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Nando Bodha, leader du RM : « Avec ce budget, le GM est en train d’hypothéquer l’avenir des générations et des générations»

Week-End a rencontré le leader du Rassemblement Mauricien (RM), Nando Bodha qui nous livre son analyse du budget, qui reste pour lui, des mesures « illusoires » et dont le peuple fera prochainement les frais. Il évoque également la destination touristique mauricienne qui doit se réinventer, dit-il, pour retrouver son image de « rêve » afin de rester en compétition avec les autres destinations. Enfin sur la question politique, Nando Bodha penche pour un rassemblement de toutes les forces de l’opposition pour « balayer tout ce qui est malsain aujourd’hui » et créer  une nouvelle île Maurice.  

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Le ministre des Finances, Renganaden Padayachy, a proposé un budget, a-t-il souligné, “pour le peuple” et à travers lequel — dans un contexte post-pandémie et des effets combinés de la guerre russo-ukrainienne — chaque frange de la population devrait trouver son compte. Pensez-vous qu’il a réussi son pari social ?

Ce n’est qu’une accalmie, car la colère, l’angoisse, l’attente des Mauriciens, liées essentiellement à un appauvrissement réel vécu au jour le jour, demeurent. Toucher tout le monde pour le ministre signifie donner Rs 1 000 across the board. C’est un geste symbolique plutôt qu’autre chose et l’effet est illusoire. Il a calculé sa manne de TVA sur l’augmentation de l’essence. Il a rempli les coffres avant le budget et distribue aujourd’hui Rs 1000 à la masse. Il y aura un retour de manivelle et la population va sentir prochainement les effets de cette décision. D’autant que les Rs 1,2 milliard de subsides sur les 300 articles ont été éliminées. Nous allons vers un choc au niveau des prix. Qui plus est, utiliser les fonds de la CGS Income Allowance relève de l’irresponsabilité. Demain, il faudra augmenter la cotisation et trouver les fonds pour payer les pensions. Par ailleurs, l’augmentation de la pension de vieillesse n’est pas une bouffée d’air frais. Le gouvernement avait dit qu’il augmenterait la pension à Rs 9 000 pour arriver à Rs 13 500. C’était overdue par rapport à la promesse électorale, mais aussi avec le Covid et la situation actuelle, car il y a une perte réelle de Rs 2 000, voire plus, du pouvoir d’achat. Toute la compensation n’a pas réussi à endiguer la perte du pouvoir d’achat des Mauriciens. Les plus de 65 ans sont aujourd’hui au même niveau qu’avant la pandémie. La question est de savoir si l’essence monte, qu’allons-nous faire ? Quelle sera la situation de la roupie dans les mois qui viennent avec cette dévaluation dangereuse et vertigineuse ? Finalement, les Rs 1000, qu’est-ce que ça vaut aujourd’hui et qu’est-ce que cela vaudra dans quelques mois ?

Il a tout de même fait la part belle au secteur de l’agro-industrie. Les planteurs sont privilégiés. Les jeunes aussi, à travers les différentes mesures pour booster ce secteur, et celui de la pêche…

Il y a une urgence pour ce secteur. Depuis longtemps, on parle de sécurité alimentaire, du Food Bill… Mais il faut un plan, un driver. Mettre en place une série de schemes et dire que l’argent est disponible n’est pas suffisant pour redynamiser ce secteur. L’année dernière, les schemes, qui ne marchent pas, n’ont rien donné. Ceux qui attendent les vouchers pour les fertilisants ont attendu six mois. Le Wholesalemarket ne fonctionne pas. Les planteurs sont découragés et abandonnent leurs champs. Le potentiel est là, mais il n’y a pas d’encadrement. Il y a un re-engineering à faire. Il faut quelqu’un pour gérer et diriger cette nouvelle industrie alimentaire avec les planteurs, le secteur privé, l’État, les chercheurs… on board. Les jeunes ne s’intéressent pas au secteur de la pêche, qui reste toujours une affaire artisanale. Pour dynamiser le secteur, il faut se diriger vers une pêche semi-industrielle, avec des pêcheurs formés et encadrés. Il faut des aides des pays spécialisés, la France, avec la Bretagne ou Madagascar… pour que les Mauriciens puissent acquérir les techniques et avoir la possibilité de faire une pêche industrielle régulière et durable.

