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Gabriella Batour, travailleuse sociale : “Pe sere mem sintir, sintir inn kase”

Gabriella Batour est coordinatrice auprès de l’Organisation non-gouvernementale Caritas pour la région de Camp-Levieux. Il ya une semaine, la flambée des prix de denrées alimentaires de première nécessité et du carburant a fait sortir les habitants de la localité dans la rue pour exprimer leur désarroi avec leur voix et le feu. Gabriella Batour est une enfant de Camp-Levieux.

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Cette jeune diplômée de sciences-politiques, qui maîtrise la langue allemande, a choisi de faire une croix sur une carrière prometteuse dans le tourisme pour donner une suite logique à ses études. Pour cela, dit-elle, il lui fallait être sur le terrain au plus près de ceux qui sont en marge de la société. Une semaine après la manifestation, dit-elle, c’est comme s’il ne s’était rien passé. “Ces appels à l’aide sont tombés dans l’oreille de sourds”, se désole la travailleuse sociale rencontrée mercredi dernier qui pourtant confirme que «pe sere mem sintir, sintir ine kase».

  Qu’est-ce qui a changé à Camp-Levieux après les manifestations sociales de la semaine dernière?

Ces manifestations étaient des cris, des appels à l’aide des foyers modestes et pauvres pour dire : Mo nepli kapav. Et qu’il faut des solutions urgentes parce que des foyers n’arrivent pas à s’en sortir malgré leur volonté. Et la volonté de ne pas tomber dans l’extrême pauvreté. Malheureusement, leurs appels à l’aide sont tombés dans l’oreille de sourds. Les réponses attendues des décideurs sont restées vaines. La frustration des foyers, traduite par des manifestations dans différentes régions, est retombée comme un soufflé. Quand le répondant vient affirmer que ce sont des fauteurs de troubles qui ont manifesté, c’est qu’il n’a rien compris de la souffrance des familles qui sont à bout. Venir dire que tout cela était préparé à l’avance, c’est trouver des excuses au lieu de reconnaître qu’il y a un problème socio-économique qui risque de perdurer. L’inflation ne va pas s’estomper. La distanciation sociale ne s’applique pas qu’au Covid-19. La  flambée des prix des produits de consommation impose une distanciation sociale entre les classes. Certes, il y a eu des réactions violentes dans les rues. Je condamne la violence. Mais il y a matière à réflexion et des questionnements sur cette violence. Pourquoi cette révolte ? Malheureusement, il n’y a pas eu la démarche de compréhension pour apporter des solutions. La frustration et la colère sont encore vives. Au final, les familles en souffrance vont avoir peur de s’exprimer. Elles ont aussi le sentiment que parler ne mène à nulle part. On nous a servi un discours vide qui ne résout rien. Dire que les manifestations étaient isolées, c’est aussi se tromper, dans le sens où toute la République de Maurice est frappée par les retombées de l’inflation. Et Rodrigues le vit deux à trois fois plus que nous. A la fin du jour, on en a marre de se serrer la ceinture. Pe sere mem sintir, sintir inn kase. Actuellement, on a besoin de solutions.

  En tant que travailleuse sociale, que proposeriez-vous comme solutions pour l’immédiat ?

Dans l’idéal, ce serait le gel de projets d’infrastructures nationales qui ne seraient pas d’importance capitale. La participation des élus, lesquels pourraient se montrer solidaires en renonçant à leurs allocations. We need to cut cost, n’est-ce pas ? Ce n’est pas ce que disent des entreprises à leurs employés ? L’écart entre le salaire d’un député  et le salaire minimum est vaste. L’élu, lui, pourra toujours profiter de son salaire. Un autre income support à ajuster au salaire minimum. Un concept où les  supermarchés prennent des initiatives solidaires, des coupons alimentaires…

Si la classe moyenne s’appauvrit, qu’en est-il de ceux qui sont au plus bas de l’échelle ?

