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« Au niveau technologique, il y a beaucoup de secteurs à Maurice qui fonctionnent encore avec des méthodes du passé.»
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« Les jeunes ne demandent qu’à travailler, qu’a innover sur des nouveaux projets, ont le« can do attitude » ont envie de participer, d’aider, de construire quelque chose mais on ne leur donne pas souvent l’opportunité de le faire. »
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« Nous avons malheureusement tendance à voir ce qui n’est pas encore fait en oubliant ce qui a été déjà réalisé et est utilisé par les Mauriciens. »
Notre invité de ce dimanche est le Dr Surosh Pillay, spécialiste en biométrie et dans la conception de logiciels d’e-learning destinés aux étudiants du cycle universitaire. Le Dr Surosh est, par ailleurs, le créateur de la plateforme Piksou.com, qui a pour finalité d’apprendre aux Mauriciens à faire des économies en comparant les prix avant d’acheter.
O Quand je vous ai rencontré, en 2011, vous aviez terminé vos études en biométrie et obtenu une bourse de British Telecom en e-banking. Vous vous étiez donné cinq ans pour compléter vos formations avant de revenir à Maurice. Que s’est-il passé depuis dans votre vie professionnelle ?
— En rentrant en Angleterre, et en collaboration avec un ami — qui avait les idées et moi, l’expertise technologique —, je me suis lancé dans une start-up spécialisée dans l’e-learning. Mon partenaire a décidé de se retirer en 2015 et j’ai rejoint Elsevier, une compagnie qui publie des revues scientifiques comme The Lancet et qui avait besoin de numériser toutes ses publications afin de créer une plateforme d’information destinée aux médecins. Je suis donc passé d’une petite start-up comptant une poignée d’employés à une grande compagnie internationale employant des centaines de personnes, où j’ai travaillé comme project manager. En 2018, après la naissance de notre première fille, je me suis dit que le moment était venu de réaliser mon rêve de rentrer à Maurice. Nous l’avons fait en 2020 et, un an auparavant, j’avais commencé à contacter les autorités en leur proposant de mettre mon expertise et mon expérience à la disposition du pays. Mais Maurice était alors en pleine période préélectorale et on m’a dit qu’il était préférable d’attendre les élections et la formation du nouveau gouvernement. Cependant, rien ne s’est passé par la suite. Puis, il y a eu la Covid-19 et la naissance de notre deuxième fille. En même temps, j’ai obtenu une promotion dans mon travail et je suis devenu l’un des directeurs de la compagnie. Mais je voulais quand même rentrer à Maurice avec ma famille et je l’ai fait. J’étais en contact avec un entrepreneur qui s’était donné pour mission de transformer l’Afrique en donnant aux Africains la possibilité de se former grâce à l’éducation, avec des compagnies regroupées sous l’ombrelle de l’African Leadership Group et la création de plateformes éducatives. Mon contrat se termine à la fin du mois de juillet. J’ai travaillé avec ce groupe depuis chez moi, à Maurice, puis sur le terrain en Afrique, et plus d’un million d’apprenants en ligne ont adhéré à nos programmes. Nous avons eu près de 400 000 diplômés — dont une trentaine de Mauriciens — et avons formé des dizaines de milliers d’élèves.
O Pourquoi, avec un tel succès professionnel, voulez-vous changer d’emploi ?
— Professionnellement, je fonctionne par périodes de cinq ans. Je prends une idée, je la développe et la fais fonctionner. Mais une fois qu’elle marche, devient autonome et commence à grandir, mon intérêt diminue et je me mets à la recherche d’un nouveau défi, d’une nouvelle idée. Je vivais à Maurice, mais je travaillais sur l’Afrique ces dernières années, ce qui faisait que j’étais très peu concerné par ce qui se passait localement sur le plan professionnel. Je m’étais fixé comme objectif de faire quelque chose de nouveau en 2025 et, entre-temps, j’ai entrepris de construire la plateforme Piksou.com.
O Si mes souvenirs de lecture de jeunesse sont bons, Picsou est un personnage de bande dessinée…
— … C’est l’oncle de Donald Duck, un avare près de ses sous, qui n’aime pas dépenser.
O Vous avez créé un programme pour apprendre aux Mauriciens à devenir avares ?
— Non. Le but de ce programme est d’aider ceux qui l’utilisent pour leurs achats dans les supermarchés à faire des économies. L’idée de créer ce programme m’est venue lorsque j’ai vu ma mère prendre les brochures publicitaires des supermarchés et comparer, un à un, leurs prix, en dressant une liste pour ses achats. Je me suis rendu compte qu’à l’ère d’Internet, il n’existait pas à Maurice de programme permettant de comparer les prix. J’ai dit à ma mère que j’allais lui créer un programme afin de lui permettre d’effectuer plus facilement ces comparaisons.
