Notre invitée de ce dimanche est Mme Jane Ragoo, une des principales porte-parole de la Confédération des travailleurs des secteurs public et privé. Lors de cette interview, réalisée jeudi après-midi, nous lui avons demandé de faire le bilan de ses activités en 2018 et ses perspectives pour l’année en cours.

Quel est votre bilan syndical de l’année écoulée et quelles sont les perspectives pour 2019 ?
Je parle au nom de la Confédération des travailleurs des secteurs privé et public, le nouveau nom de notre centrale. En 2018, et grâce à la grève de la faim d’octobre 2017, nous avons forcé le gouvernement à légiférer pour instituer un salaire minimum à Maurice et cela n’a pas été offert sur un plateau. En octobre 2017, nous avons fait une grève de la faim pour forcer le gouvernement à appliquer cette mesure qui figurait dans son programme électoral de 2014. Cette grève a été déclenchée pour protester contre le fait que des femmes employées comme attendants dans les écoles du gouvernement ne touchaient que Rs 1, 500 par mois.

Est-ce que cette réussite n’est pas due à l’ensemble du travail des syndicats qui, chacun de son côté, a mené ce combat depuis des années ?
Oui, c’est vrai, mais c’est nous, la CTSPP, qui avons obtenu le résultat final avec cette grève de la faim. L’unité syndicale a existé pendant et à partir de la grève de la faim où des syndicats qui ne se parlaient pas ont recommencé à dialoguer et à travailler ensemble sur certains dossiers, comme le Portable severance gratuity amendment fund que le gouvernement a également promis de faire voter. Nous sommes aussi unis sur la nécessité de faire modifier la loi du travail à Maurice, une autre promesse électorale du gouvernement. Pour cela, nous avons organisé un forum débat en janvier avec la participation du MMM et du MP.

Mais le PMSD et le PTr sont également dans l’opposition. Pourquoi est-ce qu’ils n’ont pas été démocratiquement invités à ce forum sur l’amendement à la loi du travail ?
Nous ne pouvions tout de même pas inviter les deux partis qui, quand ils étaient au gouvernement, ont voté cette loi que nous voulons faire modifier ! Et d’ailleurs, ils ne se sont pas encore prononcés sur le changement que nous demandons. Je souligne que le gouvernement en place l’avait promis dans son programme électoral et ne l’a pas encore fait.

Les travailleurs sont-ils en train de revenir vers les syndicats qu’ils semblent avoir délaissés ?
Le contexte mauricien est bien particulier : dans le secteur public où le gouvernement est l’unique employeur, le taux de syndicalisation est de 95 %. Ce n’est pas la même chose dans le secteur privé où c’est beaucoup plus difficile, en raison des procédures existantes et du fait qu’il y a plusieurs employeurs qui n’hésitent pas décourager les travailleurs à se syndiquer, ce qui explique que nous n’avons qu’un taux de 13 % de syndiqués dans le privé. A la confédération, nous faisons principalement deux types de travail : le sectoriel et le national. Quand nous négocions pour une catégorie, les bénéfices vont également aux travailleurs qui ne font pas partie de notre centrale. Par exemple, quand nous obtenons une avancée pour nos 18, 000 membres du secteur de la construction, les plus de 40, 000 travailleurs de cette catégorie en bénéficient aussi, c’est eux qui doivent sortir gagnants de la négociation. Même si nous n’avons pas énormément de membres, nous continuons notre travail pour que justice soit rendue aux travailleurs. C’est ça la vocation de notre centrale qui vise aussi à organiser nos membres et à développer leur sens d’indépendance et de solidarité. Par exemple, quand notre ancien siège social a brûlé, nous avons décidé qu’au lieu de payer une location nous allions regrouper tous nos syndicats pour contracter un emprunt afin d’acheter un terrain pour faire construire un bâtiment. Tous les membres des syndicats sont devenus des actionnaires en contribuant pour la construction du bâtiment de trois étages, qui est aujourd’hui utilisé pour nos bureaux, mais également comme salles des fêtes avec sonorisation pour les syndiqués.

