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Ram Seegobin, de Lalit : « C’est un budget à très court terme »

Notre invité de ce dimanche est le Dr Ram Seegobin, le porte-parole du parti politique Lalit. Dans l’interview qui suit, il commente les mesures budgétaires et partage son analyse de la situation socio-économique du pays.

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Est-ce que pour Lalit, les propositions du ministre des Finances pour l’année 2022-23 font partie d’un bon ou d’un mauvais budget ?

— Notre analyse est différente de celle qui consiste à faire une liste de bonnes mesures individuelles et une autre de celles considérées comme mauvaises et à les comparer. Pour nous, l’important est de savoir si les mesures proposées sont à la hauteur des problèmes économiques et sociaux du pays.

À ce niveau, le budget 2022-23 ne correspond pas aux besoins et aux attentes du pays. On dirait que le ministre des Finances comprend l’étendue des problèmes, mais son budget ne préconise pas une situation globale pour les régler. Ce n’est pas un budget pour faire face aux défis et relancer l’économie, c’est un budget pour essayer de répondre aux problèmes du moment, pas pour envisager l’avenir.

Face à la crise, Maurice a un problème important : le manque de production. Au fil des années, nous sommes allés vers le secteur financier, l’offshore, c’est-à-dire des services, tout en soutenant de vieux secteurs qui ne sont plus viables comme le sucre, la zone franche. Il n’y a pas de nouveau secteur de production, et c’est dramatique. Nous avons dû faire face à des crises économiques graves au cours des dernières années et nous allons au-devant de crises autant sinon plus graves, et le budget ne s’occupe que de l’année financière en cours.

À l’inflation galopante que nous subissons, il vient proposer une somme mensuelle de Rs 1000 qui n’est pas adéquate.

On va certainement vous dire que c’est tout de même un effort pour faire face à l’inflation…

— Les Rs 1000 que le gouvernement a offertes, et qui seront payées en juillet, ont été déjà dépensées pour faire face aux augmentations en juin. Si on divise les Rs 1000 par trente jours, cela équivaut à Rs 33. Que peut-on acheter pour cette somme ? Nous pensons que pour faire à cette inflation galopante, il faut avoir recours à un mécanisme qui a déjà été utilisé dans le passé, le Cost of Living Allowance. Il s’agit d’une compensation automatique annuelle pour la perte du pouvoir d’achat causée par l’inflation. Ce n’est pas une proposition de militants marxistes, comme certains on pu le dire, puisque deux personnalités mauriciennes qu’on ne saurait accuser de gauchisme comme Jean-Claude de l’Estrac et Lindsay Rivière la soutiennent.

L’opposition et les économistes disent que la situation économique est grave, que les caisses ont été vidées et malgré cela, le ministre des Finances augmente les pensions et les prestations sociales. Où va-t-il pouvoir tirer l’argent pour tenir les promesses de son budget ?

— Quand un gouvernement a besoin de dépenser, il sait toujours où trouver les ressources nécessaires : puiser dans les réserves ou emprunter. Il puise dans les réserves du CEB, de la State Trading Corporation et de la Banque centrale pour financer ses dépenses. Ce qui fait, par exemple, qu’après avoir vidé ses caisses pour soutenir le gouvernement pendant la pandémie, la Banque centrale n’a pas suffisamment de réserves pour maintenir le niveau de la roupie, qui a déprécié et cela va continuer dramatiquement. Le problème, c’est qu’à Maurice on ne pense qu’à court terme, sur seulement une année. Mais l’économie d’un pays, son secteur de production, ne peut pas fonctionner que sur des cycles de douze mois. Avec cette manière de faire, tout est calculé sur le court terme, sur les prochaines échéances électorales avec des mesures populistes pour séduire des segments de l’électorat. Maurice n’a plus de ministère du Plan pour se pencher sur son avenir et proposer des solutions dans la durée, ce qui permet d’anticiper le développement économique et social sur cinq ou dix ans et même, s’il le faut, de le corriger en cours de route.

Pour vous, l’abolition de la taxe municipale est-elle une bonne mesure ?

