministre de la Santé ?
– C’est la population tout entière qui n’a pas confiance dans les chiffres avancés par le ministre de la Santé. À un moment, les personnes mouyraient de comorbidités, c’est-à-dire de toutes les maladies possibles, sauf du Covid. Pendant des mois, le gouvernement a affirmé que la situation était sous contrôle et maintenant que les cas se multiplient, on vient accuser la population d’être responsable de la situation ! On a rendu responsables les pique-niqueurs des trois jours de congé et ceux qui prient dans les églises, temples et mosquées. On comprend le sens de la manœuvre ! Mais on a oublié toutes ces manifestations socioculturelles où l’assistance, nombreuse, ne respectait pas toujours les gestes barrières et au cours desquelles le Premier ministre critiquait ses adversaires ! C’est vrai qu’il y a eu un relâchement, mais il est dû à la situation de feel good factor artificielle créée par les déclarations des autorités.

Des voix se sont élevées pour réclamer la démission du ministre de la Santé pour son incapacité, son incompétence à gérer la situation. Il a répondu qu’en réclamant sa démission, c’est l’ensemble du personnel hospitalier qu’on insultait…

– Il faut bien qu’il essaye de se défendre ! Si le ministre de la Santé n’avait pas failli, la situation sanitaire ne serait pas aussi dramatique qu’elle l’est aujourd’hui. Je pense que le PM doit savoir que la situation du pays est tellement grave qu’il doit prendre le leadership de la situation sanitaire. Il doit prendre le contrôle parce que la population n’a plus confiance dans les déclarations du ministre de la Santé. Il suffit pour s’en convaincre d’aller sur les réseaux sociaux pour voir la quantité de réactions négatives à chacune de ses déclarations.

Sans vouloir un seul instant défendre le ministre de la Santé, il faut quand même reconnaître que le PM l’a soutenu et défendu contre toutes les critiques depuis le début de la pandémie. L’ensemble du gouvernement a maintenu pendant des mois que la situation était sous contrôle…
– Le gouvernement l’a fait pour montrer que tout allait bien dans le pays afin de pouvoir rouvrir les frontières et faire revenir les touristes. Il a commencé par dire que Maurice était « relatively covid safe » et pour le démonter, il a manipulé les statistiques. Face à la réalité, il faut une politique de vérité pour dire quelle est la situation réelle. Est-ce qu’il a suffisamment de place dans les hôpitaux pour les cas d’urgence qui sont en train de se multiplier ? Est-ce qu’il y a suffisamment de médicaments dans les hôpitaux, dont les derniers mis sur le marché qui sont plus efficaces ? Est-ce qu’il y a suffisamment de réserves d’oxygène dans le pays alors qu’il semble que le ministère est en train d’appeler au secours pour s’en procurer d’urgence à La Réunion ? L’ENT est devenu un mouroir où les malades refusent d’aller. Pourquoi, face aux problèmes de place dans les hôpitaux, ne pas autoriser plus de cliniques à admettre et soigner les cas de Covid pour les personnes qui ont les moyens ? Par ailleurs, les gens ont peur d’aller dans les hôpitaux et préfèrent s’auto-isoler et se soigner chez eux. Mais est-ce qu’il y a un suivi des personnes en self isolation pour les contrôler? Il faut prendre les mesures nécessaires et cohérentes pour faire face à la situation.

Que faudrait-il faire ?
– Beaucoup de choses pour réparer les erreurs. Il faut faire appel au personnel médical qui a pris sa retraite et dont l’expérience doit être mise à contribution. Il faut faire appel aux Drs Gujadhur, Chitson et autres spécialistes mis à l’écart, qui sont disposés à aider le pays. Il faut réunir toutes les compétences, au lieu de ne sélectionner que ceux qui sont dans les bons papiers du pouvoir. Maurice est dans un état d’urgence sanitaire. Le ministre de la Santé l’a reconnu, vendredi, en disant : « Nous ne sommes pas encore arrivés au peak de l’épidémie et ça continuera en augmentant ». 85 morts en une semaine et nous ne sommes pas encore arrivés au peak !

Est-ce que vous faites partie de ceux qui pensent qu’il faut instaurer un nouveau lockdown ?
– Ce n’est ni à moi, ni aux politiciens de le décider. Je crois qu’il faut demander aux médecins et spécialistes, à tous les scientifiques qui ont une expérience, de se réunir, de réfléchir ensemble et de décider si la situation nécessite ou non un lockdown. Ce n’est pas parce qu’un secteur de l’économie sera affecté qu’il ne faut pas prendre la décision juste pour l’ensemble de la population. On ne peut pas laisser cette prise de décision entre les mains des politiciens qui prennent toujours des décisions politiques.