Il a également dessiné la carte de Maurice avec une série de projets d’infrastructures dans pratiquement toutes les régions. Cela va dans le sens de ce que vous faisiez aux infrastructures ?

Ce n’était pas du tout cela. En 2014 à 2019, on a dépensé environ Rs 20 milliards et j’ai effectué essentiellement les gros projets comme le métro et la décongestion… Et il y avait au-delà du budget que j’avais dépensé, celui de la NDU… Le ministre est venu avec une série de projets pour la galerie, pour dire que nous sommes en train de développer, de moderniser Maurice. La question est : est-ce que tous ces projets vont être vraiment réalisés ? Au niveau des municipalités ou conseils de district, c’est un tiers seulement des projets qui a été réalisé. Il y a plein de projets qui ont été mentionnés une, deux, trois fois, qui reviennent systématiquement. Ce qu’il faudrait faire, c’est hiérarchiser les projets. La question d’eau devrait être une grande priorité. L’île Maurice de 202-23 ne peut avoir un problème d’eau. Il y a aussi ce problème de zones inondables auquel il faut s’attaquer en urgence. Il y a le tout-à-l’égout, le problème de drains… Lorsque j’avais réalisé les projets, j’avais mis trois conditions : la qualité des travaux, le No cost overrun et No time overrun. Beaucoup de projets réalisés aujourd’hui, notamment pour les drains, sont substandard.

Parlons du tourisme et de l’objectif d’un million de touristes d’ici à la fin de l’année…

On attend, et je le souhaite, un million touristes jusqu’à la fin de l’année. Mais d’où viendront-ils ? Quand vous avez une compagnie d’aviation nationale, vous pouvez aller vers de nouveaux marchés, en Corée du Sud, au Japon, en Amérique latine, au Moyen-Orient… car la compagnie aérienne, qui transporte 40% des passagers, reste le moteur de l’industrie. Mais Air Mauritius est aujourd’hui à genoux. Il n’y a pas de driver pour l’industrie. Si le tourisme marche, c’est parce que nous avons des professionnels et l’hôtellerie doit tout faire pour sortir des eaux troubles. Il y a un dynamisme interne, mais pas de dynamisme national, nécessaire pour donner un boost et récréer un nouveau produit mauricien. Car ces dernières années, Maurice a perdu énormément l’image de marque qu’elle avait et nous avons vu une baisse des arrivées. Cela résulte aussi de la façon dont nous avons géré le Covid et la réouverture des frontières, comparé aux Seychelles et aux Maldives qui ont réussi à relancer le secteur.

La destination attire toujours…

Oui, mais auparavant, Maurice était une destination de rêve et le désir d’y venir était naturel. Aujourd’hui, il faut convaincre les gens pourquoi il ne faut pas aller là-bas mais venir à Maurice. C’est toute la grande différence. Et outre le nombre, il y a aussi la qualité des touristes. Nous étions une 5-star destination. On a perdu tout cela. Auparavant, lorsque nous allions dans un tourism market, nous étions comme des stars, car nous avions un produit star. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Il faut s’asseoir et reconnaître que nous avons perdu ce que nous avions et voir ensemble comment on peut renaître, re-engineer, re-design.

Pensez-vous que l’on s’attaque à la promotion de la destination comme il se doit ? Quelles devraient être les priorités ?