O C’est ainsi que Piksou.com est né ?
— Exactement. Nous avons une équipe de cinq développeurs, qui sont les meilleurs diplômés du programme d’e-learning de l’African Leadership Group. Ils travaillent depuis leur domicile, tandis que l’équipe chargée du marketing est mauricienne. Celle-ci s’occupe de récupérer les brochures de tous les supermarchés et de classer les produits par catégories. C’est ainsi que, par exemple, le consommateur qui a besoin de lait peut, en appuyant sur quelques touches de son téléphone, découvrir toutes les marques de produits laitiers proposées par les supermarchés ainsi que leurs prix. Il peut alors choisir en connaissance de cause et en fonction de son budget.
O Comment accède-t-on à ce programme et comment fonctionne-t-il ?
— Il suffit de se connecter à Piksou.com et de suivre les instructions. Il nous a fallu six mois, de juin à décembre de l’année dernière, pour créer et développer le programme. Piksou.com a ensuite été lancé sur TikTok, Facebook, etc. Depuis décembre, plus de 20 000 personnes ont téléchargé l’application et nous estimons que l’utilisation de notre programme a permis aux consommateurs de réaliser de substantielles économies.
O Comment ce programme est-il financé ?
— Pour le moment, j’en suis l’unique financier. Le programme est totalement gratuit pour le consommateur, mais j’aimerais, à l’avenir, amener les grandes surfaces à le soutenir en finançant des encarts publicitaires. Des discussions ont été entamées dans ce sens, mais rien n’a encore été conclu. Il va falloir travailler pour rendre Piksou.com rentable, sans pour autant rendre cette plateforme payante pour le consommateur. Il faudra penser à la publicité ou à des partenariats, mais nous en sommes encore au stade de la réflexion. Nous utilisons l’IA, qui puise les renseignements dans les brochures publicitaires afin d’établir nos listes comparatives dans les meilleurs délais. J’utilise ainsi l’expérience acquise dans le domaine des publications scientifiques en la mettant au service des consommateurs mauriciens.
O Les imprimeries, qui ont pas mal de travail grâce aux brochures publicitaires, vont vous considérer comme un concurrent direct.
— Ce n’est pas le cas, dans la mesure où nous utilisons leur matériel. Nous ne sommes pas des concurrents, mais un complément en matière d’information du consommateur. De toute manière, Maurice n’est pas encore arrivé au stade où une plateforme Internet remplacera les brochures imprimées. Beaucoup de consommateurs ont l’habitude d’utiliser les brochures imprimées et ne vont pas télécharger des applications du jour au lendemain. En utilisant notre plateforme, le consommateur ne se contente pas de comparer les prix : il peut aussi découvrir d’autres produits et d’autres marques qu’il ne connaissait pas. Nous disons aux consommateurs de réfléchir et d’étudier toutes les possibilités avant d’acheter, et de ne pas se focaliser sur ce que l’on appelle les grandes marques, car il existe d’autres produits similaires, notamment des produits locaux, qui sont tout aussi bons et moins onéreux.
O Avec votre programme, vous êtes en train d’éduquer le consommateur, de lui apprendre à réfléchir et à comparer avant d’acheter. Ce n’est pas une démarche que les grandes surfaces vont apprécier.
— Pour être efficace, le système doit profiter à la fois aux consommateurs et aux supermarchés. Cette plateforme vise uniquement à faire circuler l’information afin de permettre au consommateur de choisir tout en réalisant des économies. Le système de comparaison des prix en ligne existe en Europe et aux États-Unis, et commence à se développer en Afrique. En Europe, cela va jusqu’au point où des supermarchés proposent de rembourser la différence de prix de certains produits si le consommateur peut les trouver moins chers ailleurs. C’est une manière de faire qui arrivera inévitablement à Maurice. D’ailleurs, le ministre du Commerce vient de lancer un appel d’offres pour un Price and Market Intelligence System — qui ressemble à Piksou.com — permettant aux consommateurs de vérifier et de comparer les prix de tous les produits. J’ai envoyé un courriel au ministre du Commerce pour souligner la similitude entre les deux méthodes, et une rencontre a eu lieu afin de déterminer dans quelle mesure nous pourrions collaborer.
O Avez-vous observé une tendance chez le consommateur mauricien depuis que votre site est opérationnel ?
