Notre invité de ce dimanche est Ram Seegobin, le porte-parole du parti politique Lalit. Dans cette interview réalisée vendredi matin, Ram Seegobin livre son analyse sur des sujets d’actualité locale et partage ses projections, mais aussi ses inquiétudes, sur l’avenir de Maurice à court terme.

l Une grosse majorité des citoyens de par le monde — et même de Maurice — s’accorde à dire que 2021 sera pire que 2020. Partagez-vous cette opinion ?
— La réponse à cette question ne peut qu’être oui. En 2020, il y a eu la pandémie, le confinement et disons que le problème a été assez bien géré à Maurice. Mais les problèmes économiques qui existaient avant la pandémie n’ont pas été solutionnés. La pandémie sanitaire est venue dans une certaine mesure masquer nos véritables problèmes : l’industrie sucrière qui était et est à genoux, la sécurité alimentaire, le non-développement de la pêche et la diminution du nombre de touristes, entre autres. 2021 sera définitivement pire que 2020.

 Quand on a vu la vague de consommation pour les fêtes de fin d’année, on peut se demander si les Mauriciens sont conscients de la gravité de la situation…
— Ils ne le sont certainement pas assez et les médias ont une part de responsabilité dans cette non-prise de conscience. Il y a parfois des dossiers, des articles de fond et des interviews sur la crise et ses conséquences, mais de manière générale, on privilégie les faits divers et autres scandales de fraude et corruption. C’est une manière de détourner l’attention des vrais problèmes. Et le Mauricien suit le mouvement, ne se préoccupe pas de l’essentiel au profit du sensationnel.

l Le gouvernement passe son temps à se féliciter pour sa gestion de la crise sanitaire, mais est-ce que tout danger est vraiment écarté ?
— Oui. Sur le papier. Il n’y a pas de foyer local du virus à Maurice, tous les cas de Covid sont importés. Mais ce succès ne doit pas être attribué à un ministre ou à un gouvernement, mais à un ensemble de facteurs particuliers, dont le fait que Maurice est une île. Il faut aussi souligner que nous avons disposé d’une équipe de scientifiques en la personne des docteurs Gaud, Musango de l’OMS et Gujadhur, dont les consignes ont été suivies par les Mauriciens, certainement pas les conférences de presse des Drs Joomye et Jagutpal ! Il faut aussi dire que Maurice a hérité et maintenu une structure de santé publique et une culture de prévention des épidémies depuis l’époque de la malaria et de la poliomélite. Oui, du point de vue sanitaire, nous avons pu passer à travers la pandémie sans trop de dégâts, mais ce n’est pas fini.

l Est-ce que les aides financières du gouvernement aux entreprises n’ont pas permis de solidifier l’économie mauricienne ?
— Non. On s’est contenté de faire baisser les flammes, pas d’éteindre l’incendie. Les millions pris dans les caisses de la Banque de Maurice vont créer l’inflation, puisqu’ils n’ont pas eu pour conséquence une augmentation de la production et des services. S’est ajouté à cela le fait des problèmes existants, comme ceux que j’ai déjà cités, dont les arrivées de touristes qui étaient en baisse depuis quelques années, tandis que l’on continuait à augmenter les nombres de chambres d’hôtel en bétonnant nos côtes. Est-ce que les touristes vont continuer à venir dans une île de plus en plus bétonnée ou vont préférer les Seychelles et les Maldives qui ont su maintenir un cachet naturel ? Le problème est que, comme c’est trop souvent le cas à Maurice, on ne réfléchit pas aux conséquences d’un problème avant qu’il ne se manifeste. Et bien souvent, la réflexion, si elle a lieu, arrive trop tard. Le fait que beaucoup de Mauriciens continuent à recevoir leurs salaires — parfois en travaillant moins — donne la fausse impression qu’il n’y a pas de crise économique dans le pays, mais l’atterrissage, pour ne pas dire le crash, va faire de gros dégâts.
l Arrivons-en maintenant au débat du moment . Faut-il ouvrir les frontières pour faire repartir l’économie — principalement le tourisme — ou les garder fermées à cause des risques sanitaires ? Quelle est votre position ?

