Notre invité de ce dimanche est Faizal Jeerooburkhan, ex-pédagogue et un des animateurs du groupe de réflexion Think Mauritius. Un groupe qui publie régulièrement des documents sur des sujets de société. Dans cette interview, réalisée vendredi matin, Feizal Jeerooburkhan partage son point de vue sur l’évènement qui a choqué la France la semaine dernière : la décapitation d’un enseignant qui avait montré des caricatures de Charlie Hebdo dans le cadre d’un cours sur la liberté d’expression. Dans le second volet de l’interview, notre invité aborde un sujet qui lui tient a cœur : le système d’éducation mauricien.

Vendredi de la semaine, en France, un enseignant a été décapité parce qu’il avait montré, dans un de ses cours, des caricatures publiées par le journal satirique Charlie Hebdo. Quelle est votre réaction face à cet acte barbare ?
— La France, pays laïc, a été trop tolérant vis-à-vis de certaines sectes de l’islam radical qui, il faut le souligner, est marginal parmi les musulmans. Les différents gouvernements français qui se sont succédé au pouvoir, ces dernières années, ont été un peu trop mous avec les mouvements islamiques fanatiques.

Il y a eu plusieurs manifestations de cette mouvance avant la décapitation de cet enseignant, la semaine dernière. Depuis, le gouvernement français a pris des positions très fermes et annoncé des mesures drastiques. Il était temps que l’on prenne position et que l’on reprenne les choses en main pour mettre un frein à cette situation. Le Président Emmanuel Macron a reconnu, cette semaine : « Nous avons nous-mêmes créé notre propre séparatisme, celui de nos quartiers et de la ghettotisation de la République, que nous avons laissé faire avec les meilleures intentions du monde. » Cela dit, je ne pense pas que les lois et règlements résoudront le problème. Il faut aller à la racine du mal.

Et quelle est, selon vous, cette racine ?
— Elle se trouve en France dans les quartiers populaires, dans l’exclusion, dans la marginalisation, dans la ghettotisation d’une catégorie de gens, surtout des jeunes qui n’arrivent pas à se trouver et qui se sentent écartés, mis de côté de la société. Comme c’est le cas à Maurice, l’éducation élitiste est source de problèmes sociaux en France. Il faut reconnaître qu’en France, un jeune avec un nom arabe ou africain et avec le physique qui va avec a des difficultés à trouver un emploi ou à louer un appartement. Le problème est, pour moi, une dérégulation sociale de certains quartiers dans des villes françaises. Le gouvernement ne s’est pas assez occupé de cette population qui se sent mise à part. Il faut les écouter, comprendre ce qu’ils veulent, quelles sont leurs appréhensions, et leur donner une éducation adaptée à leurs besoins pour les insérer dans le société.

Il y a toujours eu un problème entre les générations, le malaise des jeunes qui ne se retrouvent pas dans le modèle de société de leurs parents et qui le remettent en cause, comme cela s’est passé en France, en mai 1968. Mais cela n’a jamais atteint le niveau de violence des actions – certains parlent même de barbarie – revendiquées par les islamistes radicaux.

— Ce phénomène repose sur un lavage de cerveau des jeunes par des adultes, typique de l’islam radical. Le lavage de cerveau des jeunes qui se faisait en circuit fermé a gagné en intensité avec le développement de l’internet. A travers les réseaux sociaux, il devient plus facile de toucher, de recruter beaucoup plus de jeunes qui, à l’âge de l’adolescence, sont terriblement vulnérables. Ils cherchent un sens à leur vie, se posent les questions fondamentales et existentielles. S’ils ne sont pas bien encadrés, ils tombent facilement dans le piège de l’islamisme radical, ou de tout autre mouvement du même type, qui recrute ses membres et les radicalise. Il faut s’attaquer à cette racine plutôt que de croire qu’il suffira de lois plus sévères pour régler le problème.

Au collège, j’ai appris en physique un principe fondamental très simple : action and reaction are equal and opposite. Une action forte peut déclencher une réaction aussi, sinon plus forte. Toucher aux symboles d’une communauté, d’une religion est susceptible de provoquer des réactions.

Arrivons au cœur du débat actuel : en tant que musulman, est-ce que vous pensez que les caricatures publiées par Charlie Hebdo devraient être interdites ?
— Je ne pense pas que l’interdiction soit la solution. Je pense que la solution se trouve plus dans le respect des symboles de toutes les religions. Il faut faire bien attention.

