Notre invité de ce dimanche est le député MMM passé au Front Mauricien Progressiste (FMP), Chetan Baboolall. Dans l’interview qui suit, il donne sa version des raisons qui l’ont poussé à quitter le MMM et la majorité gouvernementale, pour se retrouver dans l’opposition avec Paul et Joanna Bérenger. Il partage également son sentiment sur les promesses électorales faites, mais non tenues, de l’Alliance du Changement.
O Vous faites partie des nouveaux élus des derniers 60/0 qu’on ne connaissait pas et vous êtes devenu célèbre en étant le seul élu du MMM a être resté fidèle à Paul Bérenger quand il a démissionné du gouvernement de l’Alliance du Changement. Vous êtes ce qu’on appelle un député de la campagne élu en tête de liste au numéro 10.
— Je suis effectivement né et ai grandi à Bel Air, comme mes parents qui sont planteurs et ont un business de camion et dans la pêche. J’avais un frère, Girish, avec qui j’ai fait des études de droit en Angleterre, puis nous sommes rentrés et avons exercé comme avocats, en aidant ceux qui avaient des problèmes, du point de vue légal, tout comme notre famille l’avait toujours fait sur le plan social.
O Était-il facile de s’afficher comme membre du MMM dans un paysage politique rural qui, depuis la cassure de 1983, était dominé par le PTr et le MSM ?
— Non. Ma famille était traditionnellement travailliste, puis Girish a décidé de continuer le combat au niveau politique en intégrant le MMM. Je l’ai suivi et, quand il est décédé en 2011, j’ai pris sa relève.
O Vous avez été élu en tête de liste aux dernières élections au no. 10, la circonscription où Navin Ramgoolam avait été battu en 2019. Comment expliquez-vous cette victoire d’un candidat du MMM ?
— En 2024, les Mauriciens ont plus voté contre le MSM – contre un système qui étouffait le pays, pour le changement que l’Alliance avait promis – que pour des candidats. Le système était pourri et il fallait le changer, les gens ont voté massivement, et le nouveau gouvernement n’a pas tenu les promesses de son programme gouvernemental.
O Un nouveau gouvernement dont vous avez été partie prenante puisque pendant plus d’un an, vous avez voté ses mesures, en tapant la table du Parlement comme tous les élus de la majorité, y compris pour le report de l’âge de la pension de 60 à 65 ans, en 2025.
— Vous vous trompez. Je n’ai ni taplatab, ni voté pour le report de la pension en 2025 puisque j’étais absent du pays pour participer à une activité panafricaine. Par ailleurs, je n’ai jamais fait campagne en offrant d’augmenter le montant de la pension, mais en promettant de changer le système qui était pourri depuis des années avec la corruption, la politique des petits copains, l’affaire du Wakashio, les arrestations provisoires, les plantings de l’ADSU, Missié Moustass, la tentative d’interdire les réseaux sociaux, etc. La pension n’a jamais été mon argument principal dans la campagne, mais je n’ai pas été d’accord avec le report. D’autant plus que c’est à nous élus que les mandants allaient demander des explications et, croyez-moi, ils l’ont fait ! J’étais mal à l’aise. Pendant cette première année, beaucoup de décisions prises par le gouvernement n’ont pas changé en mieux la vie des Mauriciens, comme nous l’avions promis. Le programme gouvernemental n’était ni suivi, ni mis en pratique.
O Mais en tant que membre du BP du MMM, vous n’avez pas souligné le fait que les décisions étaient prises sans consultations, sans respecter le programme gouvernemental ?
— Ces questions ont été discutées au sein des instances du MMM par Paul Berenger. Il a même tenu des conférences de presse pour dire son sentiment sur la manière dont le gouvernement fonctionnait, ce qu’on lui a reproché, d’ailleurs.
O Effectivement, Paul Bérenger tiendra une série de conférences de presse dans lesquelles il critiquera certaines décisions et manières de faire, ou de ne pas faire du gouvernement. Et nous arriverons à sa démission du gouvernement en mars 2026. Démission qui provoquera la plus grande cassure de l’histoire du MMM. Pendant cet événement, vous avez maintenu un flou en étant présent lors de la fameuse conférence de presse des parlementaires du MMM, la bande des 16, qui annonce qu’il reste au gouvernement. On pensait que vous faisiez partie de ceux qui voulaient rester au gouvernement.
— Ce n’était pas le cas et il n’y a pas eu de flou dans mon attitude. Depuis l’année dernière, une clique s’est formée au sein de la direction du MMM pour s’opposer à Paul Bérenger et à ses critiques contre la lenteur du gouvernement à appliquer le programme électoral. On le savait, on l’entendait chez certains élus. Tout comme on savait que fatigué d’attendre le changement promis dans la manière de faire du gouvernement, Paul allait démissionner.