— Il y a eu débat et parfois dérapage sur cette question, alors que la deuxième vague du coronavirus venait de commencer, surtout dans les pays d’où viennent en majorité nos touristes : l’Europe, l’Inde, l’Afrique du Sud, La Réunion. Puis, il ya eu la découverte des variants du coronavirus. Nous pensons qu’avec cette flambée sanitaire, une réouverture des frontières comporte trop de risques sans la certitude qu’en contrepartie Maurice va pouvoir remplir ses nombreux hôtels. Vous croyez vraiment qu’avec la deuxième vague de la pandémie les gens ont envie de prendre des vacances à l’autre bout du monde en passant par une quarantaine ? Pour Lalit, la réouverture des frontières expose Maurice à un grand risque sans aucun bénéfice en contrepartie.

l Mais alors, quelle est la solution : fermer les frontières en nous enfonçant dans la crise économique ?
— La solution va venir avec le vaccin qui est administré sur une échelle jamais égalée dans le monde. Je pense qu’on pourra penser à la réouverture des frontières quand, non seulement la population mauricienne sera protégée par le vaccin, mais également les touristes qui l’auront fait avant de prendre l’avion.
l Beaucoup de questions ont été posées sur le vaccin, son efficacité et ses possibles réactions sur les vaccinés…

— Sans vaccin, aucun pays au monde ne peut combattre la pandémie, ni les Etats-Unis ni l’Europe ou l’Inde. Il y a plusieurs vaccins, qui ont été fabriqués plus rapidement que d’habitude vu l’urgence de la situation, mais qui sont efficaces à plus de 60% à monter. Nous allons, je l’espère, vers une situation où il y aura suffisamment de personnes vaccinées à travers le monde pour mettre fin à la pandémie. Mais c’est vrai qu’il y a des campagnes contre le vaccin, surtout en France…

l Et même à Maurice…

— C’est vrai. Week-End a publié, la semaine dernière, une interview d’un médecin français qui m’a choqué. Ce docteur a mélangé les préoccupations raisonnables avec des concepts culturels qui ne sont pas scientifiques. Elle a dit que les vaccins peuvent être dangereux pour les diabétiques, ce qui n’est pas établi, alors qu’il est prouvé que le virus est terriblement dangereux pour les personnes atteintes de diabète ! À mon avis, cette interview fait partie de la campagne antivaccin et des arguments du Dr Raoult qui affirme que la Covid-19 ne fait pas de victimes ! De quoi sont donc morts les milliers de victimes en Europe, aux Etats-Unis et dans d’autres pays à travers le monde ? Je pense que ce genre de propos est dangereux. Le vaccin n’est certainement pas l’idéal, mais c’est la seule solution dont le monde dispose pour lutter contre le coronavirus.

l Quelle est votre analyse de l’affaire — ou des affaires — Sawmynaden qui ressemblent à du mauvais cinéma ?
— C’est un mauvais cinéma qui fait peur. Au départ, on a parlé de contrats détournés, mais quand on a commencé à entrevoir des possibilités d’assassinat autour, cela devient inquiétant. La publication des comptes de campagnes connues sous le nom de Kistnen Papers, dont la paternité est réclamée par un autre agent du MSM, augmente les interrogations.

l Mais en fin de compte, est-ce que les “révélations” de ces comptes de campagne sont de vraies révélations ? Tout le monde — en premier lieu les politiques — savent que les vraies dépenses d’une campagne électorales sont des dizaines pour ne pas dire des centaines de fois supérieures à celles qui sont déclarées…
— Le rapport de la commission Sachs en 2002 disait déjà que tous les grands partis politiques avaient reconnu que la limite des dépenses autorisées par la loi, qui est de Rs
150 000 par candidat, était dépassée. La situation a perduré parce qu’il existe un loop hole dans la loi électorale, qu’aucun parti politique ne veut amender, qui dit que les candidats peuvent bénéficier des dons de leurs sympatisans sans aucun contrôle. C’est ce qui permet l’hypocrisie autour de cette question, ajouté au fait que la loi actuelle ne permet pas au Commissaire électoral et à l’Electoral Surpervisory Commission d’ouvrir des enquêtes sur les dépenses des campagnes électorales. Tant que la loi ne sera pas amendée, la situation ne changera pas.