Ceux qui sont pauvres, par définition économique, sont devenus deux fois plus pauvres, et les plus pauvres vivent au jour le jour. J’accompagne des familles qui n’ont pas de travail fixe, qui doivent “tracer” comme on dit pour manger le soir. Quand elles décrochent Rs 200 à la fin de la journée, elles ne peuvent acheter grand-chose parce que tout a augmenté. Dans bien des cas, si elles ne peuvent pas travailler, ce n’est pas parce qu’elles sont paresseuses, non ! Mais parce que le contexte économique a changé. Je pense à cette maman malade qui jongle entre trois petits boulots. Elle accompagne et récupère, à pied, des enfants du voisinage à l’école. Quand les enfants sont en congé, elle ne travaille pas et l’argent ne rentre pas. Elle est employée comme aide dans une pâtisserie et fait un peu de jardinage chez des particuliers. Elle ne touche pas grand-chose. Mais le travail informel ne lui permet pas de s’en sortir. D’autre part, l’extrême pauvreté n’est peut-être pas très répandue, mais est une réalité depuis toujours à Maurice. Par contre, elle va s’amplifier. Beaucoup de personnes vont dormir le ventre vide, alors que le droit à l’alimentation est un droit humain, mais qui, hélas, n’est que théorique. Malheureusement, les enfants sont les premières victimes de l’extrême précarité. Aussi, si on fait un recensement scientifique comme il se doit, on constatera que les poches de pauvreté ont amplifié. Il y a des poches de pauvreté invisibles, notamment dans des arrière-cours ou encore dans des résidences de la NHDC. La pauvreté n’arrête pas d’étaler ses tentacules

Les plus démunis sont écartés du relogement social parce qu’ils ne peuvent pas s’acquitter d’une mensualité. Votre avis ?

La question du logement est d’actualité. Les hardship cases, c’est-à-dire ceux qui n’ont pas accès à l’eau, à l’électricité, aux sanitaires et qui perçoivent une aide sociale aléatoire,  méritent une attention spéciale. Ces foyers qui survivent avec une aide sociale dérisoire doivent être relogés dans des habitations décentes avec des conditions qui engagent leurs responsabilités et leur participation. Comment ? En les intégrant dans des projets quitte à les créer pour qu’ils perçoivent un revenu qui assure leur autonomie. La création d’emploi à caractère social adapté à la situation des familles en situation de précarité n’est pas impossible. En responsabilisant les bénéficiaires on leur redonne non seulement une dignité humaine, mais on leur inculque aussi la notion du devoir envers la société. Vous savez, il faut se dire que l’éducation civique est malheureusement absente chez nous. On parle toujours de l’Etat, de ce qu’il peut faire pour ses citoyens. Il y a cette pensée qui veut que the State owes us. Mais non ! Les responsabilités et devoirs ne sont pas à sens unique. C’est pour cela que j’ai fait comprendre au début que le dialogue est nécessaire. Et en tant que citoyens, nous devons bien comprendre que chacune de nos actions a une répercussion sur la société. C’est dans cette optique que même les plus démunis économiquement doivent être empowered pour être des citoyens responsables.

L’empowerment commence par l’éducation. Est-ce que le Child Allowance Scheme répond à ce besoin ?

Force est de reconnaître que, malheureusement, beaucoup de parents pauvres envoient leurs enfants à l’école parce que l’allocation sert de carotte. Il ne faut pas les juger. Cette allocation permet aux familles de vivre. Toutefois, comme c’est le taux de présence, soit 90%, en classe qui sert de critère pour l’obtention de cet argent, la performance académique et le progrès personnel de l’enfant ne sont pas pris en compte. Résultat : il y a des enfants qui ne savent toujours ni lire ni écrire et qui passent en grade supérieur à la fin de l’année scolaire grâce à la promotion automatique. Comme les parents sont eux aussi analphabètes, ils ne peuvent pas accompagner leurs enfants dans leur éducation. Je me base sur des faits pour avancer mes propos. Si l’enfant pauvre se retrouve dans un tel système, non seulement l’échec scolaire ne sera pas résolu, mais ce même système encourage la déscolarisation. Je vous parle aussi de la réalité des enfants déscolarisés que je rencontre dans la région de Camp-Levieux. A 13-14 ans, ils sont dans la rue en train de chercher de la ferraille pour en vendre. Lorsque l’argent de la vente arrive dans la famille, on se dit que le travail est au moins gratifiant et payant. Mais pas l’école. Car à quoi bon apprendre pour, d’une part, sortir de là sans savoir lire et écrire et, d’autre part, pour se retrouver sans emploi ?

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