Vous dites que la vocation de votre confédération est de rendre la justice aux travailleurs. Toutes les centrales syndicales ne font-elles pas la même chose ?
Ecoutez, il y a des présidents de syndicats qui veulent amender leurs règlements pour garder leur poste à vie. Il y en qui font bien leur travail, d’autres, disons, moins bien. Mais en fin de compte, c’est le travailleur qui va faire son propre jugement sur le travail de son syndicat. Disons qu’il y a unité de la classe dirigeante des syndicats sur les grands dossiers. Mais il y aussi des syndicalistes pigeons voyageurs qui passent leur vie entre deux avions. Il y a des syndicalistes qui ne représentent pas grand monde, mais qui participent à des conférences internationales.

Les concernés apprécieront. Y a-t-il une unité chez les travailleurs ?
Le problème principal du syndicalisme, c’est que le travailleur mauricien ne connaît pas ses droits, n’est pas intéressé à les connaître, tant qu’il n’a pas de problèmes. Comment se fait-il que la loi du travail que nous contestons ait été votée au petit matin le 22 août 2008, et qu’il y ait encore des travailleurs qui pensent que le patron qui l’a renvoyé doit lui payer 15 jours ou un mois ou trois par année de service ? Le travailleur ne connaît pas la loi qui réglemente son travail, malgré toutes les émissions de radio et les forums que nous avons organisés sur ce sujet. Le travailleur mauricien ne s’intéresse aux lois que quand il a un problème. Il découvre alors l’importance du syndicat et le fait que la loi protège plus son patron que lui, qu’il peut avoir fait quarante ans de services sans avoir droit à une compensation, s’il est renvoyé.

En fin de compte, le travailleur est comme le Mauricien : c’est un individualiste qui, pour réussir, est capable de marcher sur ses camarades et qui n’a qu’un objectif : obtenir son boutte ?
Vous avez malheureusement raison : le Mauricien est en train de devenir un roder boutte à tous les niveaux. Il s’organise pour avoir son boutte, que ce soit aux élections, dans son travail, à l’école ou au collège pour ses enfants. Il faut reconnaître que le travailleur fonctionne de plus en plus comme ça. C’est quand il a un problème qu’il découvre qu’il a des voisins, des collègues de travail et découvre l’existence des syndicats. Il va se plaindre à la radio que ses droits n’ont pas été respectés alors qu’il ne les connaît pas, ou alors très mal. Et bien souvent les animateurs de ces programmes radios lui demandent d’aller voir un syndicat !

Est-ce que cette manière de faire des travailleurs et leur méconnaissance des lois ne constituent pas un échec pour la classe syndicale ?
C’est une question qui doit être posée. Où avons-nous failli pour que le travailleur ne soit pas informé sur ses droits ? Et pourtant nous faisons tout pour informer les travailleurs, nous avons même recruté des jeunes pour créer un département média où nous diffusons des informations, faisons des clips sur les conférences de presse destinés aux réseaux sociaux et cela nous aide pour mobiliser. Mais il faut aussi dire que le travailleur a peur d’être vu au siège de la centrale ou, pire, dans une manifestation syndicale, parce qu’il a contracté des dettes et ne peut se permettre de perdre son emploi, surtout avec un patronat qui a la loi pour lui et qui fait du chantage.

Est-ce que les patrons ont évolué, ont un peu changé ou est-ce qu’ils sont encore les dinosaures que l’on dénonçait à la fin du siècle dernier ?
Certains ont évolué, d’autres non et ceux-là continuent à maintenir la ligne dure. Certains patrons se sont professionnalisés, ont fait des études sur le management, comme pratiquement tous les HR — et c’est plus facile de dialoguer avec eux. Dans le secteur privé, il n’y a pas de PRB, mais les règlements du NRB qui sont modifiés de temps en temps, quand le ministre décide de le faire. Pour faire évoluer la situation, nous signons des accords collectifs qui profitent à diverses catégories de travailleurs, pas seulement à nos membres. Petit à petit, nous faisons bouger les choses.

