Chaleurs mortelles

Les montées de températures enregistrées en ce moment à travers le monde ont des impacts directs sur notre santé, non seulement physique mais aussi mentale. Et la chaleur va exacerber les différences sociales et économiques. Certains les traitent déjà comme des « cyclones », système d’alerte à l’appui. Mais où en sommes-nous, île tropicale qui ne cesse de raser la végétation pour sur-bétonner son territoire ? Comment ferons-nous face à ce cyclone-là ?

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L’actualité nous apporte en ce moment des informations de plus en plus préoccupantes de vagues de chaleur inédites à travers le monde. Et si l’on est frappé par les images de sécheresse ou de feux de forêts dévastateurs, il est un aspect dont on parle moins parce qu’il est moins « visible », mais que nous n’allons pas tarder à prendre en plein corps. À savoir l’effet de la chaleur sur notre santé.

Un récent dossier intitulé “How heat can make you sick—and kill you”, publié par Meryl Davids Landau dans National Geographic, fait ainsi ressortir qu’alors que les vagues de chaleur deviennent de plus en plus fréquentes et durent plus longtemps, nous restons peu conscients du fait que les chaleurs extrêmes nous affectent de façon très importante. Mettant même en péril notre survie même.

Face à cette menace déjà bien réelle dans certains endroits, la ville espagnole de Séville a ainsi, l’été dernier, mis en place quelque chose de totalement inattendu alors qu’elle était frappée par une vague de chaleur : elle l’a nommée, comme on nommerait un cyclone. L’arrivée de la vague de chaleur Zoé a fait l’objet d’annonces publiques, appelant les citoyens à prendre les précautions nécessaires pour éviter la déshydratation, l’épuisement causé par la chaleur, le heat stroke, voire la mort. Et elle a établi, comme pour nos cyclones, des « classes » d’alerte, la classe 5 indiquant une alerte maximale.

Cette classification n’est pas liée uniquement à la température en soi, mais prend en compte le rapport entre température et taux d’humidité, et également le fait que la température ne descend pas suffisamment la nuit pour permettre au corps humain de récupérer. Car il s’avère que les occurrences les plus importantes de problèmes de santé dus à la chaleur interviennent non lorsqu’il y a de fortes températures de jour mais plutôt de nuit.   

Cette décision de nommer une vague de chaleur témoigne d’une volonté d’attirer l’attention sur les dangers que des chaleurs extrêmes représentent pour notre santé tant physique que mentale. Et le fait que la chaleur va tuer plus de personnes que d’autres problèmes climatiques. À ce stade, les décès attribués à la chaleur se chiffrent par centaines. Mais c’est ne pas prendre en compte les décès attribués à des attaques cardiaques, à de l’asthme ou à des maladies rénales qui sont directement exacerbés par la chaleur. Voire même des accidents de travail, un travailleur pouvant par exemple avoir fait une chute mortelle du haut d’un échafaudage en raison d’un malaise causé par la chaleur.

Selon une récente étude, chaque hausse de température de 1°celsius au-dessus de la moyenne normale peut entraîner une hausse de 18% des affections et maladies liées à la chaleur.

Les effets d’un cyclone ou d’une tornade sont directement visibles, évidents. Mais les effets de la chaleur sont davantage cachés, fait ressortir Kurt Shickman, directeur de la Extreme Heat Initiative à  l’Adrienne Arsht-Rockefeller Foundation Resilience Center, organisme qui aide des villes comme Séville, Miami, Kansas City, Los Angeles et Athènes entre autres. Déshydratation, crampes musculaires, et heat exhaustion sont les manifestations d’un corps affecté par la chaleur. Les consultations en urgence pour des infections du système urinaire et pour des pierres rénales sont en nette augmentation les jours où il fait très chaud.

Et ce n’est pas tout.

Selon Craig A. Anderson, psychologue de l’Iowa State University, des températures plus élevées ont aussi un impact sur les problèmes liés à la santé mentale, incluant détresse psychologique voire suicide. Ce qui a été corroboré par d’autres scientifiques qui, en analysant des données hospitalières sur l’ensemble des Etats Unis, ont relevé que plus de personnes se rendent à l’hôpital avec des symptômes d’angoisse et de schizophrénie lorsque le mercure grimpe au thermomètre.

