BOIS D’OISEAUX, FLACQ : Le terreau culturel

Guy Blanko, un des chanteurs issus du quartier
Vous connaissez sans doute la chanson Laisse sot coze, un ragga à succès du début des années 2000. C’est l’un des premiers singles de Solda KazBad. Jean-François Lacharmante, aussi connu comme Guy Blanko, y chante avec les membres de son groupe. “C’est Blakkayo qui m’a donné ce surnom car j’ai le teint clair”, dit-il, le sourire aux lèvres.
Dans ce quartier, la question ne se pose pas. La musique fait partie des mœurs. “Quand les gens d’ailleurs parlent de Bois d’Oiseaux, ils pensent automatiquement à l’aspect festif, car nous avons l’habitude d’organiser de petites fêtes”, confie le chanteur qui compte quinze ans de carrière. La venue de Blakkayo dans le coin a ravivé l’amour de la musique auprès des jeunes. “Pour nous, c’était un rêve quand il est venu vivre ici. J’ai commencé à chanter d’abord avec le frère de ce dernier, Lom Topher. Nous fréquentions le même collège. Ce n’est que plus tard que j’ai commencé à chanter avec Blakkayo. C’est lui qui a écrit la chanson Laisse sot coze. Nous n’avions pas son talent pour l’écriture.”
Petit à petit, Solda KazBad a pris du galon. La formation a gagné le respect des autres, notamment avec son album, Linite mizikal. Le groupe a fait plusieurs concerts à Maurice, à Rodrigues et à La Réunion. “À l’origine, il n’y avait que moi, Lom Topher et Blakkayo. Les autres nous ont rejoints par la suite. Un de mes meilleurs souvenirs remonte à 2008, lors du concert La Nuit du Dancehall. Le public était conquis. Nou fer lamizik sinserman.”
Le chanteur s’est converti en contracteur car la musique ne le fait pas vivre. “J’aurais aimé organiser de petits concerts ici, mais nous n’avons pas l’autorisation de l’État pour le faire. Pourtant, il ne manque pas de terrains vagues par ici.”


Bois d’Oiseaux selon Gervais Dinan
Petit et accueillant, ce petit bourg abrite environ 2,500 personnes. Gervais Dinan, 72 ans, que nous rencontrons sur le seuil de sa maison, nous raconte l’histoire de son village natal. “Il y avait peu d’habitants mais beaucoup de champs de cannes. Beaucoup de choses ont changé, mais je suis fier de vivre ici. La vie est douce, si nous faisons abstraction des grandes gueules du coin.” Avant, les gens de son village “étaient un peu frustes. Les habitants d’autres régions avaient peur d’y venir. Bois d’Oiseaux était un lieu à éviter et était méprisé par les autres.”
Gervais Dinan a tout connu. “Je vivais dans une maison en paille et en tôle avant de la construire en béton. Elle a survécu aux cyclones Carol, Gervaise et Hollanda”, confie ce maçon qui exerce toujours son métier. “Je bosserai tant que j’aurai du courage. C’est ce qui m’a aidé à élever mes trois enfants. Je me suis battu pour qu’ils aient un avenir meilleur et qu’ils soient bien. Si je reste chez moi à ne rien faire, je finirai par mourir”, dit-il en riant.
Un métier qui l’a amené à apporter sa pierre à l’édifice pour construire la chapelle Marie Mère de l’Église. “J’ai aidé à bâtir cette chapelle avec le soutien d’autres amis du quartier. Elle a été construite en 1976. Nous avons eu l’électricité le jour même où nous avons fini la construction.” La propriété sucrière de Constance La Gaieté a offert un lopin de terre. “La propriété sucrière de FUEL nous a soutenus financièrement. Je me souviens qu’à la tête de ce projet, il y avait Mgr Giraud, l’architecte Giraud et le contremaître Will Darga.”
Comme il n’y avait ni église ni établissement scolaire dans le quartier, les habitants étaient obligés d’aller à la messe à Bon Accueil et à l’école à Bon Accueil RCA. “Les dimanches, après la messe, sur le chemin du retour, nous avions l’habitude d’acheter des gato piman. C’était un plaisir de le faire chaque dimanche. Tout cela se faisait à pied. Les rues n’étaient pas asphaltées. Il n’y avait que des chemins de terre.”


La grand-mère courage
“Vous auriez dû venir un peu plus tôt, j’aurais pu vous raconter mon histoire un peu mieux”, dit Anita Lacharmante, 79 ans. Laissant son repas tranquillement sur le feu, elle nous accompagne au salon, entièrement en bois et en tôle. “Pour construire ma maison, il a fallu que j’aille couper des eucalyptus à Bras d’Eau. Avec l’aide de mes enfants et de mes petits-enfants, nous y allions à l’insu des gardes forestiers pour couper les arbres. C’était une tâche difficile et nous nous y rendions à pied.”
Courageuse, elle a aussi aidé à bâtir sa maison de ses mains. “Après le décès de mon mari, je me suis retrouvée seule avec mes enfants et mes petits-enfants. Momem mo’nn plis dibwa ekaliptis e rod dimounn pou mont mo lakaz.”
Elle ne regrette pas la vie d’avant. “Les enfants d’aujourd’hui ont tout à portée de main. Avant, il fallait cultiver du manioc et des légumes car le riz se vendait cher. Pour compenser, nous mangions des patates douces, des fruits à pain et du manioc.”
Elle nous raconte comment était la vie à Bois d’Oiseaux. “Le marchand de viande venait très tôt. Il suspendait notre portion de viande à la poignée de la porte alors que nous dormions. Il venait récupérer les sous le samedi. Le marchand de poisson mettait son étal à Grande Retraite (une région avoisinante). Aussitôt arrivé, il klaxonnait pour avertir les gens. Tout le monde courait pour arriver en premier, de peur de rien avoir. Il y avait toujours beaucoup de monde qui venait acheter du poisson.”
À Bois d’Oiseaux, la vie était peut-être dure, mais les gens vivaient bien. “Je n’avais pas de mal à nourrir mes six enfants. Ek Rs 100 ti pe gagn enn semenn manze. Laboutik sinwa pa ti pe vann ser. Tou dimounn ti pe gagn manze ek li. Ninport kan tap so laport, li ouver. Aster-la kapav dimann dimounn enn lamok diri ? Sa manti sa, mo tifi !”


Monsieur “Ros kari”
“J’exerce ce métier depuis le décès de mon père. Plus jeune, je ne pensais pas le faire et je ne savais même pas comment tailler les pierres. Ce don est venu tout seul. Aujourd’hui, les gens d’ici et d’ailleurs me connaissent. Je reçois des commandes de l’île entière et même une fois de La Réunion”, dit Clency Vigoureux, 48 ans. Il fabrique des plaques en pierre pour la cuisine et pour le lavage, des bornes de terrain et des mortiers.