Zes touy konesans

Le culte de la non-connaissance. C’est de plus en plus ce qui semble être pratiqué au plus haut niveau à Maurice. Moins vous en saurez, mieux ce sera pour vous et pour tout le monde. Et cela à tous les niveaux. Il y a d’abord ce que certains appellent « la manufacture de notre endormissement ». Cette façon non seulement de ne pas nous encourager à penser, mais plus encore, d’œuvrer à nous empêcher de penser.

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Cette tendance, de plus en plus répandue dans le monde, se manifeste notamment chez nous à travers le sort réservé au secteur des Arts et de la Culture. Cette semaine, plusieurs artistes de premier plan du monde musical local, de Blakkayo à Bruno Raya en passant par Jasmine Toulouse, Sky To Be, Bigg Frankii, Alain Ramanisum, Joëlle Coret et Ras Natty Baby ont pris la parole pour dénoncer la non prise en compte dont ils sont victimes dans le récent exercice budgétaire. Pas de levée des restrictions Covid n’autorisant pas les rassemblements de plus de 50 personnes, alors que partout, dans les autobus, au bazar, dans les centres commerciaux, des centaines de personnes s’agglutinent chaque jour sans restriction aucune.

Rien sur le si attendu Status of the Artist Bill, qui attend, depuis des années, d’être promulgué pour qu’enfin nos artistes aient un statut professionnel qui leur permette d’espérer dépasser la précarité qui continue d’accompagner l’exercice de leur art à Maurice. Le Budget annonce la création d’un studio d’enregistrement gouvernemental, alors que les artistes disposent déjà de studios, qui ont seulement besoin d’aides pour pouvoir mieux s’équiper. Du coup, loin d’être accueillie favorablement, cette nouvelle fait craindre une tentative de mainmise accrue du gouvernement sur l’expression artistique. Avec une aide qui ne serait attribuée qu’aux albums enregistrés dans son studio. Et, comme pour les aides à la publication qui sont parfois accordées, le pouvoir pour le ministère de se prononcer sur le contenu avant de décider d’accorder ou non l’aide financière…

Si ses discours d’entrée en fonction avaient donné certains espoirs, le jeune ministre des Arts et de la Culture semble lui aussi s’être rapidement laissé prendre dans la logique exclusive du cultuel, avec une activité concentrée sur l’organisation de fêtes religieuses. Ajoutée à cela, ces derniers temps, une préoccupation dévorante pour la samadhisation du Jardin de Pamplemousses. Dans Tomb of Sand, magnifique roman en hindi de Geetanjali Shree qui a reçu le 27 mai dernier le prestigieux Booker Prize dans sa traduction en anglais par Daisy Rockwell, l’auteure offre, en préambule, une définition du mot samadhi. A state of deep meditation; a trance; the final stage of yoga. Self-immolation of an ascetic by entombment. Place of entombment, especially of a saintly personage, or one who has died heroically.

C’est clairement la 3ème défi nition qui a présidé à l’érection du samadhi du Sir Seewoosagur Ramgoolam au milieu du Jardin de Pamplemousses en 1986. Désireuses d’encenser, voire de canoniser celui qui fut proclamé « Père de la Nation », les autorités d’alors choisirent, lors de sa mort en décembre 1985, de transformer en crematorium ce jardin qui est réputé pour être le plus ancien jardin botanique de l’hémisphère sud (avec sa création en 1770 par Pierre Poivre). Là où peu d’efforts étaient déployés pour entretenir ce jardin qui fut un temps classé comme 3ème plus beau jardin à visiter au monde, une attention et des fonds spéciaux ont été consacrés à l’érection et l’entretien du samadhi de SSR. Cette fois, après la crémation de Sir Anerood Jugnauth sur place le 5 juin 2021, le ministère des Arts et de la Culture est engagé à fond dans l’aménagement de son samadhi à lui. Toujours plus grand, toujours plus fort. Et dans l’entreprise de réappropriation de la mémoire et de l’histoire dans laquelle s’est manifestement lancé le MSM au pouvoir, on peut se demander si la prochaine étape ne sera pas un changement de nom… Pendant ce temps, d’autres hommes meurent sans autre forme d’hommage. Ce 17 juin 2022 a marqué, sans aucune commémoration officielle, le 30ème anniversaire de la mort de Ti Frer, celui qui a fait du séga une musique nationale avant de mourir dans le plus grand dénuement. Et c’est aussi dans le dénuement qu’est mort, la veille, Georgie Joe, autre doyen du séga mauricien.

