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Vijay Makhan, ex-secrétaire aux Affaires étrangères : « Maurice n’est pas l’alliée inconditionnelle de l’Inde »

« Dans la diplomatie, ce sont les intérêts des pays qui priment, pas les relations, aussi fraternelles qu’elles puissent exister, entre des dirigeants »
« Le dossier Agaléga a été enveloppé par le gouvernement mauricien d’une opacité extraordinaire qui permet des spéculations de toutes sortes, mêmes les plus farfelues, même les plus dangereuses »

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Notre invité de ce dimanche est l’ex-Secrétaire aux Affaires étrangères, Vijay Makhan. Diplomate de carrière, il avait été prié de « lev so pake allé » par le gouvernement travailliste après les élections de 2010. Depuis, il s’est joint au MMM, dont il fut un des candidats à certaines élections. Aujourd’hui, c’est en tant que spécialiste des questions internationales qu’il partage ses réflexions sur la diplomatie mauricienne et quelques questions d’actualité.

En tant qu’ex-Secrétaire aux Affaires étrangères, quel regard jetez-vous sur la diplomatie étrangère mauricienne en 2022 ?
— Depuis quelque temps, je suis bien inquiet de la manière dont est menée la politique étrangère mauricienne, si politique étrangère il y a encore ! Il me semble que ce que nous appelons politique étrangère ressemble surtout a du fire fighting, du coup à coup, de la réaction après un évènement non anticipé. Ce n’est plus une politique soigneusement pensée et définie, mais une politique réactive. Par exemple, nous n’avons pas de politique définie par rapport à l’Afrique, dont nous faisons pourtant partie intégrante ! Nous n’avons pas un fil conducteur et faisons les choses de façon isolée, nous n’avons pas de vision à moyen et long termes. C’est ainsi qu’il y a deux ans, Maurice s’est retrouvée avec deux candidatures pour le même poste à une élection interne de l’Union Africaine ! Nous avons un ministre des Affaires étrangères qui semble avoir d’autres responsabilités au point d’être malheureusement invisible et semble faire de la figuration à l’étranger. Vous avez souvenir d’une prise de parole forte récente de la diplomatie mauricienne ?
De quand date cet étrange fonctionnement du ministère des Affaires étrangères? Du changement de gouvernement de 2014 ?
— Cette tendance a commencé à se manifester avant, mais s’est accentuée, pour ne pas dire s’est développée, à partir de 2014. Il y a eu plusieurs ministres, certes, mais depuis, on parle moins de la diplomatie étrangère, même dans la presse locale, ce qui résulte d’un manque de communication de notre diplomatie.
Qu’est-ce qui explique cette situation ?
— La centralisation. Le fait que, de plus en plus, toutes les décisions sont prises au niveau du Bureau du Premier ministre, les autres ministères n’étant que des exécutants. De ce fait, on entend de moins en moins la voix de Maurice dans les instances internationales. Une diplomatie efficace doit être active, faire attention à l’évolution de la situation dans le monde, avec ce qu’il faut de capacité de réajustement des objectifs. Nous devons avoir une présence, une consistance, une interaction dans nos relations avec les pays et les instances internationales. On dirait que Maurice n’est pas partie prenante des grands débats dans les instances internationales. Nous ne pouvons être présents dans ces instances juste pour parler de Diego Garcia et de la revendication mauricienne !
Le PM a dit et répété, ces derniers jours, que les liens diplomatiques entre l’Inde et Maurice se sont solidifiés, depuis que le MSM a pris le pouvoir. C’est une déclaration juste ?
— De tout temps et, plus précisément, depuis l’indépendance, les liens entre l’Inde et Maurice, surtout entre ses deux populations, ont été très étroits. Les gouvernements mauriciens successifs se sont servis de cette base pour solidifier les liens diplomatiques. Ces liens dépassent le cadre des relations diplomatiques, quels que soient les gouvernements au pouvoir à New Delhi ou à Port Louis. On peut parler de solidification des liens dans la mesure où les accords de financement de projets d’infrastructures – notamment routières – se sont multipliés. Mais je tiens à le souligner : des projets avec des conditions financières de remboursement précises, dont on ne parle pas souvent.
Le PM laisse entendre qu’il a développé des liens fraternels avec le PM indien. Est-ce que dans la diplomatique actuelle, les relations « fraternelles » prennent le pas sur les intérêts diplomatiques, géopolitiques et économiques d’un pays ?
