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Gérard Sanspeur : « La situation économique est catastrophique ! »

Notre invité de ce dimanche est Gérard Sanspeur, ex-conseiller principal du Premier ministre qui, après sa retraite, s’est transformé en observateur attentif de l’évolution de la situation économique et sociale. Dans cette interview, réalisée jeudi dernier, il partage son analyse sur des sujets d’actualité, plus particulièrement la politique gouvernementale, sans pratiquer la langue de bois.

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Sur votre blog, vous n’arrêtez pas de dénoncer le gouvernement, son chef et ses conseillers, et malgré cela, vous n’êtes ni critiqué ni interpellé, et encore moins arrêté. Quel est le bouclier qui vous protège des coups d’un gouvernement extrêmement revanchard ?

— La réponse est toute simple : lorsqu’on dit la vérité, surtout si elle est documentée, personne ne peut venir vous accuser de quoi que ce soit. Il n’y a pas autre chose que cette vérité qui me protège…

Il n’y a pas quelques dossiers, quelques enregistrements bien conservés…

— (Rires) J’ai été tout le temps un fonctionnaire bien organisé. Je prends toujours la peine d’écrire au ministre « suite à la décision prise lors de la réunion que nous avons eue, vous m’avez donné des instructions formelles pour faire telle et telle chose. » C’est le conseil que je redonne aux fonctionnaires : il faut toujours garder des traces en prévision d’un nouveau gouvernement qui aurait des comptes à réclamer. C’est ce que j’ai fait dans le cas des dossiers Alvaro Sobrinho et des terrains de Landscope qu’on voulait donner à deux proches du pouvoir. Il n’y a pas de protection, mais une traçabilité de la prise de décisions et par qui. C’est ainsi qu’à mon époque toutes les réunions du conseil d’administration du BOI étaient enregistrées.

Comment expliquez-vous que les réunions du comité interministériel sur le Covid, présidé par le Premier ministre et qui a dépensé des milliards, n’avaient pas de procès-verbaux ?

— C’est un cas de manque de transparence absolu, qui semble être une manière de fonctionner, à tous les niveaux, de l’actuel gouvernement.

Vous nous aviez dit dans une interview, il y a un an, que Pravind Jugnauth était entouré de conseillers médiocres et incompétents… Est-ce que la situation s’est améliorée depuis ?

— La situation s’est détériorée et ni Pravind Jugnauth ni son gouvernement n’ont tiré les enseignements nécessaires pour la redresser. Prenons le dernier exemple en date : le projet d’un hippodrome à Côte d’Or. Un projet de cette envergure ne se décide pas comme ça. Il y a tout d’abord une étude de l’opportunité de la décision — oui, non, pourquoi et avec quel argent ? — avant même d’aller choisir un site. Après cette étape préliminaire se déclenche un ensemble de processus qui vient valider le projet au niveau technique, commercial, etc. Le plus grave dans ce projet d’hippodrome, c’est le conflit d’intérêts qui en fait partie et le gouvernement ne semble pas le comprendre. Pravind Jugnauth n’a rien appris de l’affaire MedPoint : il n’y a qu’à voir le conflit d’intérêts entre la politique monétaire et la politique budgétaire de la Banque de Maurice.

Quel est le conflit d’intérêts dont vous parlez dans le cas du projet d’hippodrome ?

— Landscope, qui possède des terres, se retrouve partenaire dans le projet d’hippodrome, ce qui fait qu’il n’y a plus de distinction entre le propriétaire du terrain et le projet. Du coup, le principe selon lequel Landscope va rester un master developper, qui gère les terrains et le schéma directeur, mais n’est pas partenaire de projets gouvernementaux et privés, est violé. L’incompétence continue à se développer au sein de l’actuel gouvernement.

 

En tant qu’ex-principal conseiller de Pravind Jugnauth pour les affaires économiques, quelle est votre analyse de la situation actuelle du pays dans ce domaine ?

— Précision importante : je n’ai pas été que le conseiller de Pravind Jugnauth. J’ai travaillé au plus haut niveau sous Navin Ramgoolam, Paul Bérenger et sir Anerood Jugnauth et plusieurs ministres des Finances. La situation économique du pays est catastrophique, que ce soit au niveau du tourisme, de l’industrie et des nouvelles technologies, pour ne citer que ces secteurs. Ce qui est encore plus grave, c’est qu’on ne sent pas que ce gouvernement a les compétences intellectuelles et les expertises nécessaires pour corriger le tir. Prenons le secteur des nouvelles technologies informatiques, qui aurait été LE secteur où Maurice aurait pu bien faire en cette période de crise. Au lieu de mettre en place des formations pour développer ce type d’activité économique et acquérir la main-d‘œuvre nécessaire, on construit des parcs technologiques ! Au niveau de la dette, on a enlevé le plafond et puisé, en toute opacité, dans les ressources de la Banque centrale. Il n’y a aucune réflexion pour que Maurice puisse devenir résilliente afin de faire face à la situation économique mondiale qui pourrait, qui va probablement empirer.

