1977 : Le pou à poche blanche, Pulvinariaiceryi, un insecte ravageur de la canne à sucre particulièrement dévastateur, dont l’infestation avait débuté l’année précédente sur quelque 3 000 hectares, atteint son apogée en mars. Les producteurs étaient peu familiers à ce ravageur puisque la première et la seule infestation à grande échelle rapportée datait de 1862-1864.

Deux écoles de pensées s’affrontent sur la stratégie de lutte contre le ravageur, dont l’infestation est la plus sévère que l’industrie sucrière ait connue d’un ravageur depuis des décennies. Le Mauritius Sugar Industry Research Institute (MSIRI), avec John Williams comme entomologiste en chef et Robert Antoine comme directeur, préconise la lutte biologique, alors que d’autres sont d’avis que l’industrie devrait avoir recours à des épandages d’insecticides. La pression sur le MSIRI est considérable et l’infestation du pou à poche blanche devient une affaire d’État.

Au cours d’une réunion avec le Premier ministre d’alors, sir Seewoosagur Ramgoolam, Robert Antoine et John Williams réitérèrent la stratégie du MSIRI. Comme Robert Antoine bénéficiait de la confiance du Premier ministre, la cause fut entendue et aucun épandage d’insecticide ne fut fait. Comme anticipé par le MSIRI, les ennemis naturels qui avaient été identifiés par le Dr Williams, dont cinq espèces de parasites primaires, quatre espèces de parasites secondaires ou hyper parasites et sept espèces de prédateurs, allaient éventuellement ramener la situation à la normale, mais de nombreux producteurs n’y croyaient pas.

Au fur et à mesure que la population du ravageur augmentait et que les dégâts devenaient plus sévères, suscitant l’inquiétude des planteurs dans leur ensemble, la population de ses ennemis naturels augmentait aussi, comme l’avait prévu le Dr Williams. Tant est si bien qu’à la fin de 1977, le pou à poche blanche était sous contrôle et des prospections au début 1978 révélèrent sa quasi-absence à travers l’île. Il est à noter que les planteurs avaient jugé nécessaire de faire appel au Dr. David J Greathead du Commonwealth Institute of Biological Control et expert mondialement connu en contrôle biologique.

Il visita l’île Maurice en novembre 1977 et ses conclusions confirmèrent la prise de position du MSIRI sur la question. Il fut estimé que l’infestation en 1976-1977 avait affecté 40 000 hectares à différents degrés, induisant une perte de 200 000 tonnes de canne et 25 000 tonnes de sucre. En sus de ces pertes, l’industrie eut à assumer le coût de replantation de quelque 4 000 hectares qui avaient été totalement détruits par le ravageur. On se demande aujourd’hui ce qui se serait passé si l’industrie avait suivi le conseil de ceux qui préconisaient l’utilisation des produits pesticides. Sans aucun doute nos champs de canne seraient comme des champs de nos cultures maraîchères d’aujourd’hui, abondamment traités par des insecticides.

Et l’île Maurice aurait perdu deux siècles et demi de lutte biologique alors que, non seulement le coût de production aurait augmenté, mais également le rendement aurait été affecté par de nombreux ravageurs, sans oublier les conséquences pour l’environnement. Cet héritage se perpétue aujourd’hui dans l’industrie cannière grâce à la vision et la rigueur de John Williams.

Qui était-il ?

John Williams naquit en 1925 au Pays de Galles et fit de brillantes études à l’Université de Bristol, qu’il termina en 1945 et qui lui permirent de poursuivre ses études post licence au Collège Pembroke de l’Université de Cambridge et au Collège Impérial de Science de l’Université de Londres. Ses autres qualifications académiques furent une maîtrise, acquise en 1957, et un PhD en 1972, tous deux obtenus de l’Université de Bristol. En 1947, John Williams est recruté par les services agricoles coloniaux et il est affecté comme entomologiste au département de l’Agriculture à Réduit. Il se joignit au MSIRI en 1957 et fut responsable du département d’Entomologie jusqu’en 1980, quand il fut promu assistant-directeur et devint directeur adjoint en 1984. Il se retira l’année suivante, bien qu’il continua à servir le MSIRI pendant encore 22 ans, au début comme consultant et ensuite comme volontaire puisque l’entomologie était sa passion. Bien que ses travaux de recherches sur une longue carrière de près de 60 ans ont été principalement dédiés à la canne à sucre, ils ont également été étendus aux cultures vivrières, comprenant la pomme de terre, la tomate, l’arachide, le haricot et d’autres espèces, dont le mandat avait été confié au MSIRI.