Est-ce qu’en disant qu’il faut faire attention de ne pas toucher aux symboles, on n’a pas donné des arguments aux fanatiques qui profitent de la moindre occasion pour monter en épingle le plus petit incident et faire avancer leurs revendications, en utilisant les réseaux sociaux ?

— Peut-être. Un dialogue ouvert entre les différentes parties, au lieu de cet affrontement à travers les réseaux sociaux, aurait aidé à dédramatiser la situation. Ce dialogue n’existe pas actuellement, chacun campant sur ses positions et adoptant une attitude négative.
En tant que pédagogue, est-ce que vous auriez utilisé les caricatures de Charlie Hebdo dans un cours à vos élèves pour expliquer le concept de la liberté d’expression ?
— Je ne crois pas. Je ne serais pas allé aussi loin et j’aurais utilisé d’autres outils pédagogiques efficaces, sans toucher à le sensibilité de qui que ce soit.

Vous disiez au départ de cette conversation que l’islam radical est minoritaire dans le monde musulman. Mais on n’entend pas cet Islam majoritaire parler au nom des musulmans, qui laisse commettre des crimes en son nom. Comment expliquer ce silence assourdissant, même à Maurice ?

— C’est une question très difficile à répondre. 99% des personnes de foi islamique sont en train de payer pour les actes du 1% de radicaux qui font un tort immense à l’Islam. Le silence de la majorité que je n’arrive pas à expliquer aide, d’une certaine façon, la minorité et l’encourage. Cependant, il y a quand même des musulmans qui se sont exprimés et ont condamné le radicalisme, mais je reconnais bien volontiers qu’on les a moins entendus que les radicaux. Cela est dû à une meilleure utilisation des outils de communication et des réseaux sociaux par les radicaux. Cela fait partie du lavage de cerveaux dont nous avons déjà parlé.

Est-ce, de manière générale, l’éducation n’est pas transformée en outil des idéologies radicales, séparatistes et populistes qui montent ? Est-ce que ces mouvements ne sont pas en train d’utiliser l’éducation pour formater les jeunes et augmenter le nombre de leurs partisans ?
— L’éducation est la caisse de résonance de la société. Elle avance selon l’évolution de la société. Il faut que ceux qui ont la responsabilité des programmes éducatifs appliqués dans les écoles définissent et mettent en application le type d’éducation indispensable au développement du pays. Malheureusement, il faut reconnaître que l’éducation est terriblement affectée par le mercantilisme et la mondialisation qui ont mené à sa dégradation. Des gouvernements essayent de réduire le développement de l’éducation pour le cantonner à un niveau qu’ils jugent indispensable à leur survie politico-économique.

Comme on dit de plus en plus qu’on ne peut pas rire de tout, est-ce que le pédagogue est de plus en plus amené à penser qu’il y a des sujets qu’il ne doit pas aborder en classe avec ses élèves ?
— La liberté d’expression doit avoir des limites car le trop nuit et, comme le disait mon père, «  too much of a good thing is bad ». Je crois qu’un excès de liberté d’expression peut être nocif. Autrefois, les valeurs de la vie de tous les jours étaient transmises par les parents, puis expliquées à l’école où elles étaient également appliquées et préparaient les élèves à vivre en société. Aujourd’hui, et là je parle en particulier de Maurice, la famille dont les deux composants travaillent n’a pas le temps. A l’école, l’instituteur qui doit finir son syllabus n’a pas le temps de parler et d’expliquer les valeurs que personne ne respecte. A tel point qu’aujourd’hui, des élèves pensent que tricher est tout à fait normal et qu’il faut développer son intelligence pour pouvoir bien le faire! Il faut dire que ces valeurs étaient respectées parce que l’exemple venait d’en haut : des parents, des instituteurs, des policiers, des maîtres d’écoles, des directeurs de départements, des députés, des ministres, du Premier d’entre eux, de la Présidence de la République. Vous savez mieux que mieux quels sont les exemples que nous avons, aujourd’hui, de ceux qui sont en haut.

