Siwar Tebourbi (c) entourée par d'autres lycéennes, le 30 novembre 2017 à Bizerte, en Tunisie afp.com/FETHI BELAID

En Tunisie, les jeunes filles ne peuvent se rendre au lycée sans revêtir leur uniforme. Le problème, c’est que cette « loi » ne s’applique pas aux garçons. Aussi, des lycéennes ont décidé de braver les interdits.

Un matin, au lieu de la blouse bleu marine réglementaire, elles sont arrivées vêtues d’un t-shirt blanc. En défiant les consignes de leur lycée, qui n’imposent qu’aux filles de porter un uniforme, ces Tunisiennes réclamaient « la fin de la discrimination ». Au lycée « pilote » de Bizerte, établissement public d’élite du nord du pays, les élèves doivent signer, comme dans la majorité des lycées de Tunisie, un règlement intérieur stipulant que cette blouse arrivant au bas du dos est obligatoire pour les filles – et pour les filles seulement.

Un jour de septembre, les surveillantes ont prévenu des élèves de terminale qui ne se pliaient pas à la règle : si elles ne portaient pas la blouse, elles seraient renvoyées. Ironiquement, l’avertissement leur a été lancé pendant un cours de philosophie consacré à la question du corps. Devant cette « injustice », des élèves ont dit leur colère sur les réseaux sociaux, raconte à l’AFP l’une d’elles, Siwar Tebourbi, 18 ans. Les adolescentes tombent alors d’accord sur une action collective dès le lendemain « pour dire stop à la discrimination » : des dizaines d’entre elles arrivent habillées de blanc. Plusieurs garçons font de même par solidarité. Face à la mobilisation, la direction ne pipe mot. La campagne « Manich Labsetha » (« Je ne la porterai pas » en arabe, en référence à la blouse) est lancée.

Le bras de fer couvait depuis des années : outrées que la blouse soit imposée à tous au primaire et au collège mais uniquement aux filles au lycée, des élèves venaient déjà régulièrement sans, au risque de sanctions. Cette mesure discriminatoire au lycée constitue « un message terrible » car elle sous-entend que le corps des jeunes filles « perturbe leurs camarades », dénonce Monia Ben Jémia, présidente de l’Association tunisienne des femmes dé- mocrates (ATFD). Une aberration d’autant plus flagrante, selon Mme Ben Jémia, que la Constitution de 2014 stipule l’égalité entre hommes et femmes. Les lycéens qui ont lancé la campagne s’insurgent, eux, contre une « hypocrisie » généralisée. « On nous inculque l’égalité hommes-femmes à l’école mais, en pratique, ce n’est pas appliqué », déplore Adam Garci, 17 ans.

Sujet sensible

La blouse est censée gommer les inégalités sociales entre les élèves ? A cette idée, Siwar sourit. « Si vraiment la blouse cachait les différences entre les riches et les pauvres, filles comme garçons la mettraient », dit-elle. Imposer la blouse aux filles au moment de la puberté n’est pas anodin, relève son amie Farah Ben Jemaa. « Une surveillante est venue me voir en me disant “tu ne peux pas mettre ces leggings sans blouse, tu as des formes”, une autre nous a dit “ça gêne les profs hommes” », affirme Farah.

L’affaire semble embarrasser les autorités. Sous couvert d’anonymat, un haut responsable de l’éducation peine à expliquer cet état de fait. Il reconnaît que le sujet est « sensible », même si la Tunisie est considérée comme pionnière en Afrique du Nord et au Moyen-Orient en matière de droit des femmes. Car si le discours officiel répète à l’envi que l’égalité hommes-femmes est un acquis, de larges pans de la société restent conservateurs. « Il y a des résistances », confirme Monia Ben Jémia.

Dans la cour d’un autre établissement de Bizerte, le lycée Habib Thameur, la question suscite un débat passionné. Sur une quinzaine de garçons interrogés, seul Nader persiste : « Les filles doivent couvrir leurs formes. Nous avons été élevés comme ça, c’est notre mentalité. » Les autres soutiennent la campagne de rébellion. Face à une surveillante tenant à faire appliquer le règlement, Wassim, élève de terminale, lance : « Mais madame, si le règlement est inique ? » Désarçonnée, la responsable réfléchit un instant. « Pour moi, ce n’est pas inique. C’est le règlement », murmure-t-elle.

Mais ce discours ne convainc plus les élèves ayant vécu la révolution de 2011, un évènement qui a renversé une dictature policière et libéré la parole, reconnaît le directeur du lycée, Iadh Toulgui. « Cette génération est révolutionnaire, ouverte sur le monde. Quand on lui impose quelque chose, ça ne marche pas », estime M. Toulgui. « Ce sont des jeunes qui sont beaucoup plus conscients de leurs droits, qui ont grandi avec la liberté d’expression », renchérit Mme Ben Jémia. « C’est la génération de la révolution. »