— C’est difficile à dire, dans la mesure où nous ne disposons d’informations sur les consommateurs mauriciens que depuis janvier de cette année. Pour dégager une tendance, il aurait fallu que nous disposions de l’historique des achats des années précédentes, ce qui n’est pas le cas. Il y a des consommateurs, comme ma mère, qui prennent la peine de comparer les prix à partir des brochures avant d’effectuer leurs achats. Il existe une autre catégorie de consommateurs qui ne vérifiaient pas les prix avant d’acheter, mais qui, aujourd’hui, avec les augmentations de prix et la baisse du pouvoir d’achat, commencent à le faire. Cela devient une habitude, surtout lorsque l’on se rend compte que cette plateforme permet de réaliser de substantielles économies. Il faut également souligner une chose importante : nous pouvons apporter une aide grâce à la technologie et à la plateforme qui affiche tous les prix, mais il faut aussi des équipes qui se rendent sur le terrain afin de vérifier si les prix affichés sont respectés. Cela relève de la responsabilité des autorités.
O Depuis des années, les gouvernements et les entreprises disent que le pays a besoin de Mauriciens formés, possédant de l’expérience et de l’expertise, pour participer à son développement. Avez-vous reçu des propositions de travail ?
— Mon cas est différent, dans la mesure où, lorsque je suis rentré à Maurice, j’avais déjà un emploi au sein de l’African Leadership Group. Je n’ai donc pas entrepris de démarches. Beaucoup de Mauriciens formés sont rentrés et ont trouvé du travail dans les secteurs dans lesquels ils exerçaient à l’étranger. Je ne peux pas dire qu’au cours des cinq dernières années, j’ai attendu en vain des propositions du secteur public ou du secteur privé, puisque j’avais un emploi dans un domaine qui me donnait satisfaction et que je n’ai pas multiplié les démarches pour trouver un emploi à Maurice. Aujourd’hui, je suis dans une situation différente : mon contrat avec l’African Leadership Group arrive à son terme et je suis totalement disponible, en dehors de la plateforme que je souhaite développer.
O N’êtes-vous pas surpris qu’alors que l’on parle de la nécessité de l’IA dans tous les discours, on continue, au Parlement, à utiliser des tonnes de papier pour voter et noter les différents postes du budget national ?
— Au niveau technologique, beaucoup de secteurs à Maurice fonctionnent encore avec des méthodes du passé. Dans le secteur de la santé, nous en sommes encore à l’ère du « pen and paper » en ce qui concerne les dossiers et les références. Dans certains domaines, nous sommes au même niveau que beaucoup de pays africains, contrairement à l’Europe, où les services sont numérisés et où il suffit d’appuyer sur une touche d’ordinateur pour avoir accès à un dossier complet. Depuis 2019, la nécessité de faire appel à l’IA est mentionnée dans tous les budgets nationaux, mais cela dépasse-t-il le cadre du discours ? Je crois que la volonté existe, mais tout dépend de la mise en application. Il faut reconnaître qu’un travail considérable reste à accomplir, dans la mesure où il n’existe pas à Maurice de fondation ni de base permettant l’utilisation de l’IA. Pour utiliser cette technologie à bon escient, il faut numériser toutes les données que nous possédons sous forme de documents papier dans les archives des différents départements ou ministères, puis les analyser et les classer. Tant que cette numérisation des données ne sera pas effectuée, nous ne pourrons pas utiliser pleinement l’IA. Il faut souligner que la création de cette base numérique exigera un immense investissement. Pour le secteur de la santé, par exemple, il faudra décider s’il convient de numériser tous les dossiers existants, ce qui coûtera très cher, ou de fixer une date à partir de laquelle commencera la numérisation des dossiers. Il faut procéder par étapes et, surtout, veiller à ce que l’exécution soit bien faite.
O Lorsque je vous ai rencontré en 2011, vous parliez de méthodes encore peu connues à Maurice : la biométrie, l’e-banking et l’e-learning. Depuis, avez-vous le sentiment que nous avons progressé dans la compréhension des enjeux et dans l’adoption des mesures nécessaires à l’utilisation des outils technologiques ?
— Il faut bien s’entendre sur le terme « progresser ». À bien y regarder, il existe deux mondes à Maurice : le public et le privé. Le système de la MCB est extrêmement avancé et son application est, dans certains cas, plus performante que celles utilisées par les banques en Grande-Bretagne. Puis, il y a le secteur gouvernemental qui, dans certains cas, fonctionne comme si nous étions encore dans les années 1980. Il faut donc aller plus vite, adopter et adapter les innovations, et faire appel aux start-up, qui regorgent d’idées. Je ne voudrais pas passer pour celui qui, parce qu’il a travaillé à l’étranger, se permet de tout critiquer. Il est facile de critiquer, mais il faut surtout aider à avancer. Ce que je voudrais, c’est apporter mon expérience afin de trouver des solutions et de les appliquer. Sinon, dans dix ans, nous en serons encore au même point. Cela dit, il faut souligner que beaucoup de progrès ont été accomplis sur le portail en ligne du gouvernement et qu’il existe pas mal de démarches que l’on peut effectuer sur Internet au lieu d’aller faire la queue devant les bureaux. Bien sûr, vous allez me dire que c’est lent, mais c’est la somme de petits pas qui, ajoutés les uns aux autres, fera évoluer la situation et améliorera les services. Nous avons malheureusement tendance à voir ce qui n’est pas encore fait, en oubliant ce qui a déjà été réalisé et est utilisé par les Mauriciens.
