Pris sur le vif : Le bus

–Décidément, tu passes ta vie à te promener dans les rues de Rose-Hill.
–Comment est-ce que tu sais que j’étais à Rose-Hill ? On dirait que tu continues à veiller mes affaires !
– Tu crois que j’ai du temps à perdre ! C’est ma cousine X qui t’a vue sur la route Royale…
– Ta cousine-là, elle n’a rien d’autre à faire que de veiller ce que je fais et ou est-ce que je vais ! Si elle veut je peux lui envoyer mon emploi du temps, comme ça elle va savoir où je suis !
–Arrête de monter sur tes grands chevaux donc. Elle ne veille pas tes affaires. Elle passait en voiture et elle t’a vue, et elle m’a dit. Où est-ce que tu allais comme ça ?
–Ayo, il faut que je te raconte mon aventure.
– J’espère que tu n’es pas parmi les premières personnes qui ont perdu des points avec le nouveau permis à points !
–Hey toi là ! Ne mets pas ta bouche cabri sur moi là, je te dis !
–Ayo, j’ai dit ça comme ça. Alors, qu’est-ce qui t’es arrivée ?
–Je suis allée à Bagatelle Mall.
–C’est ça même que tu appelles une aventure : aller au Mall ?
–Crois-moi : c’est une aventure quand tu vas par bus.
–Mais qu’est-ce qui t’a pris d’aller faire du shopping à Bagatelle en allant par bus ! Franchement tu es tombée sur la tête !
– Avant de commencer à faire des commentaires désagréables, laisse-moi t’expliquer comment c’est arrivé.
–Raconte. Mais je ne trouve pas qu’aller à Bagatelle par…
–… tu vas me laisser raconter oui ou non, foutour va ?!
–Manman… pas besoin de prendre la mouche. Allez cause, je t’écoute.
–Ma belle-sœur dit avoir trouvé le cadeau idéal pour l’anniversaire de ma belle-mère dans un magasin de Bagatelle, et m’a demandé de venir la rejoindre avant d’acheter.
–Ta belle-sœur ne peut pas décider elle-même quel cadeau donner à sa maman ?
–C’est un cadeau de toute la famille, et c’est elle et moi qui devons choisir.
–Ah bon, c’est pas plus mal. Mais pourquoi tu as pris le bus pour aller la rejoindre à Bagatelle ?
–Parce que mon bonhomme a prétendu qu’il avait je ne sais quel match à regarder à la télé, et a refusé de me conduire. Et comme je ne voulais pas prendre le volant ave cette histoire de permis à points là, j’ai décidé de prendre le bus.
–Tu avais déjà fait ça avant : prendre le bus ?
–Non. Pas récemment. Mais on m’a dit qu’il y avait des bus à partir de Rose-Hill, donc je suis allée prendre le bus.
–Et alors ?
– Et alors il faut tout d’abord aller chercher où est le bus en question.
–Qu’est-ce tu veux dire ?
–Quand tu arrives à la gare, il y a foule, beaucoup de bus et pas de panneau d’information. Après avoir demandé à des gens, qui ne savaient pas plus que moi, j’ai fini par aller trouver un chef de gare pour lui demander.
–Qu’est-ce qu’il t’a dit ?
–Bis pou Bagatelle, ayo li finn fek ale, me dibout par lamem, enn lot pou vini dan trant minit. Je lui ai demandé : Ki kote mo bizin atann ? Il m’a répondu : Rest par lamem.
–Et alors ?
– Je suis restée en place et en attendant mon bus, j’ai regardé le mouvement, et crois-moi, il y a du mouvement dans une gare de bus.
–À ce point-là ?
–Mais oui toi. Les bus n’arrêtent pas d’aller et venir, de quitter des passagers pour en prendre d’autres. De se ranger en double file en changeant d’équipage et de destination, ce qui fait que tu dois surveiller tout ça.
–Pourquoi ?
–Pour être sûre de ne pas rater ton bus.
–Mais le chef de gare ne t’avait pas dit : Rest par lamem !
–Je crois qu’il est tellement débordé qu’il dit ça à tous les passagers qui lui demandent des renseignements. Les gens qui ont l’habitude savent ou exactement leur bus va s’arrêter, moi j’ai dû aller de bus en bus, demander les destinations qui étaient en train de changer.
–Tu as dû te faire remarquer en allant de bus en bus.
–Pas du tout, puisqu’une grosse partie de voyageurs étaient dans le même cas que moi. Parce que, en plus, tout ça se fait dans un tapage infernal, avec les bruits des bus, les gens qui causent, les contrôleurs des bus indépendants qui hurlent les destinations.
–D’après ce que tu racontes, on dirait que c’était une foire !
–Pareil je te dis. Enfin, une personne, qui avait dû entendre que je ne faisais que demander Bagatelle ça, m’a dit : Mo krwar ou bis laba, al dimann kontroler-la. C’était effectivement celui que j’attendais.
–Combien de temps tu as attendu avant de rentrer dans ton bus ?
–En tout quarante minutes.
–En fin de compte tu as raison : c’était une aventure.
–Oui, toi. Et surtout j’ai compris une affaire.
–Quelle affaire ?
–À Maurice beaucoup de choses sont faites pour des gens qui ont une voiture.
–Pourquoi tu dis ça ?
–Tu ne peux pas aller faire ton shopping à Bagatelle si tu n’as pas de voiture. Si tu prends le bus, dis-moi comment tu fais pour ramener ce que tu as acheté chez toi  ? Les gens qui disent que Maurice vit à deux vitesses ont raison.
–C’est-à-dire ?
–Il y a une vitesse pour ceux qui ont une voiture et une autre, bien moins rapide et pas pratique du tout, pour les autres !
J.-C.A.

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