Il y a dans l’affaire Sawmynaden une autre hypocrisie : tout le monde sait que les ministres et les députés ne paient pas toujours — et parfois pas entièrement — les salaires de leurs Constituency Clerks…

— C’est vrai. C’est pour cette raison que nous soutenons Rama Valayden, qui a demandé au Speaker de l’Assemblée législative de publier la liste de tous les Constituency Clerks des députés, car ce sont des emplois payés par les contribuables. D’autant que le Constituency Clerk est, par définition, la personne qui fait le lien entre les électeurs d’une circonscription et les élus. Le fait que la liste des Constituency Clerks n’est pas rendue publique donne lieu à des affaires comme celle de Mme Kistnen. Dans cette affaire, comme dans beaucoup d’autres à Maurice, on se contente de la forme, pas du fond. Alors que l’on débat de la manière dont l’enquête a été menée ou de la lenteur de l’ICAC, personne ne pose la vraie question : pourquoi est-ce que le ministre Sawnynaden ne vient pas s’expliquer? Pourquoi attend t-il d’aller devant la cour pour le faire ?

Quelle est la réponse à cette question intéressante ?
— Le fait qu’il existe une tendance à Maurice que toutes les affaires, tous les problèmes politiques, finissent par atterrir au CCID ou devant une cour de justice. Dans l’affaire des pétitions électorales, par exemple, on refuse d’admettre sa défaite et on met des affaires en cour qui vont traîner en maintenant l’illusion que les perdants n’ont pas perdu. Le cas de Sawmynaden est du même niveau, c’est un problème simple : est-ce que Mme Kistnen est déclarée pour un travail qu’elle ne fait pas et pour lequel elle n’est pas payée ? Et on demande à la cour de répondre à cette question à la fois politique et administrative.

l Que pensez-vous de ce déploiement des forces de la police pour contenir les manifestations qui ont marqué les comparutions en cour du ministre du Commerce dans le cadre de l’affaire dont nous parlons ?
— Pour Lalit, c’est peine perdue que de vouloir mettre la pression sur une cour de justice en organisant des manifestations devant son enceinte. Nous invitons nos participants à venir écouter le case, mais pas à venir manifester devant une cour, ce qui est une arme généralement utilisée par la droite. Souvenez-vous du procès contre Gaëtan Duval en 1989 avec la foule PMSD défilant devant la magistrature de Flacq pour essayer de faire pression sur la cour.

l Vous êtes en train de me dire que pour vous, en organisant les manifestations lors de la comparution du ministre Sawmynaden en cour, Bruneau Laurette a utilisé une arme de la droite ?

— Exactement. Il l’avait déjà fait à Mahébourg.

l Mais il faut reconnaitre que Bruneau Laurette a récupéré la capacité des partis et mouvements de gauche à faire descendre les gens dans la rue…
— Cela est évident. La preuve : quand l’opposition parlementaire parle d’organiser une manifestation bientôt, elle invite Bruneau Laurette. En ce faisant, l’opposition accepte que Bruneau Laurette a une capacité à faire bouger les gens. Mais de notre point de vue, faire les gens descendre dans la rue ne va pas nécessairement dans une bonne direction…

l Excusez-moi, mais pendant longtemps, la gauche, dont Lalit, a organisé et utilisé les manifestations de rue comme une arme politique…
— Avec un objectif, une cause précise, pas une manifestation dans laquelle chaque participant a une revendication différente, comme celle que Bruneau Laurette a déjà organisée à Port-Louis. C’est pour cette raison qu’ils appellent ça des mobilisations citoyennes…

l Vous n’êtes pas d’accord que les citoyens descendent dans la rue pour exprimer leurs mécontentement sur divers sujets ?
— Je suis d’accord avec vous. Mais pour apporter le changement, pour être efficace, il faut que la revendication, la manifestation, ait un but, ne se disperse pas dans plusieurs directions.

l Il n’y a pas que l’opposition qui reconnaît la capacité de Bruneau Laurette à mobiliser. Est-ce qu’en déployant les grands moyens face à la manifestation devant la cour, le gouvernement n’a pas, lui aussi, reconnu l’importance de Bruneau Laurette ?
— Oui. Mais il y a des zones d’ombre autour de Bruneau Laurette et l’une d’entre elles sont ses liens avec certaines personnes autour de l’Église catholique. On sait qu’il provoque des remous au sein de l’Église catholique, au point où le Père Labour a fait fermer la cathédrale le jour de la deuxième manifestation, pour éviter une possibilité de récupération. En faisant cela, Laurette utilise l’Église, ce qui peut provoquer des contre-réactions dans le tissu social mauricien. Mais il y a beaucoup plus grave : organiser une manifestation contre le gouvernement sous les Jugnauth père et fils, c’est inviter à la répression. C’est pour cette raison qu’ils ont fait une démonstration de force presque militaire à Port-Louis. Une démonstration de force militaire qui n’était pas nécessaire, mais qui avait peut-être pour objectif de créer un précédent.

