Notre invité de ce dimanche est Percy Yip Tong, militant engagé dans pratiquement tous les combats citoyens et qui a été aux premières loges de la catastrophe écologique que la plage de Tamarin vient de subir. En répondant à nos questions, notre invité fait le récit de ce qui pourrait s’intituler la chronique d’une catastrophe écologique annoncée et qui aurait pu avoir été évitée.
O Quelle est la chronologie de la catastrophe naturelle qui a touché la plage de Tamarin ?
— Deux rivières se jettent dans la baie de Tamarin : celle de Tamarin et celle de Rempart, dont les eaux tombent dans une baie qui n’est pas protégée par une barrière de corail, c’est une dynamique unique à Maurice qui fait la beauté et la fragilité de Tamarin. Tous les ans, en hiver, l’estuaire est complètement bouché avec les marées de pleine lune et la rivière ne déverse plus ses eaux dans la mer. En été, avec les grosses pluies, la rivière retrouve son cours naturel. Si ce n’est pas le cas, on creuse un passage à la main – ce qu’on fait depuis des décennies – et, depuis récemment, avec des machines-outils. En décembre dernier, un député de la circonscription est contacté par des pêcheurs de Tamarin qui demandent de l’aide pour ouvrir le canal, afin de permettre à leurs pirogues de sortir et gagner la mer. Le député donne la somme nécessaire pour louer une pelleteuse et creuser un canal selon les instructions des pêcheurs, qui le font depuis des générations. Mais l’autorisation de la Beach Authority, l’autorité responsable, n’est pas demandée et on a fouillé là où il ne fallait pas, dans le bord du canal.
O Cela aura-t-il des conséquences sur la plage ?
— On avait creusé trop près du rivage parce que la machine est arrivée en retard. Les pêcheurs étant sortis, les ouvriers ont creusé un peu n’importe où. C’est cette erreur humaine de décembre dernier qui a provoqué la catastrophe à Tamarin. Les habitants, qui connaissent le cycle de la nature, se rendant compte de l’erreur, ont envoyé des doléances à la Beach Authority pour dire qu’avec les grosses marées d’avril, mai et juin, les eaux de la rivière allaient se rapprocher du rivage, mais personne ne réagit. Et à cause de cette erreur humaine, et de l’absence de réaction de l’autorité responsable, on a perdu des mètres de plage. Au début d’avril, on avait perdu en quelques mois 60 mètres de plage et, en 3 jours, les 40 derniers.
O Quand vous dites que ce qui vient de se passer à Tamarin est une des plus grosses catastrophes écologiques de l’histoire mauricienne, après le Wakashio, est-ce que ce n’est un peu exagéré ?
— Pas du tout ! À Trou-aux-Biches, après avoir dépensé des millions, Beachcomber a perdu 30 mètres de plage en 40 ans. À Tamarin, on a perdu 100 mètres de plage en… 4 mois. La différence avec le Wakashio c’est que dans son cas, c’était une crise cardiaque à laquelle personne ne s’attendait, les autorités ne savaient quoi faire et on a perdu 12 jours et ce sont les citoyens qui ont réagi. À Tamarin, c’était un cancer dont on connaissait l’existence depuis le mois de décembre, dont la croissance était prévue et contre laquelle on n’a rien fait. En février et avril, des habitants du village et l’hôtel préviennent que le cancer est en train de se développer. Début avril, quand on perd les 100 mètres de plage, le cancer s’était répandu sur toute la plage de Tamarin. Le Conseil de village alerte la Beach Authority, qui répond qu’elle organisera une site visit pour faire un constat de la situation. Les habitants préviennent qu’à la prochaine pleine lune, les vagues de la marée arriveront à quatre mètres et demi et emporter ce qui reste de plage avec les arbres centenaires et le kiosque. Une des personnes qui a envoyé des doléances à la Beach Authority et au District Council écrit alors sur les réseaux sociaux « I am tired, no authorities are reacting. »
O C’est ce message qui vous fait réagir ?
— Je découvre la situation grâce à ce message que me transmet une amie. Je vais sur la plage de Tamarin, découvre la situation, plus qu’alarmante, et fais des photos que j’envoie à deux députés de la circonscription, Mme Leu Govind et M. Babajee, ainsi qu’au président du District Council de Rivière Noire. Les deux députés réagissent, contactent le ministre de l’Environnement et m’obtiennent un rendez-vous pour le 23 avril avec la directrice côtière de l’Environnement et un officier de la Beach Authority sur la plage de Tamarin. Quand j’arrive sur la plage, je vois un membre de l’équipe de nettoyage qui est en train de couper les racines d’un arbre centenaire avec une tronçonneuse. Quand je demande qui a donné l’ordre de couper l’arbre, chacun se renvoie la balle et je téléphone au député Babajee, qui téléphone au ministre, qui appelle ses employés et on ne touche plus à l’arbre. Je demande alors à la représentante du ministère de me faire obtenir un permis de désensablement pour creuser un deuxième canal vers l’estuaire pour faire diminuer la pression sur la plage.
