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Gratter là où ça fait mal…

Du Wakashio à Salman Rushdie… Le rapport ? Une semaine lourde d’émotions, qui vient mettre en lumière à quel point, au-delà du vacarme environnant, la création artistique est plus que jamais essentielle à notre vivre au monde.

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Wakashio d’abord.

Cette semaine a marqué le deuxième anniversaire de l’échouage catastrophique sur nos côtes et de notre première expérience traumatisante de marée noire. Et deux films marquent ce triste anniversaire.

En premier lieu, Wakashio : lespwar odela marenwar, un film-documentaire de 55 minutes réalisé par CARES (Centre for Alternative Research and Studies, Rezistans ek Alternative et Rising Ocean. (https://www.youtube.com/watch?v=77o4thDRvkM)

Le film pose d’abord le parcours du vraquier, appartenant à la compagnie japonaise Okiyo Maritime, enregistré au Panama et géré par Mitsui OSK, un des plus grands bateaux au monde, 300 mètres de long, 50 mètres de large, 203 000 tonnes au total. Quittant la Chine le 4 juillet 2020 à destination du Brésil, il fait une escale à Singapour avant de s’échouer à Pointe d’Esny le 25 juillet 2020. Alors porteur de 4 000 tonnes de fuel. Ignorant les appels désespérés de nombreux Mauriciens avertis, notamment de pêcheurs de Mahebourg qui connaissent bien la mer et les courants à cet endroit, le gouvernement mauricien choisit de ne rien faire. Douze longs jours plus tard, ce qui était tellement prévisible finit par arriver : le 6 août, le bateau se fissure, le fuel commence à se répandre dans les eaux du sud-est.

La suite du documentaire se concentre sur ce qui s’est passé sur le Mahebourg Waterfront à partir de cette date. D’abord l’initiative des militants de Rezistans ek Alternativ qui, autour d’une idée de David Sauvage, vont les premiers se mettre à la fabrication de bouées en paille de canne, rempart artisanal et écologique face aux hydrocarbures déversés dans notre lagon par le Wakashio. En cela, ils seront très vite rejoints par des milliers de Mauricien-nes venu-es de toute l’île, galvanisé-es par la volonté impérieuse de sauver notre magnifique côte sud-est de ce désastre. Le film se pose ainsi comme un « hommage à toutes celles et ceux qui ont fait preuve de beaucoup d’amour et de solidarité pou amenn lespwar malgre marenwar ». Mais il témoigne aussi de la façon dont l’île Maurice est arrivée, en ces heures sombres, à une prise de conscience capitale : soudain, la population locale s’est rendu compte qu’au-delà de l’inertie politique, il lui était possible de prendre les choses en main et de faire changer le cours des choses. Une prise de conscience très politique, qui a ouvert par la suite sur la manifestation monstre qui réunira plus de 100 000 personnes à Port Louis le 29 août 2020, réclamant la démission du Premier ministre Pravind Jugnauth et de son gouvernement. Avec la non-suite que l’on connaît…

Le deuxième film qui sort deux ans après peut être considéré comme plus « poétique ». Réalisé par David Constantin, Grat lamer, pintir lesiel a choisi, au-delà de la sidération de l’instant, de poursuivre l’histoire. Et en cela, il se révèle aussi profondément politique.

« En août 2020, comme l’ensemble de mes compatriotes, j’ai assisté, sidéré, à la marée noire causée par l’échouage du Wakashio. Au milieu du grand tumulte médiatique, comme des dizaines d’autres caméras venues du monde entier, la mienne a fixé ces images que nous connaissons tous, les mêmes qui défilent à chaque nouvelle marée noire dans le monde: oiseaux mazoutés, populations démunies, moyens dérisoires et plages souillées. Des images vidées de leur sens tant nous nous y sommes habitués au fil des années » écrit David Constantin.

« Puis les caméras de télévisions sont reparties et je suis resté seul avec la mienne. Le turquoise de la mer est revenu, mais la torpeur retrouvée des villages côtiers n’a pas suffi à recouvrir le désarroi des habitants désormais livrés à eux-mêmes. Comment raconter ce moment d’après ? Que se passe-t-il une fois les yeux du monde refermés ? Une fois le mazout absorbé, les traumatismes disparaissent-ils aussi ? » interroge-t-il.

