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Le Dr Keyvoobalan Pauvaday : « Il faut instituer une commission d’enquête sur la Santé »

Notre invité de ce dimanche est le Dr Keyvoobalan Pauvaday, ex Directeur Général des services de Santé. Il nous livre son sentiment sur le travail du ministère de la Santé, souligne les incohérences et les informations « trafiquées » qui lui ont fait perdre la confiance d’une bonne partie de la population. Le Dr Pauvaday préconise l’institution d’une commission d’enquête indépendante pour faire la lumière sur le fonctionnement du ministère de la Santé.

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Comment se fait-il qu’après avoir réussi son premier confinement, Maurice se retrouve aujourd’hui dans une situation que le ministre de la Santé – pourtant partisan du ‘nous contrôlons totalement et très bien la situation’ – soit obligé d’admettre que le pays est dans une situation critique ?
— Une précision pour commencer. Je réponds à vos questions pour deux raisons : donner mon opinion sur la situation et pour mettre en évidence le fait que les autorités semblent gérer la crise sanitaire “by trial and error”, alors que nous sommes en train de parler de souffrance et de morts ! Si les décisions nécessaires ne sont pas prises, la situation sanitaire ne fera qu’empirer. Une des principales raisons de la situation sanitaire actuelle découle du refus du ministère de donner des informations sur la pandémie, le nombre de cas positifs et mortels. Ce n’est qu’en octobre de cette année que le ministère a donné les premiers chiffres sur les tests antigen rapides, et ce, alors que tout le monde savait que l’épidémie se répandait dans le pays depuis des semaines. Pourquoi est-ce que cette information n’a pas été rendue publique, comme le demande l’OMS ? Pourquoi est-ce qu’on n’a jamais révélé depuis quand le variant Delta a fait son apparition à Maurice ? Selon mes informations, depuis août et septembre, le nombre de cas positifs par les tests a augmenté et les premiers cas du variant delta ont été détectés. Et malgré ces informations inquiétantes, le 1er octobre on ouvre les frontières, on autorise 100 invités par mariage, on augmente le nombre de fidèles dans les services religieux, on permet les pique-niques de 50 personnes sur les plages sans masques !

Est-ce que ces mesures n’ont pas été prises pour donner un faux feel good factor aux Mauriciens pour ajouter à l’image de Maurice destination “relatively covid free”, faciliter la réouverture des frontières et le retour des touristes ?
— Si cela a été fait intentionellement, en connaissance de cause, cela relèverait d’un délit criminel. Car il ne faut pas oublier que ce faux feel good factor a conduit des Mauriciens à baisser la garde, à moins respecter les mesures sanitaires, ce qui a provoqué des malades et des morts.

Depuis plusieurs semaines, le leader et les parlementaires de l’opposition affirment que les statistiques données par le ministère de la santé ne sont pas exactes, certains disant même qu’elles sont trafiquées. Vous partagez cette opinion ?
— Seule une commission d’enquête pourrait répondre précisément à cette question. Mais déjà, on peut s’interroger sur le fait qu’alors que le nombre de cas positifs détectés par les tests rapides étaient en augmentation, ces chiffres n’ont pas été rendus publics. Selon certaines informations, beaucoup de pressions ont été exercées d’en haut, notamment du ministère du Tourisme et du secteur touristique pour aider à créer les conditions nécessaires, dont le feel good factor dont vous parlez, pour permettre la réouverture des frontières.

A qui devrait-on confier cette enquête à la direction du ministère de la Santé ?
— Je parlais d’une enquête sérieuse, professionnelle, menée par un comité indépendant, sur le modèle de ce qui se pratique dans les pays démocratiques. Dans ces pays, il est tout à fait normal que les décisions prises par les ministères soient auditées, évaluées et les erreurs soulignées pour qu’elles ne soient pas répétées aux dépens de la population.

Vous avez été Directeur General de la Santé. Est-ce que si vous étiez en poste aujourd’hui, vous auriez pu résister aux pressions et instructions venant d’en haut ?
— Je vous réponds oui et vous citerai un exemple précis. Quand l’épidémie d’Ebola a éclaté, Maurice ne disposait pas de facilités pour isoler médicalement les éventuels malades. J’ai représenté le ministère de la Santé à une réunion de très haut niveau au PMO où j’ai dit que face à notre manque de moyens et pour prendre toutes les précautions, il fallait fermer nos frontières avec les pays d’Afrique. On m’a répondu que ce n’était pas possible en raison de nos liens diplomatiques, touristiques, économiques et amicaux avec ces pays. J’ai répondu que si cette mesure n’était pas prise et que si un cas d’Ebola était détecté à Maurice, chacun aurait à prendre ses responsabilités. Les frontières ont été fermées avec les pays africains pendant quelque temps.