Mais quand on dit au gouvernement que la situation économique est plus qu’inquiétante et qu’il ne prend pas les mesures pour la contrer, il répond : « Akoz Covid sa, akoz lager an Ukraine sa ! »

— Mais déjà, avant le Covid, tous les indicateurs économiques annonçaient de mauvais jours pour Maurice. On peut comprendre que suite à la situation économique internationale, le taux de croissance va être bas, mais le fait est que le gouvernement fait tout pour détruire nos institutions — c’est-à-dire toutes les structures mises en place pour gérer le pays. Il place à la tête de celles qui existent des novices qui n’ont pas l’expérience nécessaire pour les gérer. Ce n’est pas vrai de dire que tout est de la faute du Covid. Je pense au contraire que cette épidémie est venue atténuer nos problèmes parce que sinon le gouvernement de Pravind Jugnauth aurait fait construire un série d’éléphants blancs comme ceux de Côte d’Or. Le Covid nous a sauvé d’une grande catastrophe face à un gouvernement qui ne semble pas comprendre que nous avons des ressources limitées et qu’il faut donc faire des choix stratégiques. L’exemple parfait de l’incompétence du gouvernement est le projet d’un hippodrome dont le pays n’a pas besoin, alors que nous faisons face à une grave crise économique et que les Mauriciens n’arrivent à boucler leurs fins de mois !

Est-ce que malgré tout ce que vous venez d’affirmer sur la gouvernance du pays, vous êtes optimiste pour l’avenir de Maurice ?

— Ce n’est pas une boutade : la pire des choses qui puisse arriver à Pravind Jugnauth c’est d’être réélu en 2024. Parce qu’il aura à corriger toutes le mauvaises décisions prises qui ont mené à la dégradation, et dans certains cas, à la destruction des institutions et des secteurs économiques du pays. Il a trop gaspillé pour avoir les ressources nécessaires. J’ai compté environ Rs 180 milliards dans des choses inutiles ou de mauvais investissements. Lorsqu’on a autant dilapidé, il ne reste aucune ressource pour faire face à l’avenir. C’est pourquoi il ne faut pas que les incompétents du MSM reviennent à la barre du pays, qui aura besoin d’une bonne équipe pour faire face à la situation catastrophique.

Vous tirez à boulets rouges sur l’incompétence du gouvernement. Vous trouvez que c’est mieux du côté de l’opposition, ou plutôt des oppositions ? Vous pensez qu’elles ont les compétentes et le sens de la vision nécessaire pour faire face à la situation catastrophique ?

— Pravind Jugnauth a voulu faire un joke en disant, pour justifier le renvoi des municipales, qu’il donnait un an à l’opposition pour s’organiser. Je crois que l’opposition doit le prendre au mot et profiter de cette année pour se remettre en cause, se régénérer, analyser le fonctionnement de ses partis respectifs et prendre les mesures nécessaires au lieu de se focaliser sur le poste de leader ou les conditions d’une alliance électorale. Après cet exercice, il faudra choisir les candidats potentiels en fonction de leurs compétences, et à partir de là, se mettre d’accord sur un programme et une répartition des tickets pour les prochaines élections.

Vous pensez que c’est possible avec des partis politiques dirigés par des leaders aux ego surdimensionnés pensant à leur survie en priorité ?

— C’est soit ça, soit permettre à Pravind Jugnauth de revenir au pouvoir en 2022, en dépit du fait que le principal intéressé vient de déclarer « personn pa kone… en 2024 nou kapav la, nou kapav pa la, me pei pou la. » On, dirait qu’il est en train de réaliser ce que le gouvernement élu en 2024 aura à faire. Et lui aura à rendre des comptes pour ses nombreuses promesses non tenues et la liste de mauvaises décisions prises, dont le fameux métro.

Que pensez-vous de ce métro qui était censé décongestionner la circulation routière, dont on vient d’inaugurer un nouveau tronçon ?

