Ce n’est pas comme on a pu l’entendre hier matin, que ce serait normal que, quelques jours seulement après que le frère du ministre Vikram Hurdoyal a été nommé président du conseil d’administration, vendredi c’était au tour du père du ministre Maneesh Gobin d’être parachuté à la présidence du Mahatma Gandhi Institute et du Rabindranath Tagore Institute, parce que le père de l’ancien ministre Chand Bhadain avait été installé à la tête de la Banque de Développement par l’ancien ministre des Finances Vishnu Lutchmeenaraidoo.

Si on change de gouvernement pour que ceux qui viennent aux affaires fassent pire que ceux qui les avaient précédés, ce pays n’avancera jamais dans la voie d’une gouvernance améliorée, celle qui est basée sur la méritocratie, l’équité et la justice, non sur le népotisme.

D’anciens membres de gouvernement ont volé, pillé, il faut donc accepter que ceux qui nous gouvernent en fassent autant, sinon plus, par exemple, procéder à des acquisitions douteuses ? C’est avec ce genre de raisonnement bancal qu’un pays se vautre dans la médiocrité et le laisser-faire. Et que va-t-on encore tenter de justifier : que c’est une grande avancée démocratique que d’avoir un Loud Speaker partisan à l’Assemblée nationale ? Que des députés de la majorité tiennent des propos racistes, que le ministre du
« Code noir », Deepak Balgobin, soit considéré sur certaines ondes comme un « gran kaser paké » parce qu’il utilise le National Computer Board pour faire du social et de la charité intéressée dans sa circonscription Flacq/Bon Accueil ? Faut-il aussi accepter que la police n’ait pas encore interrogé les manifestants illégaux du MSM devant la cour de Mahébourg parce qu’il était une fois dans ce pays il y avait eu d’autres cas de passe-droits ? Que des personnes soient cueillies chez elles quelques heures seulement après une plainte d’un agent de ministre sans qu’elles puissent avoir accès à un avocat ?

Faut-il aussi trouver normal que des auteurs de posts sarcastiques contre le Premier ministre soient traqués pour « annoyance », poursuivis et condamnés pendant que des pyromanes allument le feu de la division, du communalisme et du racisme sans être le moindrement inquiétés et attendre des dépositions pour ça, parce que la police n’est pas payée pour traquer ceux qui provoquent des tensions entre les différentes sensibilités mauriciennes ? Doit-on s’accommoder d’une MBC qui a atteint les bas-fonds de la propagande parce que, hier, c’était un peu plus, un peu moins ?
Non, il ne faut pas s’habituer à tout, aux excès, aux atteintes à la démocratie, à la corruption, au favoritisme, au népotisme et aux passe-droits. De tels réflexes peuvent être dangereux pour la démocratie et c’est précisément cela qui fait le lit du fascisme qui, déjà, nous parasite. La preuve, ces manœuvres, petites, mesquines et ridicules, comme organiser au débotté une vente de produits de la compagnie hors-taxe avec le support d’un groupe qui s’est d’ailleurs beaucoup démené pour contrer l’initiative de Bruneau Laurette en accueillant tour à tour le Ken passe-partout et expert pluridisciplinaire du PMO qui s’est complètement gouré, et un des brillants porte-parole du gouvernement, Maneesh Gobin. Un forcing désespéré de dernière heure pour tenter de freiner le ras-le-bol généralisé.

En fait, il faut toujours revenir à ce que Stéphane Hessel préconisait : s’indigner. Et Dieu sait qu’il y a des raisons quotidiennes de se révolter. Comme devant ces sentences pour des délits routiers graves avec mort d’homme qui sont assorties de peines ridicules qui insultent la mémoire des victimes et qui feraient pâlir les petits voleurs de litchis.
Le Judiciaire, qui constituait le dernier rempart contre les dérives des politiques, semble avoir été aussi atteint par la sclérose et l’empattement imperméable à un monde qui bouge et qui avance à grands pas technologiques. Il n’y a qu’à voir le retard pris — bientôt une année — à considérer les pétitions électorales logées contre les « élus » de l’actuel gouvernement pour se persuader qu’il y a urgence à secouer les institutions.

Le fatalisme, la propension à trouver tout normal, parce que cela a toujours été comme ça, nous pousseraient-ils aussi à accepter que, pendant que des études démontrent que les ménages mauriciens ont beaucoup souffert de la Covid-19 à cause des baisses de salaires, des difficultés à assurer le minimum alimentaire, et par ailleurs des entrepreneurs qui continuent à nous bassiner avec leur « smart city »? Alors que les citoyens réclament plutôt du « smart government ».

Comme cette semaine et pour la troisième fois, les promoteurs de Mon-Choisy ont jugé utile de convier le Premier ministre. Après la première pierre, cela a été le golf, et, cette semaine, les routes. Encore heureux que ce ne soit pas comme au No 8 avec ces inaugurations de toilettes, d’arrêts d’autobus et de subhalls.

Bernard Cayeux ne croyait pas si bien dire dans une tribune dans Le Mauricien du 28 août, lorsqu’il parlait de certains « patrons » pour qui, « la politique est un ‘truc sale’», mais « aller faire du lèche-bottes et proposer des combines entre les quatre murs d’un bureau ministériel, ça, c’est de la politique, de la vraie » et « comment et pourquoi l’ensemble du secteur privé est aujourd’hui à genoux devant un mur orange ».
Hier, à Port-Louis, comme jamais depuis peut-être 1982, le peuple s’est exprimé de manière calme, mais déterminée, sarcastique, mais résolue, sur ce qu’il souhaite pour son pays. Pas de demandes farfelues, juste l’essentiel : que la démocratie soit enfin fonctionnelle, participative, plus soucieuse du bien commun que des intérêts privés. Rien de bien nouveau.

Mais le message a le mérite de rappeler quelques fondamentaux. Non seulement en direction du Premier ministre visé au premier chef, mais à tous les politiques. Qu’ils arrêtent de faire comme avant : perpétuer les abus et les dérives. Une vraie rupture. C’est ce qu’a demandé la rue, en communion, joyeuse, solidaire, hier. Ne pas en tenir compte, c’est insulter l’avenir et se préparer à des lendemains tourmentés.