— Enfin, foutour va, enfin ! Je croyais que cela n’allait jamais arriver.
— Qu’est-ce qui ne devait jamais arriver, selon toi ?
— Le réveil du Mauricien, toi. Je te dis franchement : j’avais fini par perdre espoir. Enfin, il sort de sa zone de confort, de son égoïsme
— Hé toi, pourquoi tu utilises des grands mots comme ça ? Qu’est-ce qui t’arrive ?
— Je dis enfin, toi. Je dis enfin le Mauricien se réveille, il se lève, il se met debout, il va marcher
— Pourquoi, avant il était assis ?
— Assis ? Assis ? Il était carrément allongé, toi. Enfermé dans son petit égoïsme, dans la protection de ses affaires et celles de sa famille et de ses amis
— Il ne fait plus ça, maintenant ?
— Enfin, il a compris que l’union fait la force, que to kapav kass enn ti bout dibois mais pas enn paké boutt dibois ki finn met ensam
— Hé toi, pourquoi tu causes comme dans une chanson de Bam Cuttayen.
— Ki c’est ce Bam Cuttayen-là ?
— Tu ne sais pas qui c’est ? C’était un poète et un chanteur qui a écrit et chanté de très belles chansons sur la lutte des classes.
— Jamais entendu parler.
— Tu devrais l’écouter parce que tu viens de causer pareil comme lui !
— Je ne sais pas si je parle pareil comme lui, mais je dis que le temps du réveil est enfin arrivé.
— Là, tu es en train de parler comme un prédicateur de secte qui annonce que la fin du monde est proche. Dis-moi un coup : tu n’es pas entrée dans une secte, tout de même ?
— Moi, dans une secte ? Jamais je vais abandonner mon église, toi. Mais on s’est laissé enfermer trop longtemps dans notre petit confort en refusant de regarder ce qui se passait autour de nous !
— Mais pourquoi tu causes en parabole ?
— Je parle comme une Mauricienne qui s’est enfin libérée.
— Tu t’es libérée de quoi exactement ?
— Je ne suis pas la seule. Nous nous sommes libérés de nos chaînes, de la peur de nous exprimer.
— Mais de quoi tu es en train de parler exactement ?
— Du fait qu’il est temps de réagir, de ne pas avoir peur de ce gouvernement, que ça ne peut plus se continuer. Tu peux croire toi-même : ils ont laissé le bateau sur les récifs pendant douze jours sans rien faire !
— Mais ils ont dit qu’ils ne pouvaient rien faire à cause du mauvais temps.
— On a regardé les bulletins de la météo. Il y a eu seulement un jour de vrai mauvais temps pendant douze jours. On avait le temps de tirer l’huile du bateau. Et puis il y a eu l’histoire de la manifestation à Mahébourg.
— Quelle manifestation, encore ?
— Tu ne sais pas que les agents du gouvernement sont allés manifester pour soutenir les deux ministres qui passaient en cour ? Ils sont allés manifester devant la cour ce qui est illégal, toi.
— Si c’était illégal pourquoi la police n’a pas arrêté les manifestants ?
— La police a fait des arrestations.
— De quoi tu te plains, alors ?
— Attends un coup : la police n’a pas arrêté les manifestants, mais des habitants de la région qui avaient protesté contre la manifestation.
— C’est pas vrai. Tu es en train de colporter des rumeurs de l’opposition !
— Jamais dans la vie. C’est dans tous les journaux. En cour, la police a été obligée d’admettre qu’elle n’avait pas de warrant pour arrêter les gens qu’elle a arrêtés !
— Quoi ? Tu veux dire que la police a procédé à une arrestation illégale ?
— Oui, toi. La police a été obligée d’admettre ça en cour !
— Si c’est comme ça Je vais te dire une affaire : tu m’as convaincue. Ça ne peut plus se continuer. Tu passes me prendre samedi pour aller à Port-Louis ?
— Non Je ne peux pas
— Tu veux je passe te prendre, moi.
— Non, ne te dérange pas.
— Mais comment tu vas aller alors ?
— Mmmm je ne vais pas aller.
— Attends un coup. Il y a une affaire que je ne comprends pas. Tu ne vas pas aller à la marche ? Après tout ce que tu viens de me dire sur le réveil, etc.
— Je ne peux pas.
— Comment ça : tu ne peux pas ?
— Mmmmmm Mon bonhomme va aller travailler. Il faut que je reste à la maison pour veiller les enfants.
— Quoi ? Arrête de dire des couillonnades, donc ! Depuis quand tu as besoin de veiller tes enfants qui ont 15 et 17 ans ?
— Ecoute, je suis à 100, 200 et même 1000 pour cent avec la manifestation. Mais je ne peux aller, moi.
— Kifer ?
— Si je descends dans la rue on pourrait me voir et mon bonhomme pourrait avoir des problèmes dans son travail, tu comprends ?
— Je viens surtout de comprendre ce que tu es.
— Et je suis quoi ?
— Une militante de salon.
— Pourquoi tu dis ça ?
— Il y a beaucoup qui sont comme toi. Tant qu’il s’agit de causer les grands causer, de faire les grandes théories, de yap, yap, d’écrire sur les réseaux sociaux tu es championne. Mais quand il s’agit de faire ce que tu dis : zéro plombage !