Cela se passait il y a des années, à des années lumière de la situation actuelle. Est-ce que vous pensez qu’aujourd’hui ceux qui dirigent le ministère de la Santé peuvent faire leur devoir en disant non aux mauvaises décisions qu’on leur impose ?
— Savez-vous que la personne qui occupe aujourd’hui le poste de directeur de la Santé, qui est par ailleurs un excellent chirurgien, n’a pas d’expérience de l’administration de la Santé ? Ce qui est contraire à la politique pratiquée dans la Santé à Maurice depuis l’indépendance ! Avant, tous les directeurs de la Santé avaient des qualifications, une expérience du terrain et une pratique de l’administration. Le règlement qui imposait cette pratique a été amendé. C’est ce manque d’expérience qui explique, en partie, les mauvaises décisions prises dans le cadre de la lutte contre la pandémie. Le fait de nommer à des postes de responsabilité des personnes qui ont des qualifications académiques, mais aucune expérience pratique, fait aussi partie des mauvaises décisions.

Est-ce qu’il n’y a pas de réflexion à court, moyen et long terme, pas de stratégie sur ce que le ministère doit faire pour gérer la situation sanitaire dans le pays ? Je vous pose la question car avec les décisions prises puis renversées, on a le sentiment que le ministère gère au jour le jour, pour ne pas dire au cas par cas. Je pense à la vaccination ouverte à tous pendant trois jours, avant qu’on ne se rende compte que les foules sans respect des gestes barrières pouvaient créer des centres de contagion.
— Nous sommes beaucoup à nous poser cette même question. Il faut créer un climat de confiance autour de la stratégie pour lutter contre la pandémie. Le ministre doit faire ce qui aurait dû avoir été fait depuis des mois : mener une politique de vérité sur les statistiques afin que le Mauricien soit au courant de la situation réelle et s’engage dans le combat contre la pandémie. Il existe au ministère une unité qui ne sert pas seulement à collationner les statistiques – sur les consultations et admissions dans les hôpitaux, le nombre de morts, etc. –, mais également à les analyser. C’est une façon de sensibiliser la population, au lieu de lui présenter des statistiques «arrangées» pour lui procurer le fameux « feel good factor ». La pratique de la vérité fera prendre conscience de la gravité de la situation et pousser les Mauriciens à s’engager dans le combat. Si cette unité ne mesure pas, n’analyse pas, ne fait pas de projections ou ne reçoit pas l’ordre de le faire, alors là, nous nageons non seulement dans l’irresponsabilité, mais également dans l’incompétence.

Est-ce que le lockdown, réclamé par certains, serait la solution du problème sanitaire ?
— Comme l’a dit le Premier ministre «lockdown pas enn badinaz, ca !». Mais il faut dire la vérité aux Mauriciens, partager les chiffres qui vont nous permettre de déterminer s’il faut ou non faire un confinement. Il y a plusieurs raisons pour instaurer un lockdown (i) empêcher le virus d’entrer dans le pays (ii) avoir le temps de s’informer sur le virus pour se préparer à le combattre et (iii) pour éviter que les structures de santé soient débordées et ne puissent pas répondre à l’appel. Il ne suffit pas de dire que «lockdown pas enn badinaz», il faut expliquer les raisons de la décision, surtout quand elle concerne directement toute la population. On dit que le gouvernement n’explique pas pourquoi il ne veut pas, pour le moment, d’un lockdown, pour éviter de créer un sentiment de panique dans la population. Il ne se rend pas compte que c’est en refusant de publier les vraies statistiques qu’il est en train de créer un sentiment de panique dans le pays. Les déclarations contradictoires du ministre de la Santé au Parlement et à ses conférences de presse ajoutent à la confusion ambiante et contribuent à la panique qui est en train de monter dans la population.