A côté du secteur artistique et culturel asphyxié, il y a aussi ce Parlement devenu quasi-inopérant. Là où sévit chaque semaine un Speaker que plus rien n’arrête, qui vitupère, refuse les questions de l’opposition, expulse à tour de bras dès qu’une question embarrassante pour le gouvernement est posée.

Cette semaine, ce sont trois députées de l’opposition qu’il a expulsées illico, furieux que Karen Foo Kun-Bacha, faisant son travail de députée, se soit « permise » de poser des questions par rapport au budget de la Santé. Pour lui avoir lancé « you are being unfair », la députée, de même que la députée Joanna Bérenger, ont été expulsées sans autre forme de procès, suivie de la députée Ariane Navarre-Marie, 40 ans de députation sans une seule expulsion, qui a eu là l’outrecuidance de protester en disant au Speaker qu’il se montrait dictatorial. Autant pour inciter nos femmes à entrer en politique, où elles se font rabrouer et réduire au silence par des matamores en roue libre. Et qui osent le mot « unfair » là où leurs collègues masculins se lancent du ggt et autres mots fleuris sans être le moindrement inquiétés ou sanctionnés.

Décourager la pensée, ne pas autoriser le questionnement parlementaire, et refuser aux citoyens le droit d’accéder à des données essentielles.

C’est la troisième phase de ce qu’on a pu voir en démonstration cette semaine avec le refus du ministre des Infrastructures nationales, Bobby Hurreeram, de rendre publique la nouvelle carte des zones inondables. Cela pourtant en réponse à une PNQ du Leader de l’Opposition, qui l’exhortait à faire connaître cette carte qui contient des informations détaillées collectées par la Land Drainage Authority sur les zones inondables et les zones de drainage naturel. Pour étayer son refus, le ministre déclare que le Land Drainage Master Plan doit être avalisé par le Cabinet avant d’être communiqué. Rien toutefois ne certifie que ce sera le cas. Selon Xavier Duval, il est inacceptable que ce document qui contient environ 10 000 pages reste pour le moment secret, seules 3 personnes connaissant son contenu, alors même qu’il montre que près de 15 000 Mauriciens sont actuellement à risque en raison de constructions sur des zones inondables. D’où sa décision de rendre lui publiques plusieurs cartes qui montrent que des morcellements ont été avalisés et construits sur des « flood-prone areas » à Rivière Noire, à Albion et à Quatre Bornes entre autres.

Comment un gouvernement peut-il décider de tenir secrètes des informations qui sont directement d’intérêt public ? Au dernier sous-sol, il y a le sort réservé à ceux et celles qui apparemment en savaient trop. Et qui décident de parler. D’abord classé comme suicide par la police en dépit de tout bon sens, la mort de l’agent politique Kistnen en dit long à ce sujet. Il aura fallu l’acharnement de l’épouse de l’agent MSM et des avocats-Avengers, et l’intervention du DPP, pour que l’enquête classée soit finalement ré-ouverte et que l’on en vienne à la révélation que le corps calciné retrouvé dans un champ de cannes relevait en fait d’un meurtre. Un meurtre qui survient alors même que l’homme avait remis à d’autres personnes des copies de son fameux diary où il notait les dépenses encourues dans la circonscription n°8 pour la campagne électorale de 2019. Circonscription qui a vu l’élection de l’actuel Premier ministre. Et carnet de comptes qui tend à montrer que ce dernier aurait largement dépassé le seuil des dépenses électorales autorisées, ce qui serait susceptible d’invalider purement et simplement son élection. C’est aussi au cours de cette campagne électorale qu’on nous avait promis une Freedom of Information Act. Mais il est bien connu que ce gouvernement « respecte ses promesses »…

 

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