— Il existe certainement entre individus des relations de fraternité, mais la diplomatie ne se fait pas sur cette base. Celle de l’Inde n’est pas faite par une personne, mais est le résultat de tout un travail effectué à partir des dossiers par des équipes d’experts fonctionnant dans un cadre économique, diplomatique et géopolitique défini.
Sans le dire ouvertement, le gouvernement laisse fortement entendre que sans la relation fraternelle entre Pravind Jugnauth et Narendra Modi, les relations Maurice/Inde avec un autre dirigeant à Port-Louis pourraient être différentes…
— Dans la diplomatie, ce sont les intérêts des pays qui priment, pas les relations, aussi fraternelles qu’elles puissent, entre des dirigeants. Le problème c’est que ce genre de déclaration, faite pour les besoins de la politique locale, ont des répercussions à l’international. Car ces déclarations locales, faites pour sa clientèle électorale, sont entendues et étudiées par nos autres partenaires internationaux. Nos excellentes relations avec l’Inde n’ont pas empêché New Delhi de mettre fin au fameux Double Treaty Agreement, qui n’était plus à son avantage. Dans les relations internationales, il n’existe pas de sentiment de fraternité ; seuls priment et demeurent les intérêts permanents. Je ne suis pas sûr que nous soyons conscients de cette réalité à Maurice.
Abordons le sujet qui passionne et inquiète les Mauriciens : qu’en est-il de ce fameux accord entre l’Inde et Maurice sur Agaléga ?
— Comme tous les Mauriciens, je n’ai pas d’informations sur ce traité, mais j’ai ma lecture personnelle de la controverse. Le PM vient d’évoquer un Memorandum of Understanding (MOU) datant de 2014 précédant un accord sur cette question. Il faut se rappeler que le MSM, alors dans l’opposition, avait dénoncé ce projet d’accord qui concernait également le projet de métro léger. Il me semble que Pravind Jugnauth avait même écrit une lettre à Narendra Modi – qui n’était pas encore devenu son grand frère – pour protester contre ce projet d’accord. Fait important : dès qu’il est arrivé au pouvoir, le gouvernement MSM a ratifié l’accord avec l’Inde qu’il avait dénoncé avant les élections ! Accord – qui n’est pas décidé par deux PM après quelques coups de téléphone – dont les termes et détails ont été étudiés, jusqu’au nombre de virgules, par les hauts fonctionnaires de deux gouvernements.
Pourquoi est-ce que les conditions de l’accord sur Agaléga ne sont pas rendues publiques ?
— Je me pose la même question. Il n’est pas normal que les conditions d’un accord sur l’utilisation d’une partie du territoire d’un pays ne soient pas rendues publiques à ses habitants. Nous sommes en train de parler de souveraineté et d’intégrité territoriale. Nous n’avons pas de système référendaire à Maurice, mais nous avons un Parlement où toutes les questions concernant la nation et le pays doivent être étudiées et débattues. Je ne comprends pas que cette question n’a pas été soumise au Parlement, dont les députés sont les représentants du peuple. Un accord précise les conditions et les conventions de financement, leur remboursement et leurs contreparties. C’est ça que le gouvernement mauricien ne veut pas rendre public ? Pourquoi ? Le dossier Agaléga a été enveloppé par le gouvernement mauricien d’une opacité extraordinaire qui permet des spéculations de toutes sortes, mêmes les plus farfelues, même les plus dangereuses. Le paradoxe est que les Mauriciens découvrent plus sur ce qui se passe à Agaléga en lisant la presse indienne qu’à travers la communication du gouvernement et de son ministère des Affaires étrangères !
Est-ce qu’il y aurait quelque chose à cacher aux Mauriciens dans cet accord ?
— L’opacité entretenue autour de cette question laisse entendre qu’il y a, effectivement, quelque chose qu’il faut cacher aux Mauriciens sur le dossier Agaléga. Je crois que la seule manière de mettre fin à toute cette controverse serait – on le fait en tout cas dans les pays démocratiques – que le gouvernement organise une visite portes ouvertes à Agalega avec des membres du Parlement, des ONG et de la presse pour montrer qu’il ne se passe rien de fishy à Agaléga
Passons à l’autre polémique du moment. De votre point de vue, est-ce que les allégations/accusations de « sniffing » sur les équipements de MT sont une tempête politique dans un verre d’eau ou quelque chose de beaucoup plus grave ?
— Je crois qu‘il s’agit définitivement de quelque chose de beaucoup plus qu’une tempête dans un verre d’eau. Je suis interpellé par l’identité de celui qui révèle l’affaire : il ne s’agit pas d’un simple lanceur d’alerte, mais du chef de MT – qui fut aussi, il faut le souligner, Top Chef dans la kwizinn du MSM. Jusqu’aujourd’hui, je n’ai aucune raison de remettre en doute ses allégations/accusations, d’autant plus que les déclarations du PM viennent justifier ses accusations.