C’est essentiellement une promotion émotionnelle que l’on doit faire pour donner l’envie de venir à Maurice. Le budget de promotion est extrêmement important, mais cela dépend de quelle promotion on parle. Ce n’est pas une question d’avoir l’argent pour la promotion. C’est d’avoir les idées. Si on va faire une promotion avec le Liverpool Football club, nous savons déjà les résultats ! J’avais moi fait la promotion au niveau du Festival de Cannes par exemple. Il manque cet esprit créatif pour faire que Maurice devienne encore une fois une destination de rêve. Surtout qu’aujourd’hui nous ne sommes plus dans l’ère de la carte postale que l’on achète pour envoyer dans son pays, à ses proches et amis. Il y a la technologie, les touristes font leur propre carte postale et prennent leurs photos et envoient tous ce qu’ils voient. Finalement, tout ce qui est négatif prend une ampleur plus grave. Il suffit d’un incident, d’un problème que ce soit au niveau de l’avion, de l’hôtellerie ou du law and order, comme pour cette question de torture etc., pour que notre image prenne un sérieux coup. Ce qui est aussi très important, ce sont nos plages. Les plages devant les hôtels sont les poches d’oasis sur une côte mal gérée, maltraitée, mal entretenue, délaissée, sujette à un phénomène d’érosion et des problèmes dans le lagon. Il y a un investissement réel, massif à faire pour redonner à l’île tous ses atouts. Il y a mille façons pour attirer les gens. Regardez les Maldives et les Seychelles, elles arrivent toujours à avoir une competitive edge. Ce n’est pas avec les 4 euros accordés aux touristes qui voyagent sur Air Mauritius que nous allons pouvoir faire cela. C’est une véritable honte de dire cela à un touriste. Il faut savoir ce que l’on veut.

Le ministre Padayachy n’a pipé mot s’agissant du financement des mesures budgétaires, se contentant de préciser que le budget coûtera Rs 172 milliards et que le trésor public engrangera des recettes de Rs 150 milliards…

Effectivement, on nous donne les grands chiffres pour dire qu’on va dépenser tant de milliards par-ci, par-là, mais on ne dit comment on va générer l’argent. Tout le budget du ministre est construit autour des estimates. Il a multiplié les Rs 107 milliards de recettes de l’année dernière par 15%, pour arriver à Rs 129 milliards. L’autre problème c’est que nous avons plusieurs budgets dans le budget. On a pris l’argent de la Banque de Maurice et mis dans certains fonds l’argent pris dans le Consolidated Fund, les taxes sur les produits pétroliers sont mises dans différents fonds et on arrive à ce qu’on appelle le syndrome des special funds et du parallel accounting. C’est pour cela que quand on dit que le déficit du budget est de 6-7%, ce n’est pas vrai, car il y a beaucoup d’unaccounted for expenses à gauche et à droite. Il faut arrêter avec les fonds spéciaux. Il faut avoir un seul budget, un seul Consolidated Fund. En 2009, en critiquant Sithanen, Pravind Jugnauth avait parlé “d’un tourbillon de chiffres manipulés, d’arnaque prémédité, d’apparentes mesures sociales…” Ce que fait Padayachy, c’est exactement cela. Ce budget ne tient pas en compte les enjeux et les priorités nationaux, qui sont de faire de sorte qu’on puisse relancer l’économie, d’avoir moins de dépenses et moins de gaspillage et qu’on ait value for money. Le ministre escamote les priorités. Pas un seul mot n’a été dit sur la fraude et la corruption ou la bonne gouvernance. Pas un seul mot sur les gaspillages révélés dans le rapport de l’audit et du PAC. Que va-t-on avoir l’année prochaine ? La même chose ? Quant à la dette publique, ce qui est grave, c’est que 2021-22, en termes d’intérêts et de capitale, on va payer Rs 34 milliards, en 2022-23 on va payer Rs 53 milliards, en 2023-24 ce sera Rs 35 milliards, et en 2024-25 ce sera Rs 55 milliards, alors que nos recettes sont de Rs 175 milliards. Comment va-t-on faire ? Cette dette est insoutenable et le FMI dans son rapport samedi dernier confirme une inflation très élevée à 11%. Le FMI, très critique à l’égard du rôle de la Banque de Maurice et l’utilisation de la MIC, demande de la rigueur et la mise en place de réformes structurelles. Mais nous, avec ce budget, nous sommes en train d’hypothéquer l’avenir des générations et des générations.

Pensez-vous que l’abolition de la taxe municipale ouvre la voie vers la tenue des municipales ?