O Vous obtenez le permis ?
— Non. Le lendemain, la ministre m’appelle en personne et me dit « les tou dan mo lame », et m’informe que c’est le GM de la Beach Authority, nommé depuis six jours, qui sera responsable du dossier Tamarin. Ce dernier m’appelle pour me dire qu’il me rappelera, et ne le fait pas. J’appelle alors la directrice côtière pour lui expliquer que les vagues, qui sont de deux mètres et demi au 25 avril, atteindront les quatre mètres au début de mai et que j’ai besoin du permis de désensablement pour essayer de sauver ce qui peut encore l’être de la plage avant les grandes marées. Elle me répond qu’il faut compter une semaine pour obtenir ce permis, et comme on ne pouvait pas attendre et face à l’urgence de la situation, j’ai décidé d’agir.
O En faisant quoi ?
— Je me suis mis à la recherche de machines-outils, pour creuser le canal, j’en trouve un à louer à plus de Rs 110,000. Quand j’arrive sur la plage avec le JCB, je découvre un groupe de 12 personnes, dont le nouveau GM de la Beach Authority, celui qui devait me rappeler et qui ne l’avait pas fait. Il dit que le groupe composé de représentants de différents départements du ministère de l’Environnement et du président du Conseil de District est en train de faire une site visit. J’explique que je vais fouiller un canal loin du rivage pour protéger la plage et je commence à le faire devant la délégation, qui sait que je n’ai pas de permis pour le faire, mais que je le fais pour éviter les vagues qui arriveront avec la marée des jours suivants. La délégation s’en va, et je continue de creuser toute la nuit.
O Donc, tout commence bien ?
— Non, puisque le lendemain matin, des policiers de Rivière Noire débarquent sur la plage et me disent que je ne peux creuser sans avoir de permis. J’explique que j’ai l’accord du ministère puisque la délégation était présente quand j’ai commencé à fouiller la veille, que le ministre est au courant. Les policiers me demandent d’aller faire une déposition à la police pour me couvrir. Arrive alors un officier de la Police de l’Environnement, qui était dans la délégation la veille, qui me dit qu’il a reçu l’ordre de faire stopper la fouille. Je lui réponds que vu l’urgence de la situation, je vais continuer à creuser, ce que je fais toute la journée et la nuit. Le 26 avril, Week-End publie un article, bien documenté, qui explique la situation à Tamarin. Le chauffeur du JCB m’appelle, affolé, pour dire que la police lui fait retirer sa machine du lit de la rivière. Le soir, la MBC diffuse un sujet sur Tamarin avec des images et des témoignages de pêcheurs dans le journal télévisé. Le ministre me téléphone juste après pour me demander d’arrêter de parler aux médias, ce qui lui cause des problèmes dans la conjoncture politique provoquée par la scission du MMM. Je lui demande ce qui va se passer pour Tamarin, dans la mesure où la police interdit la poursuite des travaux, et que la date des grosses marées approche. Il me répond de ne pas me tracasser, qu’il a mis sur pied un comité interministériel qui fera une site visit avec des scientifiques, et je demande à participer à la réunion.
O Que se passe-t-il lors de cette site visit ?
— Le lendemain, un groupe d’une quinzaine de personnes, représentant diverses autorités, est sur la plage. J’explique que je suis en train de creuser un deuxième passage pour faire diminuer la puissance des vagues, alors qu’il ne reste que trois mètres de plage devant le kiosque et que les racines des arbres centenaires sont à nu. Tout le monde est d’accord verbalement avec mon analyse et on me demande de faire un rapport sur la situation et mes commentaires. J’envoie le rapport lundi soir. Mercredi, on me fait savoir qu’une réunion est en cours pour étudier mon rapport et ma demande de permis de désensablement. Vers 5h30, le ministre m’appelle pour me dire que la réponse est négative, que ce n’est pas à moi de faire le travail, mais son ministère. « Les tou dan nou lame. » Je suis soulagé, mais je l’informe que les travaux doivent se faire à marée basse pour éviter l’érosion, en soulignant qu’il y aura deux marées. Je lui dis que puisque j’ai déjà commencé à creuser et qu’il y a une marée basse ce soir, de me donner l’autorisation de continuer le travail. Il me répond que cette autorisation ne peut être donnée que par le directeur de l’Environnement et que ce dernier m’appellera tout de suite. Effectivement, le directeur de l’Environnement m’appelle pour dire que je n’avais pas obtenu l’autorisation demandée et de laisser tout ça dans les mains du ministère. Je lui ai alors répondu que chacun assume ses responsabilités. Et j’ai assumé les miennes.