Vous pensez que le gouvernement ira dans cette direction ?
– Avec 85 morts par semaine alors que nous n’avons pas encore atteint la peak period, je pense que le gouvernement n’a pas le choix. Il faut aller encore plus loin : nous sommes en état d’urgence sanitaire et le pays n’a que faire des partis ou des groupes politiques. C’est le moment pour que le gouvernement et les oppositions mettent de côté leurs différences politiques et travaillent ensemble pour sauver le pays et sa population. Pour y parvenir, il faut faire appel à toutes les compétences et expériences d’ici et de nos voisins et amis. Il faut également une cohérence dans les mesures imposées : on ne peut pratiquer la distanciation sociale sur le bus-stop et voyager comme des sardines en boîte dans les autobus ! On ne peut restreindre les églises, mosquées et temples à 10 personnes et autoriser 50 pour les mariages et les réunions sociales !

Pour en revenir à un éventuel lockdown, j’entends déjà les membres du gouvernement dire que si on ferme les frontières, si on reconfine, nous allons vers la crise économique…
– Est-ce que pendant le premier confinement, le gouvernement n’a pas puisé dans les caisses publiques et fait des transferts de milliards de roupies pour soutenir les entreprises et les emplois ? Des milliards ont été donnés à ceux qui en avaient besoin, mais aussi à d’autres qui n’en avaient pas besoin. Si la situation l’exige, le gouvernement n’a qu’à refaire la même chose pour éviter la contagion et la mort de personnes vulnérables, mais aussi des jeunes dont le nombre est en augmentation. Si rien n’est fait, avec l’augmentation du nombre de cas et de morts, Maurice se retrouvera sur la liste rouge des pays à éviter. Des pays où ne vont pas les touristes.

Est-ce qu’il n’est pas trop tard?
– Il n’est jamais trop tard. Nous pouvons nous en sortir, j’en suis intimement persuadé, à condition que les mesures nécessaires et cohérentes soient prises.

Est-ce que cette situation est le résultat de l’ignorance ou l’arrogance d’un pouvoir qui croit tout savoir et n’écoute que lui-même ?
– C’est un mélange des deux ! Il y a eu certainement l’arrogance du pouvoir persuadé qu’il fallait démontrer qu’il avait maté la pandémie. N’oubliez pas qu’à un moment, à chaque fois qu’on posait une question et critiquait le gouvernement sur un point, la réponse était : regardez comment nous avons géré le Covid ! Le gouvernement a passé des mois à se féliciter d’avoir bien géré le Covid en manipulant les chiffres et en refusant la réalité qui aujourd’hui éclate au grand jour. Le gouvernement n’a jamais imaginé que la situation allait totalement lui échapper, le dépasser, comme c’est le cas aujourd’hui.

Vous n’êtes pas étonné que seulement quelques rares médecins dénoncent la politique de la Santé, que les hauts fonctionnaires et autres spécialistes soient murés dans le silence ?
– Je crois que nous sommes arrivés à Maurice à un stade où les fonctionnaires disent aux ministres seulement ce que ces derniers ont envie d’entendre et se comportent plus comme des courtisans et des flatteurs que comme des fonctionnaires au service de l’Etat. Cette démission est également provoquée par un climat de terreur qui n’incite pas les gens à s’exprimer et qui nous a conduits là où nous sommes. Les Mauriciens ont peur de s’exprimer, de donner leur opinion par peur des représailles, parce que le pouvoir s’est infiltré partout. Mais nous sommes rendus à un stade où chaque Mauricien doit prendre ses responsabilités et, comme les autorités, prendre conscience de la gravité des choses et se dire que si nous ne prenons pas les mesures nécessaires pour redresser la situation maintenant que nous en avons encore l’opportunité et avec la détermination qu’il faut…

Cela fait plus d’un an qu’avec d’autres, j’ai dit qu’il fallait dépasser la cadre des antagonistes politiques et travailler ensemble pour permettre au pays de faire face au Covid et ses conséquences sur tous les secteurs de la vie. Il est de mon devoir de Mauricien de refaire le même appel qu’il y a un an. La différence c’est que, depuis, nous avons perdu beaucoup de temps et que la situation s’est considérablement aggravée et que nous sommes, aujourd’hui, en état d’urgence sanitaire.

Certains avaient pensé que la vaccination serait la solution au Covid…
– C’est facile de dire « sel solution vaccination » alors que pour aller se faire vacciner pour la première fois, il faut faire un parcours du combattant entre le site de besafemoris qui ne donne pas les bons renseignements, les hot lines où les numéros du ministère de la Santé ne répondent pas, et les fonctionnaires des centres de vaccination qui vous disent « bizen ou al rodé. » Comment veut-on que les gens aillent se faire vacciner s’ils ne savent pas où cela peut se faire ? Disons un mot sur les personnes malades, alitées, qui ne peuvent se déplacer pour diverses raisons et qui sont vulnérables. Est-ce qu’il ne faudrait pas créer des unités mobiles pour aller faire des vaccinations à domicile pour cette catégorie de personnes ? Il faut revoir tout ça et ce ne sont pas les politiciens qui doivent le faire, mais les scientifiques, les médecins, les infirmiers et les travailleurs sociaux. Je ne sais pas si le gouvernement suivra ces conseils, mais je considère que j’ai un devoir moral de faire un appel solennel au PM, à tous les hommes politiques et ceux qui peuvent aider, de travailler ensemble pour faire face à cet état d’urgence sanitaire que nous sommes en train de vivre. Il faut sortir du cadre de la politique partisane qui a régné jusqu’à maintenant.