Est-ce que ceux qui doivent suivre l’exemple qui devrait venir d’en haut, les citoyens, ne trouvent pas leur compte dans cette dégradation des valeurs que, comme ceux d’en haut, ils ne respecte pas toujours eux-mêmes ?
— C’est tout le système dans son ensemble qui doit être revu. On ne peut pas faire du colmatage ou de- petites réparations. Malheureusement, les politiques ne veulent pas changer le système électoral, par exemple, puisque ça les arrange, tout comme ils ne veulent pas trop toucher au système éducatif. Avant, le système éducatif fournissait de la main d’œuvre juste qualifiée pour les usines de la zone franche, plus près de nous pour les start up et call centres de la cybercité. Aujourd’hui, nous avons besoin de gens qui peuvent penser par eux-mêmes, “think out of the box”, critiquer le système et ceux qui le dirigent, le remettre en cause pour l’améliorer.

Il faut que quand l’élève quitte l‘école ou le collège, il est devenu quelqu’un de nouveau qui a acquis des savoirs et des compétences qui l’ont transformé, préparé à affronter la vie active avec de nouvelles connaissances, mais surtout une nouvelle façon de penser, de se comporter, de résoudre les problèmes. L’éducation n’est pas apprendre quelque chose par cœur, mais apprendre à apprendre, apprendre comment chercher et sélectionner les bonnes informations dans la jungle des connaissances qui s’offrent à nous et utiliser l’internet à bon escient. Pour moi, le système éducatif mauricien actuel passe à côté de l’éducation. Les parents ont de mauvaises notions de l’éducation. Ce qui les intéresse, c’est que leurs enfants aient la connaissance de certains sujets pour passer les examens et avoir un bon collège. Si on dit aujourd’hui à un parent qu’il faut que son enfant aille faire du sport ou pratique une activité artistique après l’école, il répond : non, il faut qu’il aille prendre ses leçons particulières !

Si les politiques, les pédagogues, les enseignants, les syndicats et les parents d’élèves sont satisfaits du système actuel, vous faites partie de la petite majorité qui crie dans le désert !
— Je sais que nous sommes un petit groupe à crier dans le désert, mais ce n’est pas une raison d’arrêter de dire les choses, d’essayer de les faire bouger. Il faut penser à l’éducation du futur, celui dont le pays aura besoin dans les années ‘30 pour innover en se développant . Ceux qui dirigent et décident de l’éducation aujourd’hui se contentent de gérer le système en place, qui est déjà dépassé. C’est ce qui explique le succès des écoles/collèges privés qui ont une approche différente de l’éducation mais que, malheureusement, tous les parents n’ont pas les moyens financiers d’offrir à leurs enfants. Ces élèves du privé sortent de la classe, de l’école, ont d’autres activités, font des recherches, discutent , dialoguent entre eux.

Dans l’école publique, on n’a pas le temps de discuter, on n’a pas le droit de le faire : il faut écouter sans réagir, sans remettre en question. On ne veut pas d’un élève qui réfléchit, qui réagit, qui pose des questions. On veut d’un élève qui obéit, point à la ligne. Les autres dérangent le système et on n’en veut pas.

Quelle est votre évaluation du Nine Year Schooling, trois ans après sa mise en pratique?
— C’est un slogan vide. Finalement, il y a quelques changements dans la forme mais dans le fond, rien n’a changé. Le ministère avait dit, dans plusieurs rapports, que l’approche à l’éducation allait changer mais les changements sont restés sur papier, pas dans la pratique, pas sur le terrain. Même si des enseignants veulent faire autrement, le système ne le permet pas. Si l’enseignant sort du programme pour faire de l’éducation pro-active, le maître d’école viendra lui dire qu’il ne respecte pas le programme et pire, des parents viendront manifester devant l’école et le dénoncer sur les radios privées. Les enseignants sont condamnés à la méthode passive et se contentent d’appliquer le programme décidé par le système. Et comme le MIE n’accepte pas qu’on puisse remettre en question son système de formation des enseignants qui privilégie la méthode passive, on continuer à tourner en rond.

Revenons au sujet de départ de cette discussion : les caricatures de Charlie Hebdo ayant provoqué l’acte de barbarie que nous savons. Est-ce que ce qui s’est passé en France pourrait se reproduire à Maurice ?
— Il y a chez nous des groupes qui se sentent rejetés par le système, mais nous ne sommes pas arrivés au niveau de ce qui se passe en France actuellement. Là-bas, la radicalisation est bien plus importante qu’elle ne l’est à Maurice qui, à cause de son histoire et du fait que ses habitants, venant de plusieurs parties du monde, ont appris à vivre ensemble dans la tolérance et le respect de l‘autre. Mais il n’est pas dit que tout continuera ainsi.