Qu’avez-vous pensé de l’adresse du PM à la nation, mercredi dernier?
— Il aurait pu nous épargner cette déclaration de plus de cinq minutes où il a lu un texte pour ne pas dire grand chose de nouveau ! Il est venu ajouter à l’atmosphère d’insécurité mentale qui règne sur le pays. Et l’émission d’explications qui a suivi le message du PM n’a fait qu’ajouter à la confusion ambiante avec un nouveau membre du conseil d’administration de MT faisant des analogies avec des prises de sang et le cancer. Ces deux « programmes » n’ont fait que continuer à entretenir les doutes depuis l’éclatement de cette affaire. Il faut que le PM vienne dire la vérité et réponde aux questions que se posent les Mauriciens. Par exemple, il dit savoir depuis octobre 2021 qu’il existe un problème de sécurité sur les réseaux de communications, mais ce n’est qu’en avril qu’il fait faire un survey. Pourquoi ?
Est-ce que vous trouvez normal que le chef de la sécurité nationale de Maurice soit un étranger ?
— C’est vrai que dans le passé, il y a eu des étrangers à ce poste. Mais il est quand même extraordinaire de noter que 54 ans après l’Indépendance, Maurice n’a pas encore formé les cadres pour assumer ce genre de responsabilités ! On dirait que les autorités n’ont pas confiance dans les Mauriciens pour occuper ce genre de postes. C’est sidérant ! Et en plus, on vient d’apprendre que c’est à travers ce conseiller en sécurité indien que les « experts » indiens ont été recrutés pour faire le survey à la station MT de Baie du Jacotet ! Ce n’est pas normal. Plus le PM explique, moins on comprend.
La presse indienne suit l’évolution de l’affaire de « sniffing » allégué et se dit choqué que le nom de son PM ait été publiquement cité par son homologue mauricien.
— La façon de faire et d’agir du PM, ses énoncés publics embarrassent l’Inde et son PM et leur donnent une mauvaise image. Comment peut-il venir dire à la presse et au Parlement « ki mo pu alle dire Narendra Modi » dans l’histoire du survey ? Et quand on lui fait remarquer cet impair…
Il accuse ceux qui le font de « hindu bashing » !
— C’est trop facile ! Je suis originaire de l’Inde et je suis culturellement et religieusement un hindou et, en plus, j’ai fait mes études tertiaires en Inde. Mais je suis d’abord et avant tout un Mauricien. Ce n’est pas faire de l’hindu bashing que de reconnaître certaines réalités objectives.
Elle écrit aussi, cette presse indienne, que « Mauritius is a key element in India’s fight against China in the region. » Votre commentaire ?
— Ne nous voilons pas la face. Il est clair qu’aujourd’hui, la région océan Indien est devenue le cadre d’un affrontement entre grandes puissances : l’Inde et la Chine. En 2003, le président Xi a lancé sa route de la soie avec, plus tard, un collier de perles à travers l’océan Indien en encerclant l’Inde. En guise de riposte, l’Inde a lancé le concept SAGAR (security and growth for all in the region) le 12 mars 2015 à… Port-Louis. Pour faire face à cette ceinture, l’Inde doit avoir des amis sûrs dans la région et Maurice en fait partie. Toute la sous-région est devenue un champ de bataille entre l’Inde et la Chine qui ont toutes les deux besoin de routes maritimes pour leur survie économique en termes de produits pétroliers, de matières premières et d’autres commodités. Rappelez-vous ce qui s’est passé l’an dernier quand un gros navire a bloqué le canal de Suez pendant une semaine. Chacun est en train de se positionner pour éviter les goulots d’étranglement des circuits maritimes afin de pouvoir transporter, en toute sécurité, leurs marchandises dans l’océan Indien.
Dans le cadre de ses projets de développement en Afrique, la Chine a ouvert une base à Djibouti et contemple la possibilité d’en ouvrir une autre à Madagascar.
— Je me demande si ce n’est pas une réponse directe à ce qui est en train de se passer à Agalega. Nous sommes dans un tourbillon géopolitique et c’est à nous d’être suffisamment intelligents et de mettre en place une politique étrangère qui nous permette de garder les bonnes relations avec toutes les parties concernées, surtout les plus puissantes d’entre elles.