Craig Anderson fait aussi ressortir que violences et agressions augmentent lorsque les températures montent. On peut se dire que les gens tendent à être plus irritables lorsqu’ils sont inconfortables. Une analyse de 6 milliards de messages sur Tweeter indique que les commentaires négatifs doubleraient lors des épisodes de fortes chaleurs. Mais la raison est aussi biologique. Dans un corps qui a chaud, le taux d’adrénaline et autres sécrétions chimiques augmente, ce qui entraîne un risque direct de comportements plus impulsifs et agressifs.

Pourtant, souligne National Geographic, on se rend compte à travers le monde que les gens sont peu conscients des risques réels et directs de la chaleur sur leur santé physique et mentale. Conscientiser autour des effets de la chaleur est donc une des premières nécessités.

Et certaines initiatives locales montrent leur utilité à cet effet.

Quand les températures montent, certaines mairies ont pris des mesures comme ouvrir des bibliothèques ou autres lieux où les gens peuvent se poser, se rafraîchir. Mais elles ont rarement considéré la chaleur au même titre que d’autres catastrophes climatiques. Dans certains pays, les gouvernements semblent cette fois avoir décidé de prendre les choses à bras le corps. C’est le cas par exemple aux Etats Unis, qui a lancé l’an dernier le site heat.gov.

Ainsi est désigné le site internet du National Integrated Heat Health Information System (NIHHIS). Un organisme dont la mission est de “build societal understanding of heat risks, develop science-based solutions, improve capacity, communication, and decision-making to reduce heat-related illness and death”. Ce pour atteindre l’objectif de devenir “a heat resilient nation empowered to effectively address extreme heat and its impacts”. Car selon la NIHHIS, les impacts liés à la chaleur sont évitables à travers “planning, education, and action ”.

Outre de travailler à l’information de la population, des mesures concrètes sont prises en divers lieux, comme la création d’auvents de verdure naturelle, l’obligation d’avoir des toits réfléchissants sur les nouveaux bâtiments commerciaux, ou l’aide financière aux habitants afin de s’équiper adéquatement pour mieux faire face aux hausses de température.

Le fait est que la chaleur exacerbe les disparités de santé. Car les plus affectés, selon les statistiques, sont les enfants, les personnes âgées, et les plus pauvres. Il est ainsi clair que ceux dont les revenus sont les plus bas ne disposent pas de climatiseurs, n’ont pas les moyens de payer les factures d’électricité que se rafraîchir implique, souffrent déjà de divers maux de santé, et vivent dans des quartiers où il y a peu d’arbres. Le comté de Miami a ainsi établi la vulnérabilité à la chaleur de ses communes, et il en ressort que 14 des quartiers à faibles revenus ont une température au sol plus élevée qu’ailleurs.

Les autres catégories de personnes à risque sont ceux qui travaillent à l’extérieur (ouvriers de construction, jardiniers etc) et dont les employeurs n’ont pas prévu d’abri en cas de hautes températures ; les athlètes qui s’entraînent en plein air ; les femmes enceintes ; ou encore les personnes prenant certains médicaments, dont des bétabloquants et des antihistaminiques qui réduisent la capacité du corps à réguler sa température.

Des campagnes publiques sont également menées pour apprendre aux gens quoi faire pour minimiser les risques de souffrir de la chaleur (quoi porter, quoi boire etc), comment reconnaître les symptômes de heat exhaustion, et quoi faire concrètement pour éviter que cela ne se transforme en heat stroke, qui peut se révéler mortelle.

Et ici, où en sommes-nous ?

Dans une île tropicale où l’on a connu très peu d’hiver cette année, une île tropicale qui va souffrir des montées de chaleur qui affectent déjà gravement le reste du monde.

Que faisons-nous, à part couper des arbres pour bétonner une part de plus en plus importante de notre territoire, les aménagements de verdure restant chichement décoratifs ?

Que ferons-nous, quand ce « cyclone-là » nous tombera dessus, très rapidement ?

SHENAZ PATEL

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