Que pensez-vous du programme de vaccination qui, selon un ministre, était la seule solution à la pandémie ?
— Dans tous les pays du monde, on commence par vacciner d’abord la population à risque, c’est-à-dire les personnes les plus âgées. Ici, on a bien commencé mais mal continué. J’ai vu, en début de semaine, des foules avec des personnes de tous âges faisant queue sous le soleil, sans beaucoup respecter les gestes barrière, pour essayer de se faire vacciner. Est-ce que l’on sait qu’en mai de cette année, l’OMS a publié un rapport pour dire qu’elle n’avait pas d’évidence que le vaccin Sinopharm était efficace pour les personnes de 60 ans à monter? Or à Maurice, nous avons vacciné beaucoup de personnes de ce groupe d’âge avec Sinopharm. Cela équivaut à dire que les Mauriciens au-dessus de 60 ans vaccinés avec Sinopharm sont moins protégés. Est-ce qu’avant de procéder à ce type de vaccination avec le Sinopharm, le comité responsable des vaccins n’a pas estimé utile de partager cette information aux vaccinés ? Il faut savoir comment et par qui la décision de vacciner les personnes de plus de 60 ans avec Sinopharm a été prise, en dépit de la recommandation de l’OMS. Il faut également savoir combien de personnes du 3e âge ont été vaccinées au Sinopharm et combien d’entre elles sont décédées depuis.

Comment réagissez-vous à la décision du ministère de faire appel à des infirmiers réunionnais et indiens pour renforcer les équipes locales ?
–Il était temps de se rendre compte que les équipes locales qui sont sur le front line depuis le début de la pandémie sont épuisées, vidées, que leur moral est au plus bas. Certains ont été contaminés, d’autres sont morts. Avant d’aller chercher ailleurs, regardons ce que nous avons chez nous. Il y a dans les service des gens formés qui pourraient être mis à contribution, mais on ne le fait pas pour des raisons que je n’arrive pas a comprendre. Il y a des right men /women dans le service, mais on ne les met pas dans les right places. Avant de faire appel aux étrangers, est-ce qu’on s’est enquis du nombre de retraités connaissant parfaitement le système qui seraient disposés à remettre leur uniforme pour donner un coup de main ? Pourquoi ne fait-on pas appel aux médecins et infirmiers nurses qui viennent de prendre leur retraite et qui ont une expérience formidable à partager ?

Beaucoup disent avoir perdu confiance dans l’hôpital. Certains préfèrent même se soigner chez eux pour ne pas y aller. Est-ce que vous comprenez cette réaction ?
— Avec ce qu’on entend et ce qu’on voit sur les réseaux sociaux, il y a de quoi avoir peur de l’hôpital qui, selon le ministre de la Santé, fonctionne sans problème. Mais quel signal envoie-t-on sur la capacité de l’hôpital à gérer la crise sanitaire quand les personnalités de l’Etat – dont le Président de la République – testés positifs au covid 19 vont se faire soigner dans les cliniques privées ?

Des médecins commencent à s’interroger sur l’efficacité réelle des masques de protection qui se vendent de plus en plus bon marché. Si ces masques ne protègent pas correctement, ils pourraient aider à la propagation du virus. Est-ce que ces médecins ont raison de poser la question ?
— Ils ont parfaitement raison de le faire. Cela fait presque deux ans que nous utilisons des masques supposément de protection qui sont vendus au coin de la rue. Est-ce que le Mauritius Standard Bureau a, depuis, fait faire des tests sur la capacité des masques à protéger l’utilisateur ? Est-ce que les masques ne protègent pas plus des amendes de la police que du virus ? Mais quand on sait qui a été nommé au poste de responsable de cette institution et dans quelles conditions…

Le ministre de la Santé affirme qu’il y a suffisamment de lits libres dans les hôpitaux.
— Je me demande si on n’est pas en train de déshabiller saint Paul pour habiller saint Pierre. Si on n’est pas en train, comme cela a été le cas au début de la pandémie en Europe, de se concentrer sur les cas de covid en renvoyant les autres patients et leurs traitements à plus tard. Il faudrait savoir si le “enough place” du ministre ne se fait pas au détriment des autres patients, des autres malades.