O Que vouliez-vous dire par cette phrase ?
— J’ai agi illégalement en travaillant sans autorisation ou permis. Il restait quelques heures avant les grandes marées et une marée basse qui permettait de creuser un canal pour évacuer les eaux de la rivière à 200 mètres de la plage. C’était la seule solution pour sauver ce qui pouvait encore l’être de la plage. Je commencé à creuser et 30 minutes plus tard, le président du Conseil de district m’appelle pour me dire qu’il n’a pas de JCB pour faire le travail le lendemain. Dans la mesure où j’ai moi deux JCB loués, il me dit que je peux continuer à creuser si je travaille comme contracteur pour le compte du District Council, qui a l’autorité nécessaire pour l’autoriser.
O Est-ce que les conversations, parfois sidérantes, que vous avez eues avec les différents protagonistes tout au long de cette affaire ont été enregistrées ?
— Toutes les conversations ont été enregistrées, de même que les différentes phases de l’avancement des travaux que j’ai entrepris, en vidéo et en photos. J’ai également par drone la progression de la détérioration de la plage au fil des jours. J’ai travaillé toute la nuit avec un seul chauffeur et je suis allé me reposer à 6h du matin. Quand je reviens sur la plage, à 8h, le directeur de l’Environnement et un groupe de personnes sont en train de regarder l’eau qui s’écoule dans le canal que j’ai passé la nuit à creuser. Il me dit que je n’avais pas l’autorisation de poursuivre les travaux et que le ministère allait prendre la relève. Comme à 10h, il n’avait pas de JCB du ministère pour faire le travail, j’ai demandé de continuer à creuser avant la grande marée avec mes deux machines louées. Ma proposition est acceptée et je continue à creuser en attendant les machines du ministère qui n’arriveront pas.
O Vous voulez dire que l’équipe du ministère est venue continuer le travail que vous aviez commencé sans outils !?
— Les JCB annoncés par les employés du ministère ne sont jamais arrivés à Tamarin pour différentes raisons. Je demande des roches pour protéger la plage et les racines des arbres, et le ministère envoie deux petits camions de petites roches que, faute de mieux, on installe sur la plage. C’est à ce moment qu’arrive sur la plage quelqu’un que je ne connais pas et qui me dit que sa compagnie peut me vendre autant de grosses roches que je veux et m’envoie deux camions que je fais installer pour protéger les arbres.
O Vous êtes en train de me dire que l’équipe du ministère de l’Environnement n’a pas fait grand-chose dans les travaux de creusement du canal et de la protection de ce qui restait de plage ?
— Une grosse délégation composée de présidents et de chefs de départements est venue faire une visite avec le ministre, qui a fait un passage éclair de dix minutes. Le 30 avril, je travaille toute la journée avec deux JCB et ensuite un excavateur du ministère qui arrive dans l’après-midi, mais sans phares, ce qui l’empêche d’entrer en action. Avant, je travaillais sans permis avec l’aval du ministère et quand j’ai hand over le chantier au ministère, ses représentants n’ont fait que regarder pendant que je continuais à creuser et à mettre les roches que j’avais achetées de ma poche. Le jour de la catastrophe annoncée avec les grosses vagues à 11h, c’est congé public, personne ne travaille. Au téléphone, un responsable m’annonce qu’il a envoyé un officier sur le terrain qui est responsable du site. À 11h, les vagues arrivent et à 11h30, la digue qu’on avait construite explose et tout est recouvert par l’eau. La plage est remplie, la circulation intense et d’autres camions de grosses roches que j’avais commandés prennent du temps pour arriver, et tant bien que mal, on les utilise pour colmater la rivière. Il n’y a toujours pas de JCB du ministère sur le site.
O Comment est-ce que vous expliquez cette cacophonie des services du ministère de l’Environnement ?
— Je crois qu’ils n’ont pas tenu compte des alertes et des mises en garde faites depuis janvier. Ils ont cru que c’était du bluff et n’ont pas travaillé sérieusement sur un plan d’action et de protection. Il n’y avait pas de communication, pas de concertation et, surtout, pas de plan d’urgence. Face à tout cela, j’avais l’impression de conduire une ambulance du SAMU qui devait s’arrêter à tous les feux rouges au lieu de se rendre immédiatement sur le lieu de la catastrophe. Qui en plus avait été annoncé depuis des mois ! Samedi, on perd encore des mètres de plage, des arbres et une partie du parking, et je continue à travailler en faisant venir des camions de roches pour faire du colmatage.
O Toujours sans permis ?
