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Mélanie Vigier de Latour-Bérenger (psychosociologue) : « C’est OK d’être triste, en colère ou d’avoir peur »

Quel regard portez-vous sur la situation actuelle, avec cette hausse du nombre de contaminations et de décès ces dernières semaines ?

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La situation sanitaire actuelle peut certes inquiéter. Cela peut se comprendre. Il importe néanmoins de choisir, tout en étant conscients et vigilants, de voir le positif qui existe dans nos vies, aussi difficile et pénible que cela puisse être par moments. Nous pouvons choisir de prendre le temps de définir nos sources de joie profonde du quotidien : savourer un bon café, sentir l’odeur de l’herbe fraîchement coupée, apprécier un bon farata chaud, voir notre pye brinzel rapporter, écouter une chanson qu’on aime, marcher pieds nus (au moins 20 minutes pour réduire stress, tensions et inflammations, selon les travaux de Clint Ober), passer du temps avec un proche… liste unique à chacun, variée, infinie. Faire cet exercice est précieux pour mieux se connaître.

La surexposition aux mauvaises nouvelles (décès, etc.) via les réseaux sociaux et parfois les médias a-t-elle un impact direct sur la santé mentale des Mauriciens ?
La santé mentale est l’équilibre entre le stress vécu par un individu (financier, relationnel, professionnel, etc.) et ses capacités à y faire face. Il est fondamental que nous fassions attention à ce que nous choisissons de lire, d’écouter. Et à quelle fréquence nous choisissons de nous exposer aux informations pouvant être anxiogènes et funestes. Est-ce utile de se renseigner et connaître fréquemment le nombre de cas contaminés et que ce soit au centre de nos discussions ? Le nombre de personnes à l’hôpital ENT, le nombre de décès ? À quoi cela sert-il, à part accroître le stress et l’anxiété ? Deux accès par jour aux principales informations ne suffiraient-il pas ? S’informer importe se protéger aussi.

Quid des jeunes qui ne vont plus à l’école et qui restent une journée devant leur écran d’ordinateur ou de portable ?
L’État mauricien a choisi d’imposer la fermeture des écoles. Les enfants sont tenus de suivre les programmes scolaires en ligne et cela est très compliqué. La surexposition des enfants aux écrans — télévision, ordinateur, tablette, console ou téléphone portable — a un impact sur les retards de langage, le manque d’autonomie, une intégration sociale plus difficile, des difficultés d’attention et de concentration, sur leur bien-être physique et mental, selon l’Institut d’Éducation Médicale et de Prévention (IEMP). Les enfants qui passent trop de temps devant les écrans seraient moins heureux, plus anxieux et plus déprimés que les autres. l Il semble aussi y avoir une sorte de stigmatisation de personnes avec des “comorbidités” et de personnes âgées qui vivent dans une peur constante.

Quels conseils leur donneriez-vous ?
La peur prend beaucoup de place en ce moment. Comme tout sentiment, il importe de se donner le droit de la ressentir, comme de ressentir la joie, la colère ou la tristesse. Les sentiments ne sont ni positifs ni négatifs. Ni bons ni mauvais. Ils peuvent, ou pas, être agréables et confortables à ressentir. C’est OK d’être triste, en colère ou d’avoir peur. Les sentiments sont de précieux indicateurs de nos besoins fondamentaux : sécurité, respect, considération, compréhension, entraide, appartenance… qui peuvent ne pas être reconnus ou satisfaits. On ne choisit pas d’avoir peur. On peut tenter de mieux la comprendre pour pouvoir agir au mieux. La peur fonctionne comme un signal d’alarme pour attirer notre attention sur un danger, selon le psychiatre Christophe André.

La société des professionnels en psychologie, dont vous faites partie, avait tiré la sonnette d’alarme dès le premier confinement, mettant l’accent sur la nécessité d’un soutien psychologique…
Nous avons mis en place, pendant les deux confinements, une hotline en partenariat avec Mauridoc, l’Association des Praticiens de l’Approche Centrée sur la Personne (APACP) et l’Action for Integral Human Development (AIHD), une compagnie du Diocèse de Port-Louis. En 2020, une quinzaine de professionnels de l’écoute de ces structures ont proposé un accompagnement thérapeutique téléphonique gratuit pendant le confinement et encore quelques semaines après. 119 personnes ont bénéficié de ce service, dont 75% de femmes. En 2021, 287 sessions d’accompagnement thérapeutique ont été assurées et plus de 50 personnes ont bénéficié de ces services.

Nous sommes très soucieux de la santé mentale de la population depuis mars 2020, où nous avons observé et entendu une recrudescence des états de dépression, d’anxiété accrue, de risques et comportements suicidaires, des situations de violence rapportées aux autorités ou non, entre autres. Une recrudescence de 8 à 12% des dépressions et une augmentation de 5 à 7% des risques suicidaires chez les jeunes est observée, entre le début et la fin de l’année 2020. Pour les membres du personnel des collèges qui ont bénéficié de ces services d’écoute, on passe de 4% d’état dépressif (sur 29 personnes) au 1er trimestre à 23% au 2e trimestre scolaire (sur 60 personnes). Et en ce qui concerne les risques suicidaires pour les membres du personnel, de 0% à 8% au 2e trimestre. La santé mentale de la population de la République de Maurice doit absolument être prise en considération par l’État mauricien.

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