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Le photographe mauricien Dean Yeadon : « Nous sommes passés devant les troupes russes alors qu’elles approchaient les frontières ukrainiennes »

L’invasion russe du territoire ukrainien dans l’objectif du photographe mauricien Dean Yeadon. De retour à Maurice il y a deux semaines, après avoir fait, entre autres, 200 000 km de route dans sa Land Rover sur le territoire russe, il nous raconte son expérience inédite et intimiste de l’avant-guerre sur le territoire russe. Dean Yeadon exposera bientôt des clichés inédits de cette aventure.

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Vous rentrez à Maurice après un voyage de combien de temps ?

Nous avons voyagé pendant 20 mois. J’étais accompagné de ma fille Zoya âgée de 10 ans et de mon épouse Anastasia. Notre fille aînée de 18 ans et son copain Enzo Merven, ainsi qu’un ami de la famille, Deon Jacobsz, nous ont rejoints pendant notre séjour en Russie. On a tous voyagé avec des passeports mauriciens.

Quel était le but de ce voyage ?

Je travaille dans la photographie, le graphisme et la fiction en anglais. Les voyages que nous entretenons nous permettent de vivre des expériences visuelles et humaines qui alimentent ces trois passions combinées. Du point de vue du photographe, je fais un documentaire social tous les ans pour la PX3 Paris Curator Selection. Donc, pour 2021, j’ai travaillé sur un projet appelé The Frozen Highway – a series on the Nenets tribe in the Arctic North of Russia. Du point de vue graphique, je me focalise sur les interprétations visuelles des histoires et romans que j’écris. D’ailleurs, Mzungu Diaries, mon premier roman, sera publié cette année en Angleterre.

Parlez-nous de votre itinéraire…

Nous avons navigué de Maurice aux Seychelles, puis nous avons mis le cap sur la Russie pour deux mois et ensuite la Turquie pour cinq mois. Après, on a visité l’Ukraine pendant quatre mois pour retourner en Russie pendant six mois. Nous avons aussi été en Géorgie, en Arménie (un mois), en Iran et à Oman où nous avons passé deux longs mois. Nous avons fait près de 200 000 kilomètres dans notre Land Rover campervan.

Vous étiez donc en Russie avant le début du conflit armé. Comment l’avez-vous vécu ?

Nous avons roulé de la partie extrême est de la Russie jusqu’à la partie extrême est du pays, en passant par l’Arctique et d’autres régions isolées. Sans conteste, l’expérience était extraordinaire, avec un accueil des plus chaleureux et des paysages incroyables. La Russie est tellement vaste. En effet, la distance entre Maurice et Saint-Pétersburg est bien moins que celle entre Saint Pétersburg et les Kuril Islands à l’est de la Russie. L’accueil reçu était bien au-delà de nos attentes et les gens là-bas étaient sincèrement fascinés par ce que nous faisions, et surtout par le fait que nous avions fait le voyage en voiture. Ce qui nous a valu plusieurs interviews sur la chaîne nationale russe de même que sur d’autres chaînes régionales. J’ai eu l’occasion d’animer plusieurs conférences sur la photographie et l’écriture romanesque, entre autres. Connaissant le pays aussi bien ainsi que l’Ukraine que nous avons visitée nous a permis d’avoir une lecture différente de la guerre qui venait d’éclater. Tout à coup, les voyages au sein de la Russie étaient devenus amers et nous avions tellement de mal à comprendre comment des gens aussi amicaux avaient décidé d’envahir un pays que nous aimions tant, l’Ukraine. Ces deux peuples sont similaires dans leur manière d’être et dans leur vision des choses, tout en partageant une langue commune. Nous avions vraiment du mal à comprendre les raisons derrière cette guerre. Ce que nous avions vécu et ce qui était dit étaient tellement différents.

Aviez-vous déjà vécu une telle situation en tant que photographe ?

J’étais là lors des émeutes en Afrique du Sud en 1980. J’ai aussi travaillé pour le Jerusalem Post durant le conflit palestinien. Cette fois, nous avions quitté la Russie deux jours avant l’invasion ukrainienne. Nous sommes passés devant les troupes russes alors qu’elles approchaient les frontières ukrainiennes. Elles riaient, car on a appris qu’on leur avait dit qu’elles étaient juste en exercice militaire près de la frontière. Je pense sincèrement que comme la majorité des Russes, ces soldats n’avaient aucune idée de ce qui allait se passer après, avec la guerre et l’invasion. L’atmosphère qui y régnait m’a d’ailleurs beaucoup fait penser aux forces anglaises et américaines que nous avions vues en Crimée, en Ukraine, l’année dernière, soit six mois avant l’invasion russe. La ville de Maripol était l’endroit où nous avions partagé un terrain de campement avec de nombreux soldats étrangers. Et c’est drôle car, je me souviens très bien que le lendemain, le Premier ministre anglais Boris Johnson déclarait dans la presse qu’il n’y avait aucune troupe anglaise en Ukraine alors que nous les avions côtoyées la veille. Je n’ai jamais pris ces soldats en photo, et je me dis avoir bien fait, car il est connu qu’en Russie la FSB surveille tout et j’ai bien fait de garder ma caméra cachée. J’ai même d’ailleurs été interrogé pendant deux heures à la frontière russo-géorgienne avant de pouvoir passer, preuve que le pays est scrupuleusement surveillé.

Si vous aviez à revivre tout cela, le feriez-vous ?

Nous avons fait exprès de voyager pendant la pandémie, car nous savions que les pays que nous allions visiter allaient être complètement vidés de touristes. Nous n’étions pas déçus ! Un de nos meilleurs moments était de visiter la ville de Troie en Turquie, qui accueille normalement 20 000 visiteurs par jour. On était les seuls. Malgré les nombreux passages de frontières et les soucis avec les vaccins, c’était une expérience inoubliable. En rétrospective, nous avons eu la chance de visiter la Russie et l’Ukraine avant tout ce qui s’y passe actuellement. Désormais, il faudra attendre au moins cinq ans ou plus avant de pouvoir visiter ces deux pays en toute sécurité. Nous croyons ardemment que chaque opportunité est à prendre, parce que dans le monde où nous vivons, nous ne savons pas ce que demain nous réserve. C’est triste, mais vrai…

Fiche bio

Dean Yeadon, un Mauricien pas comme les autres

Dean Yeadon n’est pas un novice dans le domaine. Après des études en journalisme à la Rhodes University en Afrique du Sud, il fuit en Israël pour éviter le service militaire obligatoire. Il parcourt ensuite le monde pour travailler çà et là comme jeune journaliste. Au fil du temps, il finit par s’intéresser davantage à la photographie. De retour en Afrique du Sud à la fin de l’apartheid, il décide d’étudier la photographie après avoir parcouru l’Australie et l’Afrique à moto, avec son appareil photo. Une pause de plus de douze ans s’imposera néanmoins, lorsqu’il tombe amoureux de Zanzibar et finit par abandonner la photographie pour se reconvertir dans le développement hôtelier. Installé à Maurice il y a une dizaine d’années, il succombe une fois de plus au charme du pays et finit par renouer avec son amour de jeunesse lors d’une visite à Rodrigues et publie un livre de photographies sur l’île. Et cette même passion pour la photographie le poussera à écrire un livre sur la Grande île cette fois, il y a deux ans.

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