— Oui, mais mon statut avait changé, puisque j’étais devenu contracteur du District Council à la demande du président, mais sans contrat. Dimanche matin, le ministre m’a envoyé le message suivant : « Merci bro pour votre initiative », et après il m’appelle au téléphone pour me le dire de vive voix. Dimanche matin, pendant que les travaux continuent, une employée de l’Environnement veut m’interdire d’utiliser mes machines, et quand je refuse, demande à la police de m’arrêter. Fatigué, dégoûté par la manière dont on me traitait, moi qui avais été seul sur le front pour tenter d’éviter la catastrophe, je me suis dit que, malgré tout, j’avais fait mon devoir et je décide de rentrer chez moi.
O Qui avait donné l’ordre de vous arrêter et pour quel motif ?
— Je ne sais toujours pas. Une heure après, on me laisse partir et je rentre chez moi déprimé, et je poste une vidéo pour expliquer ce qui venait de se passer, et demande que l’on fasse une enquête. Le soir même, le ministre m’appelle pour me reprocher d’avoir posté la vidéo. Le lendemain, le directeur de l’Environnement déclare, à la télévision, que j’ai dit n’importe quoi sur les marées et que le travail que j’avais fait n’a servi à rien. Cela m’a blessé et j’ai demandé sa démission. Le ministre m’a appelé plusieurs fois et je n’ai pas décroché. Et le 10 mai, dans l’express, le ministre de l’Environnement déclare qu’il n’y a jamais eu d’intervention policière ou ordre de m’arrêter. Et ce, alors qu’il savait que j’ai une vidéo de 12 minutes prouvant le contraire. C’est la goutte d’eau qui a fait déborder le vase : ils m’ont traité de menteur et dit que je n’avais rien fait, alors que dans les Cabinet papers du 8 mai, ils s’attribuent le mérite de tout le travail que j’ai fait à Tamarin ! C’est pour m’avoir traité de menteur que je porterai l’affaire en Cour en jurant un affidavit.
O Comment est-ce que cette histoire ahurissante peut arriver dans un pays dont tous les habitants, en commençant par les ministres, se disent défenseurs de l’Environnement ?
— Est-ce que c’est en raison de la manière dont travaille la fonction publique ? Est-ce que les nominés politiques, qui dirigent les institutions, ont un devoir de soumission envers ceux qui les ont nommés ? C’est pire que le Wakashio, parce qu’on n’a pas pris les alertes des citoyens — les habitants, les pêcheurs et les surfeurs — au sérieux. Et pourtant, les pêcheurs et les surfeurs connaissent mieux les horaires de la marée que tous les officiers du ministère de l’Environnement enfermés dans leurs bureaux de Port-Louis ! Je tiens à remercier l’internaute qui a lancé un crowdfunding qui a remboursé une partie de mes dépenses et M. Hans Davidsen d’une compagnie privée qui, après avoir lu les articles et les posts sur les réseaux sociaux, a offert les grosses roches qui ont servi à colmater la plage.
O Pourquoi est-ce que l’hôtel, les habitants du village et ceux qui utilisent la plage vous ont laissé mener le combat tout seul ?
— C’est ça le drame de cette affaire. Je ne suis pas trop surpris par les fonctionnaires, mais je suis déçu et étonné que le Village Council, le District Council et les différents départements de l’Environnement ne communiquent pas entre eux. En ce qui concerne l’hôtel, tout en déplorant son manque de réactivité, je dois dire que je sais qu’il est découragé de faire appel aux institutions. Tous les week-ends, la plage de Tamarin accueille des gens qui viennent faire la fête en jouant de la musique très fort jusqu’à tard dans la nuit. Malgré des plaintes répétées, les autorisés n’agissent pas et l’hôtel est obligé de rembourser à ses clients, qui ne peuvent pas dormir, la moitié du prix de la location des chambres pour tapage nocturne ! En ce qui concerne les habitants, je crois qu’il y a chez eux un reste de peur de répression du précédent gouvernement. Les gens ont encore peur de parler par crainte de représailles.
O Quelle est la situation aujourd’hui sur la plage de Tamarin, de ce qui en reste ?
— Allez à Tamarin. Cinq semaines après, rien n’a été fait, et on continue à perdre de la plage sous les arbres. Parce que les roches que nous avons posées temporairement ne retiennent pas le sable. Ce sont les sacs de sable fait de géotextile qui le font en laissant passer l’eau. On n’en a pas encore installé à Tamarin. La seule trace du passage du ministère de l’Environnement est une longue corde jaune avec des pancartes No entry et Danger.
O Vous vous rendez compte que ce que vous avez fait était totalement illégal ?
— J’en suis tout à fait conscient, mais si je ne l’avais pas fait, je l’aurais regretté toute ma vie. J’ai fait mon devoir de citoyen responsable. J’ai tout fait pour obtenir les autorisations nécessaires, mais il fallait attendre au moins une semaine. Est-ce que vous croyez que la nature — à travers les hautes marées de mai — allait attendre l’autorisation du ministère pour déferler sur la plage de Tamarin ?
Jean-Claude Antoine