Est-ce que Maurice peut se permettre de ne s’appuyer que sur les épaules de notre grand frère indien en oubliant les Chinois qui sont aussi, quelque part, nos cousins ?
— Pas du tout. Depuis l’Indépendance, Maurice a réussi – et elle peut en être fière à juste titre – à entretenir des relations avec tous les pays, et nous devons continuer sur cette voie. Mais depuis quelque temps, certains ici disent que nous sommes des alliés inconditionnels et incontournables de l’Inde ; Donc, que nous soutenons toutes ses positions. Ce n’est pas vrai. Nous sommes des partenaires privilégiés de l’Inde, avec qui nous avons des liens forts, mais nous ne sommes pas son allié inconditionnel. Notre intérêt national est d’avoir d’excellentes relations avec l’Inde et la Chine sans devenir leur allié inconditionnel.
Quelle devrait être la politique diplomatique de Maurice, en ce premier quart du nouveau siècle ?
— La continuation de celle que nous pratiquons depuis l’indépendance. Il faut une refonte de notre diplomatie étrangère qui doit recommencer à fonctionner normalement et ne plus être considérée comme un département du PMO. Les intérêts des États insulaires, comme le nôtre, ne sont pas les mêmes que ceux des grands blocs. Nous devons avoir une économie de survie pour notre développement, tandis que les grandes puissances ont des intérêts et des stratégies militaires, dans lesquels il ne faut absolument pas entrer. Il nous faut développer une politique étrangère non alignée qui nous permette de faire entendre notre voix en demandant le respect de nos spécificités dans le concert des nations. Un petit pays ne doit pas entrer dans un bloc, mais être suffisamment indépendant pour se faire respecter. Il nous faut prendre des initiatives dans ce sens, travailler davantage au niveau régional avec les pays voisins en partageant des informations sur les situations et les besoins des uns et des autres. Pour trouver des solutions communes pour la région et parler d’une même voix face aux grands blocs. Mais si on agit en catimini, si on n’explique même pas à sa population ce que l’on est en train de faire au niveau diplomatique, comment voulez-vous que nos voisins immédiats nous soutiennent ?
Revenons aux explications du gouvernement sur l’affaire MT. On dirait que le nouveau nominé au conseil d’administration de MT a voulu placer l’affaire du sniffing dans la perspective d’un affrontement entre grands blocs de téléphonie…
— Pour le nouveau nominé de MT, il semblerait que tout cela fasse partie d’une bataille mondiale entre la firme chinoise Huawai et ses adversaires. Le nouveau nominé a dit qu’avant, il existait un système hétérogène avant l’arrivée d’un système de monopole avec un seul fournisseur. Est-ce qu’en affirmant cela, MT – par conséquent, Maurice – n’est pas en train de prendre volontairement position contre une firme chinoise, en tant qu’alliée de l’Inde ? Mais dans le contexte mauricien, qui a accordé le contrat de monopole – y compris le programme Safe City dont les résultats ne sont pas toujours convaincants – à un seul fournisseur et avec l’accord de quel gouvernement ?
Le gouvernement a remercié les membres du précédent conseil d’administration de MT. Dans la mesure où on ne se sépare pas d’une équipe compétente, est-ce que cette mise à pied n’est pas une claque pour le Secrétaire au Cabinet, le Secrétaire Financier et le Solicitor General, les plus hauts gradés de la fonction publique !
— Et en plus, le PM a annoncé, mercredi soir, que le gouvernement allait faire une « forensic enquiry » sur toutes les décisions prises par l’ex-CEO de MT. Avec cette annonce, le PM ne vient pas seulement de voter une motion de blâme contre l’ex-CEO mais également contre les membres de l’ex-conseil d’administration et lui-même. Parce que toutes les décisions de MT ont été ratifiées par son gouvernement. Si j’avais été blâmé publiquement, je n’aurais pas accepté cette accusation et me serais battu. Mais tous les hauts fonctionnaires ne réagissent pas de la même manière…
Pour conclure, est-ce qu’on peut dire que plus l’affaire de « sniffer » avance, plus les questions restent sans réponse ?
— La preuve en est que je vous donne plus de questions que de réponses dans le cadre de cette interview ! Parce que depuis que l’affaire a éclaté, nous ne disposons pas des tenants et aboutissants de la problématique, et les réponses des autorités n’éclairent rien. Au contraire, elles obscursissent tout. C’est pour cette raison que les Mauriciens expriment de plus en plus et à travers différents moyens leur état d’esprit, leurs doutes, leurs inquiétudes et, surtout, cette atmosphère d’incertitude qui s’est installée dans le pays et dans leur esprit.

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