O On a eu le sentiment que vous hésitiez entre le camp de la bande des 16 et celui de Paul Bérenger.
— Je n’ai jamais changé de camp et mon choix a été clair. Le jour de la démission, j’étais chez moi quand j’ai reçu une convocation pour une réunion dans le bureau d’Ajay Guness à cinq heures avant une réunion avec le Premier ministre. Quand je suis arrivé à Port-Louis, la réunion avec le PM tirait à sa fin et j’apprends que les élus du MMM allaient rester au gouvernement après la démission de Paul Berenger, que Ramgoolam allait l’annoncer, et que le groupe du MMM allait tenir une conférence de presse. Pour moi, toute la question allait être discutée le lundi suivant à la prochaine réunion du BP du CC de manière démocratique. Je ne savais pas que la conférence de presse des dirigeants du MMM allait être l’occasion pour eux de cracher leur venin sur Paul Bérenger. Ils ont trahi leur parti, son leader, leurs principes et leurs valeurs pour rester au gouvernement. S’ils étaient sincères dans leur engagement, ils auraient dû venir expliquer les raisons qui les poussaient à rester au gouvernement aux instances du parti, au lieu d’aller l’annoncer au PM. L’Histoire jugera qui, dans ce qui est arrivé en mars 2026 à l’île Maurice, a trahi, a renié des convictions, des engagements et des principes, pour ne pas quitter le pouvoir.
O Quand est-ce que vous avez décidé de rester fidèle à Paul Berenger et de ne pas suivre les élus du MMM qui avaient choisi de rester au gouvernement ? Quel est l’élément déterminant qui vous a fait prendre cette décision ?
— Il faut tout d’abord rappeler certaines choses. Les Mauriciens ont élu tous les candidats de l’Alliance du Changement. La contribution de Paul Bérenger dans la victoire de 2024 a été déterminante et ses critiques que le programme n’était pas appliqué étaient tout à fait justifiées, mais il n’avait pas le soutien des élus du MMM sur ces questions-là. Il était clair qu’une majorité d’élus voulaient rester au gouvernement.
O On vous a accusé de ne pas avoir respecté le vœu de la majorité du BP du MMM de rester au gouvernement, d’avoir trahi vos engagements.
— Ce sont ceux qui sont restés qui ont trahi leur parti et son leader. Je pensais naïvement que la question de savoir qui restait et qui partait allait se poser par un vote au BP, lundi, et que c’est à partir de là que le parti allait s’organiser démocratiquement avec cette nouvelle donne politique. Mais de l’autre côté, la décision de rester avait été prise depuis longtemps. Avec ce qui s’est passé en fin de semaine, j’ai rencontré Paul, avec qui j’étais en contact permanent, le dimanche. Vous connaissez la suite.
O Est-ce qu’en restant fidèle à Berenger et sa fille, vous n’êtes pas en train de trahir l’électorat qui vous a envoyé au gouvernement pour gouverner, pas pour vous asseoir dans l’opposition ?
— Je dois vous avouer qu’en tant qu’élu pour la première fois, décider de quitter le gouvernement n’a pas été une décision facile à prendre. Mais je suis allé discuter avec mes mandants dans ma circonscription. Les avis étaient partagés, mais ils me connaissent depuis longtemps et savent que je suis un homme de conviction et de principes et m’ont laissé le choix.
O Vos anciens camarades élus qui sont restés au gouvernement affirment qu’ils n’en pouvaient plus d’être maltraités par Paul Bérenegr et sa fille dans les instances dirigeantes du MMM.
— Je suis surpris que des gens qui ont travaillé au quotidien avec Bérenger pendant plus de 30 ans – je pense en particulier à Rajesh Bhagwan et Ajay Guness – découvrent maintenant le caractère de Bérenger ! Ils disent aujourd’hui qu’ils sont libérés. Pourquoi ils ne sont pas partis avant ? Pourquoi ils ont accepté d’être, selon eux, maltraités sans réagir ?
O Tous ceux qui sont partis et faisaient partie du BP disent avoir été maltraités. Il semblerait que vous ayez été le seul membre du BP de n’avoir pas été maltraité par Paul Bérenger ! Vous êtes l’exception qui confirme la règle ?
— Paul Bérenger est exigeant, n’aime pas le travail mal fait ou pas fait, et il le dit, mais je n’irai pas jusqu’à utiliser le terme maltraiter. Il a un ton que l’on connaît et que l’on entend dans ses conférences de presse et au Parlement. C’est sa personnalité et elle ne date pas de cette année. Je le répète : si les élus du MMM restés au gouvernement pensaient qu’ils étaient « maltraités », pourquoi sont-ils restés au MMM pendant tout ce temps-là ?