Cette abolition a été évoquée plusieurs fois, même au Parlement. La question est de savoir si cela va impacter sur les revenus des municipalités. Ils ont donné Rs 300M et il y a cinq municipalités. Cela fait Rs 50M par mairie. Est-ce que cela ne sera pas au détriment de la capacité financière des villes à pouvoir assurer l’essentiel de ce dont les citadins ont besoin ? Aussi, on sait que les élections municipales relèvent d’une décision purement politique. Les municipales sont long overdue. Il est grand temps qu’il y ait un changement et que les citoyens puissent s’exprimer électoralement par rapport à ce qui se passe dans le pays. Les municipales seront une indication du pouls politique dans le pays qui se trouve dans une situation de crise, de marasme, d’incertitude. Pour la bonne santé de la démocratie, il faut qu’on ait les élections municipales le plus tôt possible. Il faut un changement, car il y a un climat extrêmement négatif et une grande angoisse dans la population. Il y a un sentiment que toutes les institutions ne fonctionnent pas. Que la démocratie n’est plus et qu’on a étouffé la voix du peuple et que les grandes valeurs et principes mauriciens qui ont fait de nous ce que nous sommes, c’est-à-dire la méritocratie, l’innovation, le génie mauricien, la compétence… sont bafoués. Les gens ne voient pas d’opportunités. Ce qui est aussi inquiétant, c’est l’ampleur de la fraude et la corruption, et l’ampleur de la drogue à Maurice. Ce n’est pas possible, comme l’a révélé le Premier ministre, qu’on arrête 4 500 personnes sur cinq mois, et saisisse Rs 5 milliards de drogue, soit un milliard de drogue saisie par mois, Rs 30 M de drogue et 30 personnes arrêtées par jour dans une population de 1,3 million de personnes. Quand on fait une combinaison de tout cela, le pays va vraiment très mal et a besoin d’un changement fondamental.

Aujourd’hui, si le gouvernement n’a plus la confiance de la population, cela ne veut pas dire que l’opposition l’a…

L’opposition a parlé d’une même voix s’agissant des débats budgétaires. Il y avait une analyse du budget et des priorités partagée. Il y a les autres mouvances au sein de l’opposition, mais ce qu’on peut dire, c’est que c’est une opposition face au gouvernement. Au niveau de l’Espoir, la structure marche très bien. Sur le terrain, la question de confiance est évidente. On sait, concernant l’Espoir du moins, que les hommes et les femmes qui sont là, ce sont des gens qui ont l’expérience, la volonté et la détermination du changement. Cette confiance va devenir plus forte avec un rassemblement des compétences et des forces de l’opposition. De toutes les forces de l’opposition. Mais pas simplement rassembler pour rassembler. Le rassemblement de l’opposition doit se faire autour d’un projet, celui de l’île Maurice qu’on veut construire. Il faut qu’on s’engage auprès de la population pour cela.

Quelle place occupe le Rassemblement Mauricien sur l’échiquier politique et au sein de l’Entente ?

Le RM évolue naturellement mais sûrement. Nous avons mis en place des structures dans les circonscriptions aux N°9, N°10, N°11, N°15 et serons bientôt aux N°13, N°8, N°6. L’idée est de créer d’amener de nouvelles idées, des jeunes, des nouvelles compétences. Et parallèlement créer cette dynamique au sein de l’Espoir. J’offre ce que je peux offrir, ma compétence, mon intégrité et mon expérience. Je souhaite que le RM ait l’occasion demain d’apporter toute sa contribution pour faire avancer le pays.

Le mot de la fin…

Nous avons un peuple qui a traversé plusieurs grandes crises politiques et périodes de marasme, et à chaque fois, il a toujours su se régénérer. Nous avons eu 1982 ou 2014 par exemple. Je souhaite cette même mouvance. Cette vague qui se lève pour balayer tout ce qui est malsain aujourd’hui et créer cette île Maurice dont rêve tout le monde. Une île Maurice qui appartient à toutes les communautés, où il y a la méritocratie, la convivialité, l’intelligence et les compétences sont respectées. Notre souhait est de faire de Maurice la plus belle société au monde.

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