Cette semaine, j’ai rouvert une porte scellée par le sel, le sable et le temps. À la faveur d’un souvenir que Facebook me propose, je revois le campement de mon enfance.
Le campement.
Celui-là même qui continue d’exister, ailleurs encore, dans un repli de la mémoire, là où le bruit de la mer ne gêne aucune âme du rivage.
Me reviennent en mémoire les portes en métal et d’autres en bois, fermées, elles, par une lourde barre. À peine ouvertes, elles invitaient à mettre littéralement les pieds dans l’eau.
On y vivait dehors, presque tout le temps. Les ouvertures béantes laissaient entrer le soleil et le vent. Les journées n’avaient pas d’horaires précis, se laissant guider par la mer.
Le matin commençait avec la douce lumière qui filtrait entre les cocotiers et les filaos. La journée, rythmée par les baignades, les châteaux de sable, les bons repas, le parfum d’une tarte à la banane ou des achards en préparation, s’achevait bien après le coucher du soleil. Les conversations refusaient alors de s’éteindre et les enfants jouaient aux cartes, à action ou vérité, ou encore gambadaient sur le sable, les cheveux et le corps entièrement couverts de sable. À cette heure tardive, l’air salin devenait une seconde peau.
Les feux de camp avaient la cote et devenaient le cœur battant des soirées. Bien qu’épuisés, nous étions émerveillés devant les flammes dansantes et les crépitements qui nous imposaient le silence, juste avant l’appel du sommeil et des rêves bercés par les vagues.
Le campement appelait à une vie collective. Les anciens y tenaient une place centrale, silhouettes familières et rassurantes. Ils observaient, commentaient, riaient parfois de nos élans maladroits, gardant un œil bienveillant sur l’insouciance de notre jeunesse. Ils étaient aussi témoins de nos éclats de rire et des parties de cache-cache. Mémoire vivante du lieu, ils savaient comment c’était avant et, sans le savoir, ils gravaient déjà nos souvenirs de demain.
Il y avait des femmes fortes, à l’instar de Mamandie, une vraie matriarche, pilier discret et autoritaire de ce petit monde qui évoluait autour d’elle. Les femmes de ce lieu aimaient la présence des autres. Elles affectionnaient aussi l’art de nourrir, de réunir et de veiller. Leur générosité, silencieuse et sincère, a laissé des traces durables. On se sentait bien dans leurs bras ou sur leurs genoux, simplement, comme à l’abri du monde, sans avoir besoin de se formaliser.
La présence des aînés, figures importantes du campement, était marquante par le sens de l’accueil et le désir de faire le lien. Ce campement était un lieu rassurant, où la liberté ne s’inquiétait jamais, tant elle était partagée.
On y a grandi, vraiment. Certains au sens propre. D’autres en apprenant à regarder la mer autrement, à écouter le silence entre deux vagues et à apprivoiser le temps.
À l’arrière, de grands arbres de massons offraient leurs piquants à ceux qui marchaient pieds nus. Ils semblaient immuables, comme s’ils avaient toujours été là et qu’ils le seraient toujours, gardiens silencieux des séjours passés.
Devant, un veloutier offrait généreusement son ombre. On s’y retrouvait naturellement. Point de rencontre des jeunes et des amoureux, les gens s’y asseyaient, discutaient, partageaient ou flirtaient.
L’accueil était spontané dans cette résidence. Certains ont vécu des épisodes de leur vie qui les ont façonnés et tous ceux qui y ont séjourné étaient déjà convaincus que ces instants survivraient au temps. Les rires et la bonne humeur se mêlaient au clapotis de l’eau, et le temps semblait alors plus indulgent qu’aujourd’hui.
À travers les souvenirs partagés via Facebook depuis la photo postée, je me rends compte à quel point les mérites de cet endroit sont profondément ancrés dans la mémoire collective : beau, magique et chaleureux. Proches et amis se rappellent des moments forts : l’enfance, l’insouciance, des vacances en famille, des amitiés durables, et même une lune de miel il y a cinquante ans. Le lieu était synonyme de joie de vivre, de convivialité et de liberté, où plusieurs générations se retrouvaient, ensemble.
Un proche se souvient aussi de ma mère enceinte de moi, assise sur une natte, aiguille en main. Elle préparait la layette pendant que le vent jouait avec les tissus. Cette attente douce d’un enfant à naître dans un décor déjà plein de promesses est une scène simple, presque banale, et pourtant profondément déterminante, comme un prélude à tout le reste.
Le cadre naturel revient aussi à l’esprit, indissociable de cette atmosphère conviviale.
Cependant, un sentiment partagé de nostalgie et de tristesse se dégage face à la transformation des environs, désormais marqués par les constructions en béton, entraînant une perte d’identité et de mémoire du lieu.
Les lignes sont plus droites, plus froides. Le charme n’est plus le même sans ce cachet authentique. Les murs simples et la vie sans artifices étaient une plus-value de ce qui s’y vivait. L’idée du vivre-ensemble et du partage y était profondément ancrée, instinctive même.
Pourtant, rien n’est perdu. Tant que les souvenirs circulent, tant qu’ils se répondent, tant qu’ils trouvent refuge dans les mots.
Les campements comme celui-là existent encore, quelque part. Dans les récits partagés, dans la nostalgie douce, dans ce sentiment commun d’avoir vécu quelque chose de rare. Les pieds dans l’eau. Le cœur léger. L’insouciance, intacte, le temps d’un souvenir.
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