— Le métro a exacerbé le problème de la circulation dans nos villes. La route royale de Quatre-Bornes a été réduite à deux tuyaux, avec peu de possibilités de sortie qui ralentissent considérablement la circulation, en causant un inconvénient majeur aux commerçants. Une étude du trafic ainsi qu’une modélisation, même réalisée par un gopia, aurait démontré que le métro aurait occasionné une congestion automobile insoutenable sur la route St-Jean, alors qu’il était censé résoudre le problème de la circulation. Par ailleurs, il y a une contradiction majeure entre le métro et les by-pass et les ponts qui sont censés fluidifier la circulation. Est-ce que le pont de Phœnix a amélioré le trafic dans cette région ? La solution serait de réduire le nombre de voitures à Maurice, mais est-ce qu’il y a une politique allant en ce sens ?

Le budget va être présenté en juin dans un environnement économique que nous savons. Quelle est LA mesure que le ministre des Finances devrait impérativement prendre ?

— Il ne faut surtout pas entrer dans la logique de présenter UNE mesure spectaculaire mais cosmétique, mais s’attaquer aux vrais problèmes, qui sont multiples. Il ne faut pas présenter des mesures pour satisfaire des secteurs ou des parties de la population, mais penser à l’économie dans son ensemble. Mais cela étant, je pense qu’il faut investir dans la formation de la jeunesse et les nouvelles technologies de l’information pour créer des emplois. J’aurais fait des associations — pas avec l’équipe de football de Liverpool ! —, mais avec de grandes universités qui sont à la pointe de la technologie au niveau de l’intelligence artificielle.

Pourquoi est-ce que ce gouvernement ne semble ne pas savoir comment faire pour changer la donne et prendre les bonnes décisions ? Qu’est-ce qui le bloque ?

— Nous sommes en train de continuer à faire ce que nous avons fait dans le passé. Depuis des années. Il y a un homme qui fait ce passé perdurer, il est à la tête du ministère des Finances, c’est Dev Manraj. Il aurait dû avoir pris sa retraite depuis belle lurette. En tant que Secrétaire financier, il y a des réformes pour la transparence qu’il fallait faire, mais qu’il a refusées et, de ce fait, il a beaucoup contribué à la situation catastrophique dans laquelle le pays se trouve. Grâce, notamment, aux nombreux projets d’éléphants blancs qu’il a approuvés !

Je vous laisse la responsabilité de vos propos. Mais en attendant, on pourrait vous rétorquer qu’en dépit de vos dénonciations, le pays roule et a, par exemple, réussi à sortir de la liste noire de l’Union européenne…

— Pour commencer, nous n’aurions jamais dû être sur cette liste. Ensuite, de la manière dont nous « progressons », il n’est exclu que Maurice soit remise sur cette liste. Il est même très probable que Moody’s pourrait dégrader Maurice, ne serait-ce que sur la base du remboursement de la dette.

Ce à quoi un partisan du MSM pourrait vous répondre, en tentant un mauvais jeu de mots, « même si Moody’s nous dégrade, nous avons Modi ! »

— La faille dans ce « raisonnement » est la suivante : si vous savez que vous allez être au pouvoir pour cinq ans, il faut construire des bases en soutenant les institutions, assainir les finances publiques, moderniser les corps paraétatiques, entre autres. Et ça, il n’y a personne qui peut vous aider à le faire, même Modi qui, d’ailleurs, ne le fait pas chez lui. C’est pourquoi je suis pour un changement de gouvernement pour faire les réformes indispensables que Pravind Jugnauth ne peut pas faire.

Vous croyez qu’il y a vraiment une volonté de réforme et de changement chez l’opposition ou est-ce qu’elle n’a pas qu’un objectif : tirer Pravind Jugnauth et le MSM du pouvoir pour prendre leur place ?

— C’est pourquoi il faut que cette année que Pravind Jugnauth a « donnée » à l’opposition soit utilisée à bon escient. Une année va suffire pour la réforme interne des partis, le recrutement et faire le projet de société dont Maurice a besoin. C’est comme la culture bio : si on n’améliore pas la terre, on n’aura pas les bons fruits. Nous sommes arrivés à un point de non-retour : soit on change et on reforme, soit on coule. Nous avons perdu l’avance que nous avions en termes de nouvelles technologies de l’information. Le miracle économique est en train de se transformer en cauchemar et il faut prendre des décisions radicales, pas des mesures cosmétiques que l’on met dans le budget et étant sûr de ne pas les réaliser.

Un ressortissant slovaque a été extradé, déporté ou renvoyé de Maurice la semaine dernière à la demande des autorités de son pays. Comment est-ce que cet étranger surveillé par la police slovaque depuis 2015 a pu obtenir un permis de travail et de résidence à Maurice en 2018 ?

