L’importance de l’enseignement du fait religieux dans les écoles de la République a été soulignée la semaine dernière par Philippe Charuel, Grand Maître de la Grande Loge de France, qui était en visite à Maurice dans le cadre d’une tournée dans la région. Le dignitaire maçonnique a eu l’occasion d’animer une conférence au MGI sur le thème « la franc-maçonnerie au XXIe siècle ».
Durant son séjour chez nous, Philippe Charuel a procédé à l’ouverture d’une septième loge de cette obédience française dans l’île. Pour lui, la franc-maçonnerie est constituée d’hommes et de femmes « qui cherchent leurs réponses au sens de la vie, au sens de l’existence et qui ont une volonté de dépassement d’eux-mêmes, qui ont conscience de leurs imperfections et qui ont envie de travailler pour s’améliorer avec un travail sur eux-mêmes ».
Toutefois, la Grande loge de France, à la différence de l’autre obédience française présente à Maurice, le Grand orient de France, ne s’implique pas directement dans les questions sociétales et politiques. « En revanche, les membres sont tout à fait libres de le faire individuellement ».
 
Risque de déshumanisation
Au Mauricien qui l’interrogeait, Philippe Charuel a expliqué que parmi les grandes préoccupations de la GLDF en ce début du XXIe siècle figure la question de transhumanisation. « Les robots et la technologie apportent énormément à l’homme mais en même temps font peser au-dessus de la tête de chaque homme une épée de Damoclès notamment au niveau des manipulations génétiques. On sera capable de fabriquer des hommes parfaits ex nihilo comme le rêvaient les Nazis ». Ce serait dramatique pour l’avenir de l’humanité, dit-il. « Il faut se battre pour mettre des garde-fous de partout et que tout un chacun soit vigilant. Ce n’est pas uniquement l’affaire des politiques et des scientifiques. Nous organisons le plus possible des colloques à ce sujet afin de sensibiliser l’ensemble des hommes et des femmes », a-t-il expliqué.
Par ailleurs, constate-t-il, à travers toute la robotique, les appareils et robots peuvent remplacer l’homme complètement. « Tout ce qu’on voit comme amélioration technique pour venir au secours de l’homme est positif globalement. Cependant, il y a aussi le risque que l’importance de l’homme dans le fonctionnement de notre monde soit diminuée et soit remplacée dans un certain nombre de domaines par des robots qui peuvent faire disparaître toutes les valeurs ajoutées qu’un humain pourrait apporter. À la GLDF nous invitons des sachants à venir nous expliquer les résultats de leurs travaux. Nous utilisons ces enseignements pour éveiller les consciences », explique-t-il
Un autre sujet qui intéresse l’obédience maçonnique est la nécessité de construire un regard différent vers la personne ayant un handicap. « Aujourd’hui dans les meilleurs des cas, nous avons un regard de compassion envers eux. Cela me paraît insuffisant surtout lorsqu’on se rend compte qu’une personne privée d’une faculté par un accident ou par une maladie de naissance augmente formidablement l’acuité de ses autres sens. À partir du moment où on prend conscience de cela, on peut commencer le début d’un chemin vers la construction d’un regard d’excellence vers la personne en situation de handicap ».
Un troisième chantier qui paraît essentiel à la Grande Loge de France est le travail avec la jeunesse intergénérationnelle. « Non pas en nous érigeant comme des professeurs mais en commençant par les écouter dans leurs préoccupations, leurs difficultés et à se projeter dans les perspectives d’avenir », observe-t-il. « Nous sommes dans un monde à consommation à outrance, un monde de l’addiction avec ces petits appareils et ces smartphones qui portent un coup fatal au rapport avec l’autre. On n’a qu’à voir les gens dans les rues ou dans les restaurants. Il est important de réfléchir ensemble sans être moralisateur sur la nécessité d’imaginer le fonctionnement différent dans la société. Ce travail avec la jeunesse me paraît essentiel », fait ressortir Philippe Charuel.
 
Relations excellentes avec les religions
Quid de la laïcité préconisée par la République et des relations avec les religions ? À ce propos, Philippe Charuel explique que les relations de la franc-maçonnerie, plus spécifiquement de la GLDF avec les religions en général et la religion catholique en particulier, ont été particulièrement mauvaises durant la deuxième partie du XIXe siècle. « C’est une époque désormais révolue et nos relations sont aujourd’hui excellentes. Dans le temple de la GLDF, nous recevons régulièrement évêques et archevêques mais aussi les grands rabbins et les imams. On va ensemble pouvoir échanger avec un public très ouvert sur les problématiques qui touchent l’homme et notre société ».
S’agissant de la laïcité, Philippe Charuel estime qu’elle n’est pas l’apanage d’une seule obédience. « Toutefois, on vit cette laïcité de façon différente selon les obédiences. Pour qui concerne la GLDF, je suis partisan de l’enseignement du fait religieux dans l’école de la République. Le fait religieux n’est pas la religion », insiste-t-il. Il considère que les religions ont participé à façonner nos sociétés. « C’est souvent lorsqu’on connaît mal ce genre de choses que l’on peut laisser passer les mauvaises idées notamment en direction de nos jeunes et les fanatiser voire les radicaliser. Si un jeune musulman connaissait mieux ce qui est réellement sa religion, ses comportements et sa fragilité face aux messages de violence seraient parfaitement régulés. Pour les musulmans, comme pour les juifs et les chrétiens, bien connaître ce qu’est sa culture, ses origines, sa religion permet de bien connaître ce qui nous paraît essentiel. Tout passe par la culture et par l’enseignement. C’est l’ignorance qui est la source de tous nos maux. Il ne faut pas hésiter dans l’école à avoir un enseignement de qualité sur ces questions religieuses. Savoir qui était un Averroès, un Ibn Rabbi, un Avicenne, il y a dix siècles, constitue un enrichissement sans pareil. Ces hommes qui ont eu un comportement remarquable et apparaissent aujourd’hui pour beaucoup de pays comme des luminaires. Averroès était un fédérateur de communautés à Cordoue. Quand le petit musulman de la banlieue parisienne comprendra que cet homme qui avait la même culture religieuse a su distribuer de l’amour, il aura plus envie de distribuer de l’amour dans son sillage que de répondre aux chimères de ceux qui lui proposent un projet de mort ».
Philippe Charuel estime que Maurice est un exemple exceptionnel. « Toutes les origines, toutes les cultures sont représentés dans les loges. Tous ces gens évoluent en parfaite harmonie entre eux. C’est remarquable », a-t-il conclu.