C’est pour tenter de déterminer « comment inscrire dans un film ce silence qui a suivi la catastrophe » que David Constantin a fait appel à un autre artiste mauricien, le poète et slameur Lionkklash Clovis. Entre les deux hommes s’imposera l’urgence de proposer à « ces hommes et ces femmes profondément blessés, de sublimer leur traumatisme par la poésie et l’écriture, de les aider à faire de ce mazout visqueux et noir qu’ils ont gratté jour et nuit, une couleur éclatante pour repeindre fièrement leur ciel ».

Ce processus sera donc filmé. Et il en résulte cet extraordinaire documentaire, tourné grâce notamment à l’aide financière de la MCB, et que toute l’île Maurice devrait voir d’urgence (www.mcb.mu/film).

On y rencontre Dominique, Virjinie, Sandy, Jenyma, Davina, Christophe, Aria, Athena, Rikendy, Ludovic, Selena, Selencia, Karen. On y touche du doigt combien leur quotidien est toujours affecté par cette tragédie. Comment des vies humaines sont lourdement et durablement impactées par des décisions/non-décisions politiques qui n’ont cure de l’impact humain de leur pouvoir. Il y a là des passages terriblement émouvants, avec toute la subtilité que l’on connaît à la caméra de David Constantin, où l’on mesure l’impuissance, le désespoir, la colère, mais aussi la résilience de personnes qui ont vu anéantir les efforts de toute une vie pour offrir à leurs parents âgés ou à leurs enfants une existence digne. Et il y a là, clairement exprimé, le pouvoir du dire et de l’écrire pour tenter de faire face à ce que peut nous infliger la brutalité et l’injustice du monde.

C’est aussi ce qu’a toujours dit la création littéraire de Salman Rushdie.

Poignardé cette semaine à de multiples reprises alors qu’il s’apprêtait à prendre la parole sur une scène dans l’état de New York, l’écrivain de 75 aurait finalement été rattrapé par la fatwa qui le frappait depuis 30 ans. Menace de mise à mort lancée en 1989 par l’ayatollah iranien Rouhollah Khomeiny, qui accuse son roman Les versets sataniques d’être blasphématoire pour l’islam.

S’il avait été contraint dès lors à vivre dans la clandestinité et sous protection policière, Salman Rushdie avait tenté depuis quelques années de reprendre une vie à peu près normale, refusant de laisser sa condition d’écrivain être réduite à la censure religieuse édictée contre lui.

Tout au long de cette période, Salman Rushdie n’a jamais renoncé aux vertus d’irrévérence de la littérature. Lui qui, avec l’extraordinaire Midnight’s Children en 1981, nous offrait l’un des plus grands chefs d’œuvre du storytelling, où une esthétique jouissivement baroque et burlesque porte un pamphlet politique sans concessions. On y suit, captivé, les péripéties de la vie de Saleem Sinai, né à minuit sonnant à Bombay le 15 août 1947. Comme les mille et un enfants nés à ce moment précis où l’Inde accède à l’indépendance, il est doté de pouvoirs magiques et se retrouve enchaîné à l’histoire de son pays… Elu en 2008 meilleur Booker Prize de toute l’histoire de ce prestigieux prix, Midnight’s Children a eu une influence déterminante sur la littérature de ces trois dernières décennies. Contre cela, contre le pouvoir essentiellement perturbateur de la littérature et de la création artistique dans son ensemble, aucune fatwa n’y pourra rien.

« J’écris parce que quelque chose ne va pas » disait Jean d’Ormesson.

« Si le livre que nous lisons ne nous réveille pas d’un coup de poing sur le crâne, à quoi bon le lire ? Un livre doit être la hache pour la mer gelée en nous » écrivait Franz Kafka en janvier 1904 à son ami Oskar Polak.

Ils auront beau faire. L’art, toujours, sera là pour gratter là où ça fait mal, pour questionner, mettre en doute, bousculer, pour briser autour de nous la mer de mazout  de l’incompétence et en nous la glace de l’indifférence.

Cela, personne, jamais, ne pourra le tuer…

 

SHENAZ PATEL

 

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