O Est-ce que vous êtes resté avec Paul Brénger et sa fille parce qu’on vous a proposé le poste de leader de l’Opposition ?
— Mais pas du tout. Est-ce que vous pensez que dans le tourbillon politique qui a suivi la démission de Bérenger et la rupture, on avait le temps de discuter du poste de leader de l’Opposition ? On venait de quitter un parti avec une histoire, un combat, et repartir à zéro. On ne savait pas qui allait partir et qui allait rester, et vous croyez que la priorité était de parler d’éventualités de postes au Parlement ! Come on, man !
O Bérenger, qui a longtemps fait campagne sur la dénonciation des dynasties politiques et du deal papa piti au MSM, est en train de pratiquer le deal papa tifi. Votre commentaire ?
— Si le fils ou la fille d’un politicien veut faire de la politique, veut s’engager et militer, suit et respecte toutes les étapes démocratiques de son parti pour faire de la politique active, devenir candidat et se fait élire, quel est le problème ?
O Est-ce que vous êtes conscient du degré de mécontentement des Mauriciens contre ce gouvernement qui est en train de faire le contraire de ce qu’il avait promis ?
— Et comment ! J’entends tous les jours mes mandants et les autres Mauriciens qui ont voté pour le changement avec détermination, avec rage même, dire à quel point ils sont déçus. Il est possible, au vu des événements et de la colère des Mauriciens, que les prochaines élections générales aient lieu bien avant 2029.
O Quand votre collègue deputé Kugan Parapen dit qui l’Alliance du Changement a fait des promesses électorales, comme celle d’augmenter le montant de la pension juste pour gagner les élections, en renchérissant sur les promesses du MSM, il a raison ?
— Je n’ai pas fait la même campagne électorale que Kugan Parapen dont beaucoup de récents commentaires m’ont, disons, étonné. Il y a chez les Mauriciens une colère contre la manière dont le pays est gouverné, la manifestation d’il y a quinze jours en est une preuve. Il faut gouverner dans le dialogue, dans la transparence. On ne peut pas gouverner un pays avec des élus qui ignorent le contenu du budget. On a raison de dire que ce ne sont pas des élus qui décident. On s’est bien rendu compte que les ministres qui sont allés défendre le budget ne savaient pas ce qu’il contenait. Ashok Subron a déclaré qu’en tant que ministre responsable des pensions, il ignorait que le budget incluait le means test ! Tant qu’on ne s’attaquera pas au système, comme promis, tant qu’on ne mettra pas de l’ordre dans les structures de ce système, que nous avons dénoncé, rien ne changera à Maurice.
O Vous pensez sérieusement que les trois députés du FMP dans l’opposition pourront changer le système ? D’autant plus qu’on ne vous entend pas beaucoup, le gros du travail étant fait par Joanna Bérenger, alors que Paul Bérenger est inexistant au Parlement.
— Je pose des questions et je fais des interventions sur les projets de loi, je fais entendre mes préoccupations. En faisant entendre la voix de ceux qui ont voté pour le changement, en soulignant les incohérences et le non-respect des engagements pris, nous faisons notre travail de député, en informant les Mauriciens de certaines situations. Je vous donne un exemple concret. Nous avions fait la promesse de faire voter un Freedom of Information Act et, au lieu de ça, on veut durcir les conditions du Public Gathering Act. Premièrement, ce n’est pas ça qui empêchera le peuple de descendre dans la rue pour manifester contre les promesses non tenues. Deuxièmement, ce sont les régimes qui pensent instaurer un système dictatorial qui font voter ce types de mesures. Est-ce l’intention du gouvernement ? Je pense que la situation ne pourra pas continuer ainsi. Des choses se passeront pendant et après le Finance Bill avec la réaction des députés sous la pression de leurs mandants. Comment un député peut voter pour un ensemble de mesures, dont celle qui concerne les pensions est encore dans le flou, comme d’autres mesures importantes qui ne figurent que dans les annexes du budget ? Savez-vous qu’un an et demi après les élections, beaucoup de nominations n’ont pas encore été faites, ou alors avec des personnes dont le principal mérite est d’avoir été proches de politiciens, ce qui aurait pu avoir été évité si – et c’est encore une promesse non tenue – on avait nommé une commission indépendante pour gérer ce dossier. Comment veut-on que les jeunes professionnels capables s’engagent en politique quand ils voient comment elle est pratiquée ? Il faut qu’on leur fasse de la place, pour leur donner l’espace pour s’exprimer. Ce n’est malheureusement pas le cas.