l Au cours de la troisième comparution en cour du ministre Sawmynaden, un groupuscule, connu pour ses messages agressifs et incendiaires sur les réseaux sociaux, a défilé comme des contre-manifestants sans que la police ne réagisse…
— Nous arrivons là sur un terrain glissant et dangereux. Des manifestations anti-gouvernementales dont le seul slogan est « bour li deor », sans aucune alternative à proposer, vont mener à des contre-manifestations pour défendre le gouvernement. C’est ce qui est en train de se passer et qui peut mener à des dérives communales, ce qui est dangereux dans une période de crise économique et sociale, et peut rendre possibles les frictions et les tensions communales. On peut penser qu’après les protestations contre la présence “militaire” devant la cour, le gouvernement a décidé de diminuer le nombre de policiers pour la troisième comparution du ministre, mais a demandé à ses supporters un “coup de main” avec une contre-manifestation. Je crois que tout cela est lié et que la militarisation et le reste étaient un signal pour effrayer la population.

l Que pensez-vous de l’action des avocats qui se surnomment eux-mêmes The Avengers ?
— D’abord, pourquoi Avengers ? Ces avocats agissent eux aussi un peu comme Bruneau Laurette en utilisant la cour, mais aussi en étant très présents dans les médias. Dès que les avocats ont fini en cour, ils tiennent tout de suite une conférence de presse/meeting devant la cour qui est relayée par les médias. Ces avocats sont en train de faire un bon travail démocratique avec, évidemment, des arrière-pensées politiques. Il ne faut pas oublier qu’il y a parmi eux pas mal de politiciens. Ils sont en train de créer un point focal autour d’eux-mêmes, comme Bruneau Laurette l’a fait.

l Ce qui nous mène directement à la question suivante : où est l’opposition parlementaire dans tout cela ?
— L’opposition parlementaire est paralysée pour des raisons structurelles, du fait qu’elle est constituée de trois partis, hier encore adversaires, qui essayent de faire des choses ensemble, mais c’est compliqué. Dans notre système, le leader de l’opposition est techniquement le Premier ministre alternatif qui doit prendre des décisions. Dans le cas actuel, le leader de l’opposition doit d’abord obtenir l’accord du leader de son parti, puis de celui des deux autres leaders avant de lancer une initiative. En dépit du fait que le gouvernement est devenu bien impopulaire, il continue parce que face à lui il n’y a pas une opposition unie et crédible. Ce qui peut ouvrir la voie à des débordements de toutes sortes, dont des débordements populistes.

l Un mot sur l’ancien commissaire de police qui, s’il n’avait pas obtenu la liberté conditionnelle, se serait retrouvé en prison dont il était le commissaire…
— L’affaire du passeport attribué au trafiquant de drogue existe depuis des mois, depuis bien avant que Mario Nobin ne prenne sa retraite. Malgré cette affaire qui lui pendait au nez, le gouvernement a décidé de le nommer commissaire des prisons. Pour quelle raison ? Pour quels services rendus ? C’est un autre des mystères du gouvernement Jugnauth fils.
l Si l’on ajoute tous les sujets abordés dans cette interview, l’avenir immédiat de Maurice est-il plus qu’inquiétant ?

— Nous avons dit au début de cette interview qu’une majorité pense que 2021 sera beaucoup plus difficile et inquiétante que 2020. Ce sera le cas à Maurice. Les compagnies ont déjà commencé à licencier par groupes des centaines d’employés. D’autres sont en chômage technique. La situation était déjà préoccupante fin 2020, elle a déjà commencé à empirer en ce début de 2021. À Lalit, nous mettons l’accent pour encourager une réflexion sur une alternative économique, sur la nécessité et la sécurité de la production alimentaire, la nécessité de développer une vraie industrie de la pêche. Ce sont les sujets qui doivent faire partie du débat national pour organiser l’avenir qui s’annonce incertain, pour ne pas dire inquiétant.