Le dernier scandale en date au ministère de la Santé est le manque d’oxygène dans les hôpitaux. Pour palier cette carence, le ministère a dû faire appel d’urgence à La Réunion. Votre commentaire ?
— Il a été dit que le contrat de fourniture d’oxygène a été donné à « enn nu dimunn. » Mais est-ce que dans la cadre de la pandémie qui – nous le savons tous et le ministère de la santé en premier – attaque les voies respiratoires, ce qui nécessite des ventilateurs et de l’oxygène, il n’aurait pas été plus logique de donner le contrat à deux entreprises afin de pouvoir faire face à la demande qui ne pouvait qu’augmenter ? Est-ce que face à la pandémie, le ministère n’aurait pas dû prendre les précautions pour une grande demande d’oxygène ? Si cette décision avait été prise, dans l’intérêt du ministère et des patients, nous ne nous serions pas retrouvés dans la situation d’envoyer un SOS à La Réunion pour un envoi urgent. Parce que celui à qui le contrat a été attribué est dans l’incapacité de faire face à la demande, d’autant qu’il commande son oxygène à l’étranger alors que nous avons des fabriquants de ce produit à Maurice !

Comment faire pour que le ministère de la Santé fonctionne normalement, dans l’intérêt de la population ?
— Il faudrait instituer une commission d’enquête sur le fonctionnement du ministère de la Santé depuis la découverte du covid 19 et les différentes décisions prises jusqu’aujourd’hui. Il y a eu tellement de maldonnes, tellement de mauvaises décisions prises, mal expliquées ou pas justifiées. Je suis désolé d’être négatif, mais comment faire autrement avec les faits dont nous disposons, pas ceux dont on nous cache l’existence. Ensuite, il faut arrêter de jouer à l’autruche pour dire que tout est correct, que la situation est sous contrôle, alors que le bateau fait eau de toutes parts. Il faut prendre problème par problème, pratiquer un audit des politiques en place, questionner leur efficacité et, si besoin, en changer pour d’autres plus performantes. Il faut donner des instructions claires aux équipes pour qu’elles puissent fonctionner efficacement. Mais tant qu’on n’introduira pas le concept d’accountability dans le service, les choses ne changeront pas. Tant qu’il n’y aura pas de compte à rendre, des responsabilités à assumer pour avoir pris une décision ou d’avoir accepté de mettre en application une mauvaise directive, tout continuera comme maintenant.

Comment voyez-vous l’avenir du pays ?
— Il est bien sombre, à mon avis, et pas que sur le plan médical. Comment pourrait-il en être autrement quand une seule et unique personne, le Premier ministre, nomme tous ceux qui occupent une fonction dans le système ? Il nomme le Président qui nomme les membres de la PSC, de la LGSC, des corps paraétatiques, le directeur de l’ICAC, le Secrétaire du Cabinet. Tous les politiciens de ce pays sont responsables de cet état de situation puisqu’ils ont laissé ce système autocratique se développer, sans oublier le calcul communal qu’il y a derrière tout ça. On l’a déjà dit: le MSM n’est pas un parti politique, mais un business group et au gouvernement, il fait du business !

Je comprends maintenant pourquoi Navin Ragooolam affirmait que vous aviez pris une retraite prématurée parce la famille Jugnauth ne vous aimait pas ! Nous allons terminer en revenant au covid, surtout avec ce nouveau variant venu d’Afrique du Sud – l’Omicron (B 1.1.529 ) – qui a contraint les autorités mauriciennes à fermer les frontières avec l’Afrique du Sud et d’autres pays africains à partir de lundi. C’était la mesure à prendre ?
— Absolument, mais je m’étonne qu’elle n’entre en vigueur que lundi. Nous devrions avoir un rapport urgent de notre ambassade à Pretoria sur la gravité du variant pour nous préparer pour l’avenir. Nous devrions aussi organiser des tests – en rendant publics leurs résultats ! – sur ce nouveau variant. Par ailleurs, il faudrait être attentif à ce qui se passe dans les régions où vivent les Sud-Africains habitant à Maurice. De la même manière, il faudrait être particulièrement vigilant pour les touristes ou les personnes qui sont récemment arrivés en provenance de l’Afrique du Sud, en leur demandant de restreindre leurs déplacements et leurs contacts avec la population locale. Il faudrait aussi envisager de mettre en quarantaine les passagers qui sont arrivés à Maurice depuis vendredi en provenance d’Afrique du Sud. Toutes les précautions doivent être prises pour éviter que le nouveau variant du covid 19 ne se propage à Maurice.

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