O Il y a donc tout un travail de préparation et de mise en place à effectuer.
— C’est un travail indispensable, qui doit être accompli et sur lequel reposera la réalisation de tous les projets. Il faut avoir une vision pour préparer l’avenir, mais investit-on suffisamment dans la récupération et la numérisation des données qui permettront de concrétiser ces projets ? Il faut qu’il y ait, dans les ministères et les départements, des équipes qui travaillent à la mise en place et à la réalisation des projets. Sinon, le temps passera et l’on répétera la même chose lors du prochain budget. Les ministres parlent de stratégies et de projets pour l’avenir. Ils ont raison, c’est leur travail, mais ils doivent disposer d’équipes solides pour concrétiser leurs idées et leurs projets. Pour la réalisation de Piksou.com, je travaille avec une équipe d’étudiants universitaires. Je profite de l’occasion pour dire que, contrairement à ce que l’on entend généralement, les jeunes ne sont ni paresseux ni désintéressés et qu’ils ont envie de travailler. Au contraire, j’ai été impressionné par ces jeunes de 22 ou 23 ans qui, tout en poursuivant leurs études, ne demandent qu’à travailler et à innover sur de nouveaux projets. Ils ont la « can-do attitude », ont envie de participer, d’aider et de construire quelque chose, mais on ne leur donne pas souvent l’occasion de le faire. Ils ont besoin qu’on leur fasse confiance et qu’on leur demande d’aller de l’avant. Ils possèdent des connaissances et des capacités que l’on n’utilise pas suffisamment.
O Ceux qui, dans le privé comme dans le public, prennent les décisions ne sont-ils pas mentalement trop vieux ou dépassés ?
— Ce type de question me gêne parce que, comme je l’ai déjà dit, je ne veux pas passer pour un donneur de leçons qui prétend tout savoir parce qu’il a eu la chance de travailler à l’étranger. Ceux qui prennent les décisions possèdent une expérience indispensable pour diriger un ministère, des départements ou des entreprises. Il faut compter sur cette expérience, mais elle doit être entourée et soutenue par des équipes dynamiques et jeunes, formées aux nouvelles techniques, afin de réaliser les projets. Pour faire avancer les choses, il faut une combinaison d’expérience et d’équipes jeunes et dynamiques. Elles sont complémentaires. Il faut l’expérience et la sagesse des uns, mais également l’enthousiasme et l’énergie des autres.
O Malgré les problèmes que nous avons évoqués, sommes-nous — je veux dire Maurice — « on the right track » ?
— Je le crois. Tous les plans des différents services nous montrent la direction dans laquelle nous devons aller. Ce qu’il faut, c’est exécuter les plans, concrétiser les idées et disposer d’équipes capables de « make things happen ». C’est bien d’avoir des idées et des projets pour développer le pays et le rendre plus moderne, mais il faut aussi se donner les moyens de le faire et créer les structures qui permettront de les concrétiser. Pour moi, Maurice est un paradis où vivent mes parents et où je veux que mes enfants grandissent. J’ai travaillé sur l’Afrique et j’ai été heureux de pouvoir le faire. Maintenant, je suis chez moi, à Maurice, et je veux participer, sans prendre la place de qui que ce soit, mais en collaborant afin de faire avancer et de développer le pays.
O N’avez-vous pas parfois le regret d’être rentré définitivement à Maurice ?
— Moi, non. Mais ma femme éprouve parfois des regrets et trouve que les choses ne vont pas aussi vite qu’en Angleterre. Je lui répète cependant chaque fois que, comparée à celle que nous avions en Angleterre, la vie ici est dix fois meilleure, non pas sur les plans financier, matériel ou de la modernité, mais sur celui des relations humaines. Nos enfants grandissent sous les yeux de leurs grands-parents, entourés de leur famille et de leurs amis, dans une certaine forme de tranquillité qui n’a pas de prix. Vous allez me dire que Maurice n’est plus comme avant et que certaines choses se dégradent. Malgré tout, je préfère vivre ici avec ma femme et mes enfants, parce qu’ailleurs, même si vous êtes totalement intégré et gagnez très bien votre vie, vous êtes et restez un étranger. La carrière et l’argent ne sont pas les seules choses qui comptent dans la vie.
Jean-Claude Antoine