— Certains éléments qui font croire que c’est un budget électoraliste comme l’annulation de la taxe municipale, la liste des coins et recoins du pays qui seront raccordés au tout-à-l’égout ! Il aurait été plus logique, plus égalitaire pour les Mauriciens d’instituer une taxe immobilière nationale uniforme. Je suis persuadé que si le gouvernement explique que l’argent récolté par cette taxe sera utilisé pour des services dont vont profiter les habitants des villes et des villages, elle sera acceptée. L’abolition de la taxe va plaire aux citadins certes, mais ça va représenter un manque à gagner conséquent pour les municipalités, et le gouvernement ne vient pas expliquer comment il va compenser les municipalités pour ce manque à gagner. Il va probablement augmenter les grants accordés aux municipalités qui, au fil des années, ont perdu de leur indépendance pour devenir une espèce de corps paraétatiques contrôlés à tous les niveaux par le gouvernement.

Lalit doit être satisfait que l’accent ait été enfin mis sur un de ses grands chevaux de bataille : l’augmentation de la production agricole visant l’autosuffisance alimentaire de Maurice…

— ll faut d’abord corriger une fausse impression. Quand on parle de production agricole, on imagine qu’il s’agit d’un petit secteur qu’on peut contenter en donnant des subsides sur les fertilisants, les semences et les matériaux pour les serres de fruits et légumes. Ce secteur est nécessaire, mais l’objectif ne doit pas être une production agricole — surtout des légumes — sur une petite échelle. Lalit pense qu’il faut produire sur une grande échelle des denrées de base, non seulement pour le marché local, mais pour l’exportation. Une production agricole sur une grande échelle nécessite qu’on utilise les terres qui sont aujourd’hui plantées en canne pour produire le sucre qui n’est plus, on le sait depuis longtemps, un secteur d’avenir. On dirait que le Mauricien en général n’a pas encore intégré cette réalité économique. On a diminué la production de la canne de moitié, mais le gouvernement continue à subventionner les planteurs de canne, qui continuent à obtenir un prix garanti pour chaque tonne de sucre produit. Dans ce pays, on peut continuer à subventionner la canne, mais on hésite à encourager la plantation d’autres denrées de base. Les autres petits planteurs n’ont pas, comme ceux qui plantent la canne, de prix garanti pour leurs produits. Il est bon de subventionner les prix du riz er de la farine, mais il ne fait pas oublier que ce sont des produits importés, et qu’il serait beaucoup plus logique de subventionner des produits qu’on peut produire localement au lieu d’en importer.

Que pensez-vous de l’annonce de la fin des subsides sur certains produits alimentaires à la fin du mois ?

— L’inflation qui est déjà galopante va s’envoler quand les subsides seront enlevés. C’est pour cette raison qu’il fait avoir un projet solide et la volonté nécessaire pour produire des aliments de base. Mais penser produire localement reste un slogan que l’on met dans chaque budget sans créer les conditions nécessaires pour le faire exister. La subvention des produits de base importés diminue les possibilités de production de produits locaux. Allez dans un supermarché et regardez tous les produits frigorifiés que nous importons et que nous pourrions produire localement. Nous disposons de millions de kilomètres carrés de mer et nous importons du poisson des quatre coins du monde et les payons avec des devises étrangères ! Nous importons des capitaines et des cateaux disponibles dans notre mer depuis les pays européens, africains ou asiatiques ! Il faut aussi noter que le gouvernement essaye symboliquement de reprendre Diego Garcia avec des opérations de communication, et c’est bien. Mais ll ne fait rien dans le concret pour montrer qu’il veut exploiter concrètement notre zone maritime. La meilleure manière de commencer serait de construire une industrie de la pêche comme l’ont fait nos voisins.

Que pensez-vous de l’augmentation du prix de l’essence qui a provoqué des réactions et même des manifestations ?

— Il fait préciser que ces manifestations étaient l’expression de la colère des consommateurs. Une colère légitime et spontanée, et pas organisée politiquement comme le gouvernement a voulu le faire croire. La gestion — pour ne pas dire le non-gestion — du dossier du carburant à Maurice fait partie des incohérences du gouvernement. Cela fait des années que les experts disent qu’on peut utiliser 10 à 15% d’éthanol dans l’essence sans aucune nécessité de modification technique des véhicules. Au lieu de produire de l’éthanol pour la consommation locale, ce qui baisserait le prix du carburant, on produit de l’éthanol, mais pour l’exportation ! Par ailleurs, il faut noter que le Mauricien a un rapport complexe avec l’essence et la voiture. Rajiv Servansingh de la STC disait avec raison que même quand le prix de l’essence augmente, les Mauriciens ne diminuent pas leur consommation. On aurait cru que l’augmentation conséquente du prix de l’essence aurait poussé le Mauricien à laisser sa voiture pour prendre le métro ou le bus. Ce n’est pas le cas, il continue à utiliser sa voiture.

