Il y a eu, hier samedi, l’anniversaire du premier 60/0 de l’histoire politique de Maurice. Cette date était l’aboutissement, l’apothéose d’un mouvement social et politique profond qui avait commencé quelques mois à peine après l’Indépendance. Non seulement la situation économique était catastrophique et la possibilité de trouver un emploi pour les jeunes très compliquée, mais le gouvernement, pour tenter de contenir le mécontentement qu’il sentait monter, avait essayé de museler les jeunes Mauriciens qui réclamaient une nouvelle société plus juste, plus fraternelle, plus équitable, moins égoïste. À ces revendications, le pouvoir répondit par la force. Les leaders politiques et syndicaux furent emprisonnés dans le cadre de l’état d’urgence : la presse subissait la censure ; les manifestations furent réprimées et la Constitution amendée pour renvoyer les élections. Au lieu de faire peur, ces mesures réactionnaires galvanisèrent au contraire les Mauriciens et provoquèrent une révolution culturelle qui accompagna le combat politique avec lequel elle se confondit parfois. Les poèmes, chansons, peintures et pièces de théâtre revendiquant une autre manière de gérer le pays, une nouvelle manière de vivre ensemble se multiplièrent. Les ouvriers d’usine se mélangèrent aux étudiants, les laboureurs aux chômeurs, et les intellectuels, les femmes aux hommes. Tous fraternisèrent avec l’espoir des lendemains meilleurs à vivre ensemble. Les dernières années de 1970 et les toutes premières de 1980 furent marquées par la découverte d’une fraternité, d’un partage de rêves et d’espoir sans précédent.

Des mois de mobilisation, de prise de conscience, de résistance aux forces du pouvoir menèrent aux élections de 1976 qui furent, en quelque sorte, une répétition sur une petite échelle de ce qui allait se passer cinq ans plus tard. Bien que majoritaire numériquement, le MMM n’accéda pas au pouvoir puisque le PTr et le PMSD, farouches adversaires aux élections, conclurent une alliance pour constituer le gouvernement. Cette manœuvre ne fit que renforcer la détermination qu’il fallait se débarrasser de ces politiciens capables de tout pour se maintenir au pouvoir.

La mobilisation redoubla d’intensité, les foules allant écouter les messages politiques et les chansons engagées se multiplièrent. La vague, qui devait emporter sur son passage la classe politique dont on ne voulait plus, commençait à monter au loin et à s’approcher inexorablement. Et le 11 juin, une majorité de Mauriciens décida d’utiliser son bulletin de vote pour se débarrasser de la classe politique au pouvoir depuis l’Indépendance. Des quatre coins du pays, aussi bien des cités urbaines que des villages de l’hindu belt, une majorité d’électeurs vota comme un seul homme les 60 candidats et candidates présentés par l’alliance MMM/PSM comme ceux qui devaient incarner le changement réclamé. TOUS les 60 candidats furent élus et TOUS leurs adversaires battus. Un pays avait placé tous ses espoirs dans cette équipe. L’ampleur du résultat des élections le 12 juin 1982 fut à la dimension de l’immense espoir des électeurs. Ils donnèrent au nouveau pouvoir politique un immense chèque en blanc pour réaliser tout ce qu’il avait promis. Un meeting de la victoire rassembla au Champ de Mars la plus grande foule jamais réunie à Maurice. Il y avait parmi ceux qui militaient depuis des années pour le changement mais aussi – mais déjà – ceux qui avaient rejoint, in extremis, le camp de la victoire, ces fameuses
« karapat ki change lichien. »

Mais le pouvoir est un monstre à plusieurs têtes qui peut transformer le plus sincère des militants en un jouisseur des avantages de faire partie du gouvernement. Aidés par les lobbies qui savent caresser dans le sens du poil et réveiller ce qu’il y a de pire chez les politiques, ceux qui étaient venus remplacer une classe politique exécrable commencèrent à se comporter comme elle. Des clans se formèrent sur des affinités que l’on pensait avoir fait disparaître. Un an après les 60/0, la vague du changement se fracassa sur la real politik dont les nouveaux politiciens étaient devenus les experts. 39 ans après, que reste-t-il de tout cela ? Un MMM réduit à s’allier avec le PTR et le PMSD pour une improbable alliance en 2024. Un MSM né de la cassure de 1983 contraint à recruter des transfuges pour remporter une élection.

La grande leçon de 1982 est qu’il ne faut jamais faire une confiance absolue à un politicien. Une fois au pouvoir, il adopte les travers et les attitudes qu’il reprochait à son prédécesseur. Avec les alliances, unions, mouvements, et autres fronts constitués et dénoncés depuis 1983, une seule certitude demeure : le politicien n’a qu’un objectif : déloger son adversaire pour prendre sa place et faire comme lui. Parfois, pour faire pire que lui!

Jean-Claude Antoine