Les récentes manifestations de Port-Louis et de Mahébourg sont un signe que des Mauriciens ne sont pas satisfaits du système dont ils se sentent, à tort ou à raison, rejetés. Pour éviter que la situation dégénère, il faut plus de justice sociale, que toutes les composantes de la société soient traitées sur un pied d’égalité, qu’on n’a pas le sentiment que la police traite différemment les gens selon leur communauté et leur affiliation politique. Il faut aussi que dans l’éducation, comme dans toutes les sphères de la vie des Mauriciens, il y ait une égalité de chances et que certains groupes ne soient pas favorisés aux dépens des autres.

Etes-vous optimiste pour l’avenir à court terme de Maurice ?
— L’avenir est inquiétant car ceux qui payeront les pots cassés des conséquences de l’épidémie sont ceux au bas de l’échelle sociale. Ceux qui sont en haut ont les moyens de s’en sortir et ont déjà fait les prévisions – et des provisions – pour faire face à la crise, se sentir à l’abri, peut-être même à l’écart. Ceux d’en bas prendront la crise de plein fouet et on peut difficilement prévoir comment ils réagiront. Pour éviter de possibles débordements, il faut réduire l’écart entre les très riches et les plus pauvres ; qu’on arrête de pratiquer le jeu communal ; que tous se sentent en sécurité ; que le gâteau national, même rétréci à cause de la covid et de la crise économique, soit équitablement partagé.

En ce qui concerne l’éducation, je souhaite que nous puissions réunir toutes les personnes intéressées à changer le système éducatif pour commencer à penser à celui qui répondra aux besoins de la société mauricienne et de son développement pour les générations futures. C’est aujourd’hui qu’il faut préparer les années 30 de l’an 2020, alors que notre système éducatif continuer à fonctionner sur un concept en cours dans les années 90 du siècle dernier.

Est-ce que les mesures prises par le gouvernement français ne risquent pas d’exacerber la résistance et de provoquer d’autres incidents pour ne pas dire d’autres attaques contre les enseignants désireux de pratiquer un enseignement actif dans le dialogue et l’explication ?
— C’est possible et c’est pour cette raison que je dis que la solution ne repose pas uniquement sur des lois et leur application. Il faut trouver des moyens pour mettre en place des plateformes de dialogue. Je ne crois pas que les nouvelles lois feront disparaître l’islamisme radical en France, mais elles diminueront certainement leur impact.

Pourquoi y a-t-il plus de focalisation sur les problèmes des musulmans en France que dans d’autres pays européens, qui ont également des populations musulmanes ?
— C’est lié à l’histoire de la France et de la colonisation. Plusieurs États musulmans arabes d’aujourd’hui – l’Algérie, le Maroc et la Tunisie – ont été des colonies françaises. Ces périodes ont laissé des traces. Et puis, les autorités françaises ont laissé des organisations religieuses d’Algérie, du Maroc, de la Tunisie, de la Libye et de l’Arabie Saoudite soutenir financièrement des mosquées et des organisations musulmanes en France. Cet argent a aidé à mettre en place des réseaux pour recruter des jeunes et leur faire des lavages de cerveau pour les radicaliser et, après, les pousser à certaines actions.

Et finalement, la question que beaucoup de Mauriciens se posent : est-ce qu’un courant de l’islam radical existe à Maurice ?
— Un tout petit peu et il n’est pas encouragé par la communauté. La communauté musulmane mauricienne vient de l’Inde et du Pakistan, et pas des pays arabes dont certaines organisations encouragent et financent les mouvements radicaux. Il y a eu, à un certain moment, une tentative de radicaliser les musulmans de Maurice par Celh Meah, qui n’a pas duré longtemps. Je crois qu’il y a quand même des musulmans mauriciens, qui ne le disent pas, qui ne le montrent pas et qui soutiennent mentalement le mouvement radical. Mais je pense que la majorité de la communauté musulmane mauricienne ne soutient pas, ne se retrouve pas, ne se reconnaît pas dans l’islam radical.