O Nous vivons dans un système politique, perpétué par tous les partis, selon lequel on ne peut accéder au pouvoir qu’à travers une alliance électorale. Suivant cette logique, avec quels partis le FMP fera alliance ?
— La question est plus que prématurée. Nous sommes un tout nouveau parti qui commence à mettre en place ses structures et ses instances. Notre CC est fonctionnel et nous allons bientôt tenir une assemblée des délégués au cours duquel le BP sera élu…
O Est-ce que vous serez alors candidat au poste de leader du FMP ?
— Nous ne sommes pas encore arrivés à cette étape, mais cette question aura à être abordée, tout comme celle de leader de l’Opposition parlementaire. Selon la loi, il appartient au Président de la République de poser la question de savoir qui détient la majorité dans l’opposition parlementaire. Nous ne comprenons pas qu’il ne l’ait pas encore fait jusqu’à maintenant, d’autant plus qu’il est clair que le FMP est majoritaire dans la minorité parlementaire.
O Quand le Président aura posé la question, est-ce que vous serez candidat au poste de leader de l’Opposition parlementaire ?
— Oui, je suis candidat au poste de leader de l’Opposition dans la mesure où Paul et Joanna Bérenger ont déjà dit qu’ils ne veulent pas occuper ce poste.
O Est-ce que politiquement, vous pouvez exister entre Paul et Joanna Bérenger qui ont tous deux de fortes personnalités et du caractère… je n’ai pas dit bézer !
— Si je n’existais pas politiquement à leurs côtés, je ne serais pas en train de vous donner cette interview. Paul Berenger est une légende vivante de la politique locale de qui j’ai tout à apprendre et je suis fier d’être à ses côtés, et je n’ai aucun problème avec Joanna.
O Pensez-vous que les erreurs et la politique incohérente du gouvernement de l’Alliance du Changement risquent d’inciter les Mauriciens à refaire confiance du MSM ?
— C’est vrai que les problèmes et les mauvaises décisions du gouvernement, ses backpedalling apportent de l’eau au moulin du MSM et lui font croire qu’il redevient populaire au point où il recommence à organiser des meetings après un an et demi de silence. Vous allez me dire qu’à Maurice, en politique, tout est possible, mais je ne crois pas que les Mauriciens remettront au pouvoir ceux contre qui ils avaient voté en bloc. Le MSM a trop fait contre ce pays pour que les Mauriciens votent encore pour lui. Ce parti et ses alliés ont, au cours des 10 dernières années, pourri tout le système, toutes les infrastructures. Il faut tout reconstruire sur des bases solides transparentes, démocratiques. Mais au lieu de le faire, de s’attaquer au système, on fait autre chose, et un an et demi ont déjà passé depuis les dernières élections.
O Que pensez-vous de Navin Ramgoolam, votre ex-leader de l’Alliance du Changement, en tant que Premier ministre ?
— Tous ceux qui ont voté pour le Changement croyaient que l’île Maurice allait être dirigé différemment, serait gouvernée de manière différente. Ce n’est pas ce qu’ils découvrent depuis que le nouveau gouvernement est en place.
O Vous êtes très présent sur Facebook, comme beaucoup de ministres et de députés, d’ailleurs. Est-ce que la politique aujourd’hui se fait sur les réseaux sociaux ?
— Non, je continue à aller voir mes mandants sur le terrain et à organiser des réunions avec eux. Les réseaux sociaux sont un moyen de communiquer rapidement avec les mandants et de leur faire savoir que, contrairement à ce qu’affirment certains, vous êtes présents sur le terrain et, c’est important, de recevoir des messages et des questions.
O Quel sera votre mot de la fin de cette interview ?
— Je voudrais aborder un sujet qui me préoccupe énormément : la lutte contre la drogue. Disons les choses directement : pour éliminer les drogues synthétiques, nous n’avons pas le choix : il faut passer par la dépénalisation ou même la légalisation du gandia. Les drogues synthétiques sont en train de s’attaquer à notre jeunesse, et pas que. Ils sont vendus à des prix qui défient toute concurrence, même ceux de l’alcool, et sont accessibles. J’ai l’impression que les autorités ne sont pas conscientes de l’ampleur prise par les drogues synthétiques à Maurice. Sinon, des mesures urgentes auraient été prises et des sommes plus conséquentes allouées dans le budget à la lutte contre la drogue. Contrairement à une idée reçue, les consommateurs de drogue ne sont pas seulement les jeunes des cités, mais également ceux de toute l’île Maurice, y compris ceux des régions rurales.
Jean-Claude Antoine