— Si je n’avais pas été au BOI à l’époque, Alvaro Sobrinho aurait obtenu tous les honneurs de ce pays. Je ne connais pas le dossier que vous évoquez, mais je peux dire que dans le cadre de Sobrinho, la FSC avait fait due diligence pour qu’il obtienne ses permis et j’ai arrêté à temps cette procédure, sans laquelle de l’argent sale aurait été introduit dans notre offshore. La question est de savoir si les institutions responsables de faire les contrôles appliquent les règlements avec la rigueur nécessaire aujourd’hui.

Une question plus personnelle : est-ce qu’aujourd’hui avec le recul, vous ne regrettez pas d’avoir abandonné le pouvoir que vous aviez pour respecter quelques principes et valeurs ?

— C’est vrai que j’étais extrêmement proche du Premier ministre et donc powerful. Parfois, je me dis : est-ce que je n’aurais pas pu, pas dû, être moins intransigeant ? La réponse est toujours non, j’ai fait ce que j’avais à faire et peut-être même que j’aurais dû avoir été beaucoup plus intransigeant. Je ne suis pas laissé faire et je ne le regrette pas. Ma chance, c’est que j’étais indépendant financièrement et intellectuellement, et que j’ai pu m’en aller. Ce n’est pas le cas de tous les fonctionnaires ou, par exemple, d’un député qui n’était rien et qui se retrouve avec un salaire fort, une voiture de fonction, des allocations. Comment voulez-vous qu’il abandonne tout ça pour des principes… il devient un suiveur qui dit ce qu’on lui dit de dire !

Comment allez-vous participer aux changements politiques que vous appelez de vos vœux ? En créant un nouveau petit parti ?

— Je n’ai rien contre les nouveaux petits partis. C’est une façon de montrer son mécontentement face à la mauvaise gestion et c’est bon pour la démocratie. Face à l’objectif qui est de retirer du pouvoir un gouvernement incompétent, cette floraison de partis peut diviser les forces. Il y a déjà trois grands qui sont le MMM, le PTr et le PMSD, qui ont une histoire – même s’ils ont tous fait des gaffes — et qui sont relativement démocratiques. Ce n’est pas le MSM, où on vous contacte par téléphone, on vous donne rendez-vous avec le PM qui vous fait entrer directement dans le Comité central ou le Bureau politique du parti. Il y a dans les partis dont nous parlons des structures de décision, une forme de démocratie, pas de transfert de pouvoir papa-piti. Si j’avais à faire un choix et formuler une demande d’entrer en politique, j’irais vers un de ces trois partis.

Mais en adhérant à un parti politique, est-ce que vous n’allez pas perdre cette indépendance d’esprit qui fait votre caractéristique, dans un monde ou prime la position, la discipline et le discours du parti ?

— Je vous avoue que la possibilité de perdre mon indépendance me fait peur d’intégrer un parti politique. Si j’intègre un parti, j’aimerais garder mon indépendance d’esprit pour pouvoir dire au leader qu’il est en train de faire une gaffe.

Vous croyez que c’est possible dans le monde politique mauricien ?

— Ce sera en tout cas ma condition pour intégrer un parti. Si j’ai été capable d’aller contre une décision du cabinet des ministres, je ne vais pas être comme un mouton qui va suivre le troupeau. Mais nous n’en sommes pas encore là. J’aimerais terminer en disant qu’il me semble que Pravind Jugnauth commence à réaliser l’ampleur de la situation. C’est ce qui lui a fait dire la petite phrase selon laquelle « personn pa kone… en 2024 nou kapav la, nou kapav pas la, me pei pou la ». Je ne demande pas au PM de faire une confession publique pour faire ses erreurs. Il peut dire que « mistakes have been made, let’s see how to correct them » et de prendre les mesures appropriées. Cela étant dit, je ne pense pas qu’il soit capable de reconnaître qu’il a fauté !

Et si d’aventure après avoir lu cette interview Pravind Jugnauth dit : « Sanspeur a de bonnes idées, pourquoi ne pas lui dire de revenir au gouvernement ? » Si cette hypothétique proposition vous était faite, qu’elle serait votre réponse ?

— J’ai déjà eu un appel de quelqu’un, très haut placé, qui m’a dit : on reconnaît que tu donnais les bons conseils. Il faut que tu tone down un peu afin qu’on puisse préparer ton retour. Ma réponse se trouve dans ce que j’ai dit dans cette interview, où vous ne pouvez pas me dire que j’ai toned down ! Il n’est pas question que je retourne au gouvernement, parce que je suis convaincu qu’ils n’ont pas la volonté de bien faire pour le pays. Moi, ce qui m’intéresse, c’est de m’engager dans un des grands partis de l’opposition pour apporter ma pierre à l’édifice. À condition que ces partis utilisent à bon escient l’année que Pravind Jugnauth leur a si généreusement « accordée ».

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