Il faut aussi dire que le métro n’est pas facilement accessible à tous les Mauriciens, en dehors de ceux qui ont la chance d’habiter à côté du tracé…

— Le métro est une illustration de la manière dont on fait des projets sans réfléchir sur leurs conséquences, leurs implications et surtout comment les rentabiliser. Pour arriver au métro, il faut souvent prendre un ou deux autobus, ce qui prend du temps. Inutile de penser à garer sa voiture à côté d’une station, car ou bien il n’y a pas de parking, ou bien le parking ne peut prendre que quelques voitures. Il semble que ce problème n’ait pas été pris en compte dans l’élaboration du projet. Tout comme il semble qu’on n’avait pas prévu la construction d’une ligne Rose-Hill/Réduit pour des raisons électoralistes évidentes. Laquelle construction est faite en détruisant une partie des infrastructures construites l’année dernière à Rose-Hill et qui ont coûté des millions.

Un mot sur un important secteur du Welfare State : la Santé ?

— La pandémie a démontré les manquements du secteur de la santé, mais le budget ne propose pas de solutions pour les régler. Pas de mesures fortes pour renforcer le secteur public. Il y a clairement une tendance dans le gouvernement à aller vers la médecine privée avec les incitations budgétaires pour les assurances médicales. Il ne faut pas oublier qu’un des conseillers les plus puissants du Premier ministre est actuellement en train de faire construire ses cliniques pour renforcer l’industrie de la santé privée.

Est-ce que cette poussée vers la médecine privée n’est pas un moyen de désengorger l’hôpital public ?

— Mais, premièrement, la médecine privée n’est pas accessible à tous les Mauriciens. Oui si les ressources sont données à l’hôpital public pour maintenir un niveau de soins, ce qui n’est pas le cas avec les dotations du budget. Ce qui va représenter une tragédie pour les Mauriciens au bas de l’échelle sociale, et ils sont plus nombreux qu’on ne veut le croire.

Les députés de la majorité se félicitent que le barème de l’import n’a pas été augmenté…

— C’est vrai, il y a au contraire une abolition de l’income tax pour ceux touchant moins de Rs 30 000 par mois, ce qui est une bonne mesure en faveur des plus pauvres. Il y a des pressions pour un ciblage des prestations sociales pour les pauvres, alors qu’il faudrait, selon nous, cibler dans l’autre sens. Il serait plus logique de cibler les riches qui touchent des salaires mirobolants et de les taxer. Au lieu de mettre le taux de l’income tax à 15% pour tous les contribuables, pourquoi ne pas imposer un taux gradué dépendant des salaires et des revenus du contribuable selon un système seki gagn boukou pey boukou ? C’est beaucoup plus logique, économique et facile à mettre en place.

Que pensez-vous de la contribution de l’opposition et des syndicats au débat économique à part de dire que le budget et ses mesures sont les pires depuis l’indépendance ?

— Le manque de réflexion logique sur les enjeux économiques de demain que nous reprochons au gouvernement existe au même niveau chez l’opposition et les syndicats. L’opposition faite de quatre partis qui n’arrivent pas toujours à s’entendre entre eux, même si elle se qualifie d’entente, fonctionne à la petite semaine. Elle ne fait que réagir à ce que fait le gouvernement, et son principal travail de réflexion, c’est de trouver ce qu’elle va dire lors de la prochaine conférence de presse. L’opposition ne réfléchit pas sur une alternative au gouvernement, d’autant qu’il y a une partie de l’opposition au Parlement, une autre dehors. En ce sens, nous n’avons pas une véritable opposition soudée avec un programme cohérent, juste des leaders de partis qui ne font que chercher les défauts du gouvernement, sans une proposition alternative globale. Comme le gouvernement, l’opposition ne vise que le très court terme. C’est d’ailleurs de plus en plus le mindset des Mauriciens. Quand à Lalit nous parlons des problèmes à long terme, on nous répond invariablement « on verra ça plus tard. » Et petit à petit, le mouvement syndical en est réduit à analyser dans quelle mesure le budget ou l’action gouvernementale est en faveur de ses membres ou pas. Il faut aussi dire que les médias, qui ont besoin de faire de l’audience et de vendre leurs produits, participent également à cette vision du très court terme. Il n’y a plus de plateforme de réflexion pour dégager un projet économique et social à long terme pour le pays.