Les résultats des travaux du Dr Williams les plus notoires concernent l’étude des nématodes associés à la canne à sucre à Maurice, la biologie de nombreux ravageurs s’attaquant à la canne dont diverses espèces de foreurs, de cochenilles, de vers blancs, etc., l’identification des ennemis naturels des ravageurs et leur contrôle par des moyens biologiques et la lutte biologique de l’herbe Condé. Ses travaux de recherches furent couronnés de succès puisque l’incidence économique des ravageurs de la canne à sucre jusqu’à ce jour est négligeable à Maurice, alors qu’ailleurs les dégâts sont considérables.
Le Dr Williams s’intéressa aussi à la faune entomologique des îles des Mascareignes. Ses travaux ont été publiés dans les journaux scientifiques les plus prestigieux en entomologie, en nématologie et en agriculture. Sur la base de ses publications, l’Université de Bristol lui décerna en 1979 le prestigieux diplôme de Doctor of Science.

À l’époque, seuls deux scientifiques à Maurice avaient atteint ce niveau académique, le Dr Octave Wiehe et le Dr Reginald Vaughan, tous deux du MSIRI. Le livre Pests of Sugar Cane, qui est considéré comme la Bible en entomologie de la canne à sucre, publié par Elsevier, avait comme éditeur le Dr Williams, qui y contribua de nombreux chapitres. Il fut également éditeur des comptes rendus du XI Congrès de l’International Society of Sugar Cane Technologists (ISSCT) tenu à Maurice en 1962 et des rapports annuels du MSIRI jusqu’en 2007. Il fut sollicité par des universités étrangères pour l’examen des thèses de doctorat. Il fut chargé de cours au Collège d’Agriculture à Maurice et fut membre du Sénat de l’université de Maurice de 1980 à 1984.

Modeste

Au cours de sa carrière, le Dr Williams visita de nombreux pays sucriers et ses précieux conseils étaient recherchés tant par des institutions de recherche que par des sociétés sucrières. Les collègues de John Williams gardent de lui l’image d’un scientifique de haut niveau dont la rigueur était exemplaire. Il était aussi modeste et effacé malgré sa prestigieuse carrière. Il avait un sens de l’humour qui lui était propre et parmi ses passe-temps favoris figuraient le golf, la danse, la marche, les voyages, la musique classique, le cinéma et le bridge. C’était un passionné d’histoire, notamment de la 2e Guerre mondiale. Il s’intéressait aussi à l’histoire du Pays de Galles, aux mystères de la science de l’univers et des origines de la vie et à la science-fiction, et à la fin de sa vie au sudoku. Il épousa Alix Chevreau de Montléhu en 1950 et ils eurent deux filles, Eileen et Katherine. Le Dr Williams s’éteignit dans la plus grande discrétion le 30 septembre 2017 à Curepipe, à l’âge de 92 ans.

Comme beaucoup d’autres, j’ai bénéficié de la proximité avec le Dr Williams tant sur le plan scientifique que celui de la gestion de la recherche. Parmi ses nombreuses qualités, je citerai sa maîtrise exceptionnelle de l’anglais qui a fait de ses publications non seulement des classiques scientifiques par leur rigueur, mais aussi par la qualité de la langue utilisée. Alors qu’on parle avec beaucoup d’insistance actuellement d’agriculture biologique et de durabilité, il faudrait mettre en exergue le fait que l’industrie sucrière ou maintenant cannière peut être citée en exemple dans les pratiques respectueuses de l’environnement et les travaux du Dr Williams y ont certainement contribué.

Le Dr Williams se retira définitivement du MSIRI le 30 juin 2007, qui est aussi la date à laquelle je me suis retiré comme directeur. Il avait servi le MSIRI pendant 50 ans. Lors du discours prononcé à l’occasion de son départ à la retraite en 1985, le directeur du MSIRI spécifia comment le Dr John Williams avait gardé la tête froide lors de l’infestation de pou à poche blanche, « nageant à contre-courant dans la tempête alors qu’il aurait été plus facile et sans risque personnel de céder. » Cet hommage à lui seul résume l’homme qu’était John Williams.

Jean-Claude Autrey
(ancien directeur du MSIRI)