Que pensez-vous de ce religieux qui rend hommage à la bonne performance du PM et de son gouvernement ?
– J’ai toujours cru que les hommes religieux – à quelque religion qu’ils appartiennent – et même s’ils ont leur mot à dire sur la société, doivent rester en dehors de la politique. Je suis surpris et choqué qu’un homme religieux ait participé à une fonction officielle au cours de laquelle il a demandé à l’audience d’applaudir le PM et le gouvernement. Il ne m’appartient pas de donner à un religieux des conseils sur la manière dont il devrait se comporter en public, mais il devrait suivre, au moins, la déontologie de sa religion… comme le lui a rappelé publiquement la hiérarchie de son église. En parlant de déontologie, comment accepter que des directeurs d’institutions publiques ou même des ambassadeurs puissent démissionner de leurs postes pour participer à une campagne électorale et, après, reprendre leur poste ou un autre comme si de rien n’était ? Et sans que cela ne choque outre mesure ? C’est ça la nouvelle démocratie mauricienne, le new normal ?

Je note que vous avez cité deux phrases du PM adjoint « sel solution, vaccination » et « Mauritius is relatively covid free. » Que pensez-vous de la claque retentissante que Steve Obeegadoo a reçue de la ministre de l’Éducation qui a annoncé la fermeture des écoles, alors que lui affirmait le contraire au Parlement, en sa qualité de PM p.i. ?
– Pour moi, Steve Obeegadoo est d’abord et avant tout lié à une de ses décisions prises pendant le Covid et révélateur de sa mentalité. Quand en tant que ministre du Logement, il a donné l’ordre d’écraser les longères de ceux que nous appelons les squatters et de les jeter à la rue, sans leur donner aucune alternative. Cela se passait en plein hiver et il y avait, parmi, des femmes, des enfants et même des bébés. La personne qui a pris cette décision mérite amplement le camouflet qu’il vient de recevoir et qui démontre que quand il occupe le poste de PM, ce n’est pas lui qui prend les décisions au gouvernement et qu’il n’a aucune autorité sur les ministres.

On m’a demandé d’attirer votre attention, à la veille de la Journée mondiale des Enfants, sur ceux qui sont actuellement entassés dans les shelters du ministère de la Femme, sans mesures sanitaires particulières et privés d’école et de leçons…
– Savez-vous que quand il n’y a pas de place pour ces enfants dans les shelters, on les envoie à l’hôpital où ils peuvent passer des jours pour ne pas dire des semaines? Tout est sens dessus dessous dans ce pays ! Exemple, le Children Bill, pour respecter et protéger les droits des enfants, a été voté depuis plus d’un an au Parlement, mais n’a toujours pas été promulgué. Parlons des enfants des familles vulnérables qui n’ont pas accès aux digital devices et même à la télévision : comment pourront-ils suivre les cours dispensés sur les chaînes de la MBC ?

Comment est-ce que les plus pauvres parmi les Mauriciens font pour survivre à la pandémie ?
– Ils essayent de survivre avec encore plus de difficultés, grâce à la solidarité de certains de leurs voisins, des ONG. Sans cela, ils mourraient de faim. Il est reconnu que la pauvreté a augmenté avec la pandémie et non seulement Maurice ne fait pas exception à la règle, mais la situation a empiré. Les pauvres sont devenus plus pauvres et une partie de la classe moyenne s’est appauvrie. Combien de familles ont dû retirer leurs enfants des écoles payantes, ou se retrouvent dans l’impossibilité de rembourser leur loan pour la maison ? L’inégalité augmente à grands pas dans ce pays.

Et malgré tout ce que nous venons de dire, vous parvenez à rester optimiste pour l’avenir du pays ?
– Oui, je reste optimiste parce que je pense que le Mauricien est résilient, capable de faire face aux dangers. Mais il faut qu’il soit soudé dans l’épreuve, qu’il soit solidaire, que la phrase « donne to lamé prend mo lamé » ne soit pas que le refrain d’une chanson qu’on chante pour faire joli pour l’anniversaire de l’Indépendance. Nous sommes en état d’urgence sanitaire et il faut que, comme nous le faisons dans les cas d’urgence cyclonique, « nou marié piké » pour faire face au danger qui nous menace tous, et pas seulement une partie de la population, et pas seulement ceux qui ne sont pas les partisans du gouvernement.

 

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