Lalit a été parmi les premiers à dénoncer la torture pratiquée par certains policiers. Après les vidéos, le Premier ministre a déclaré au Parlement qu’il n’y avait pas lieu de nommer une commission d’enquête, que l’IPCC (Independent Police Complaints Commission) fait très bien son travail. Est-ce que c’est, quelque part, un cover-up à peine déguisé sur la question ?

— Effectivement, nous avons commencé à faire une campagne contre les brutalités policières depuis 1979, après la mort d’un détenu en prison après une mutinerie. Avec le concours de deux journalistes de Week-End, Daniel Appave et Coll Vencatasamy, nous avons ouvert une enquête et travaillé avec les familles des victimes de brutalités policières, et dans les années 2000, nous avons participé à un mouvement qui s’appelait Justice. De par notre expérience de ce sujet, nous pouvons dire que ce sont surtout des enquêteurs qui sont responsables des brutalités, avec un aspect sadique qu’il faut souligner pour obtenir des aveux. Il faut aussi dire que les institutions mauriciennes censées défendre les droits de l’homme ou enquêter sur les plaintes contre la police ne fonctionnent pas. La Commission nationale des droits de l’homme a développé une méthode ahurissante pour ne pas traiter des cas de brutalité policière qui lui sont soumis. Elle a décrété qu’elle ne pouvait pas ouvrir une enquête si le plaignant avait une enquête policière en cours contre lui ! Même si la brutalité a été commise dans le cadre du case policier ! Il y a des plaintes qui ont été soumises à l’IPCC depuis des années et dont on n’entend plus parler. Venir dire, comme le Premier ministre l’a fait au Parlement cette semaine, que les actes de torture sont dus à quelques brebis galeuses signifie qu’il n’a pas l’intention de lutter contre le fléau et va laisser la situation telle quelle. Oui, on peut penser que dans les cas mentionnés, nous allons vers un cover-up.

À quoi faut-il attribuer cette attitude du gouvernement sur la police ?

— Il n’y a pas de volonté du gouvernement de prendre des mesures contre la police, et c’est la politique des gouvernements MSM. Ils dépendent beaucoup de la police pour leur maintien politique et leur protection. Vous n’avez pas remarqué avec quelle vitesse la police interpelle les internautes qui postent des critiques contre les ministres, alors que les autres enquêtes prennent des semaines, des mois et des années pour être ouvertes… Par ailleurs, l’ambiance actuelle de mécontentement généralisée avec les augmentations de prix explique le fait que le gouvernement défend la police comme il le fait. Même quand les manquements dénoncés sont graves, comme dans le cas des vidéos en question.

Que faudrait-il dire pour résumer le budget 2022-23 ?

— Ce budget fait du clientélisme politique en ciblant par ses mesures plusieurs catégories sociales et professionnelles. Il contient beaucoup de petites propositions, mais pas le grand projet économique global que la situation exige. Il vise à satisfaire des individus ou des groupes, mais ne se préoccupe pas de l’économie dans sa globalité. C’est ce manque de réflexion et de propositions pour l’économie du pays au-delà du prochain budget qui nous inquiète. En fin de compte, le budget est comme ce que les partis politiques appellent un programme gouvernemental pour les élections. C’est une liste de mesures destinées à cibler différentes couches de la population, pas un programme. Je ne parle même pas de réflexion sur les mesures à prendre pour les années à venir. La conscience politique du Mauricien s’est bien effritée, suivant l’exemple de celle des politiciens traditionnels. Aux dernières élections, les Mauriciens ont voté par rapport à cette liste bien ciblée et ne veulent pas d’une réflexion ou d’une vision à long terme. Ils veulent avoir le maximum tout de suite. Je me demande ou ce mindset concentré sur l’immédiat va conduire le pays ?

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