Quelle est la principale difficulté du syndicaliste en 2019 ?
La crainte des travailleurs syndiqués à agir comme délégués et prendre des responsabilités, parce qu’ils savent qu’ils sont surveillés. L’installation des caméras de surveillance au sein des entreprises a augmenté cette frayeur, surtout celles qui ne filment pas une pièce dans son ensemble, mais sont braquées sur les travailleurs, pour les surveiller à tout moment. Le problème c’est que cette technologie moderne, efficace quand elle est bien utilisée, n’est pas régie par des règlements, ce qui laisse le champ libre à chaque entreprise, surtout les plus grandes, de faire pression sur les travailleurs. Il faut aussi parler des discriminations flagrantes entre le secteur public et le secteur privé. Prenons l’exemple le fait de laisser partir les employès plus tôt en cas de grosses pluies : quand le gouvernement laisse partir les employés du secteur public, ce n’est automatiquement le cas dans le secteur privé. Et ce alors que les employés du secteur privé doivent faire face aux mêmes problèmes : manque de transport, personne à trouver pour garder les enfants qui ne vont pas à l’école. Le protocole du mauvais temps doit s’appliquer à tous les employés du pays, pas seulement à ceux du secteur public. Il faut qu’une loi soit votée dans ce sens. Il y a encore des choses à revoir en ce qui concerne salaire minimum. Dans la zone franche, les heures supplémentaires ne sont pas calculées sur le salaire minimum, qui est de Rs 8, 140, mais sur la somme de Rs 5, 600. Ce n’est pas normal. Et quand le syndicat proteste, le patronat menace de fermer ses usines à Maurice pour aller au Mozambique, menace que l’on entend depuis des années !

Nous sommes dans une année électorale et vous menacez de donner un mode d’ordre pour les prochaines élections. Ce que certains qualifient de chantage. Est-ce que l’électeur suit les consignes de vote ?
Oui, d’une certaine façon, nous faisons du chantage pour faire avancer la cause et les conditions des travailleurs. C’est une des armes dont nous disposons. En ce faisant, nous n’obtenons rien pour nous personnellement, mais nous permettons aux travailleure d’améliorer leurs conditions de vie à partir de leur travail. Chantage ou pas, en tout cas notre mot d’ordre a eu des effets en 2014. Avant les élections, nous avions réuni les partis pour leur faire part de nos problèmes, dont le salaire minimum, le changement de la loi du travail. Lalians Lepep nous a fait des promesses et nous avons demandé à nos membres de voter pour elle. Et vous connaissez le résultat.

Quel sera le mot d’ordre de votre confédération pour les prochaines élections générales ?
Nous allons soutenir l’alliance, ou le parti, qui va inclure dans son programme des engagements fermes pour améliorer le sort des travailleurs, l’amendement à la loi du travail et le Portable retirement gratuity fund en particulier. Permettez-moi de souligner que le Portable retirement gratuity fund va permettre à un employé de faire suivre sa pension s’il change d’emploi et d’employeurs au cours de sa carrière. Pour le moment, s’il quitte un emploi, il perd sa pension. Lalians Lepep avait promis de faire voter cette loi et a nommé un comité interministériel à cet effet. Or, ce comité est présidé par Ivan Collendavelloo qui, avant son entrée au gouvernement, était un des avocats du patronat dans les conflits syndicaux. Ceci explique le fait que cette loi traîne ? Par ailleurs, l’année dernière, lors des tripartites, le Premier ministre nous avait donné rendez-vous en décembre pour discuter de certains points, puis en janvier et nous attendons toujours d’être reçus par eux. Bien sûr, le gouvernement a fait voter le salaire minimum, mais cela ne veut pas dire que nous sommes devenus des inconditionnels du MSM/ML. Nous les dénoncerons quand il le faudra. Pour les prochaines élections, j’aimerais souligner que nous n’allons pas demander à nos syndiqués de voter pour des alliances ou des partis, mais pour des candidats.

On a parlé du fait que, vous-même et Reaz Chuttoo, envisagiez de vous joindre à un parti politique…
C’est une rumeur. Nous avons ici la capacité de voir notre travail avancer, une reconnaissance de nos membres que nous n’aurons jamais ailleurs, même au Parlement. Nous faisons aussi de la politique tous les jours comme syndicalistes en nous battant pour empêcher le gouvernement de privatiser la CWA, par exemple. Nous sommes là pour faire respecter la justice, quel que soit le parti au pouvoir. C’est vrai que nos membres sont d’accord pour créer un nouveau parti politique.

Pourquoi ne pas le faire ?
Il y a beaucoup, pour ne pas dire trop, de partis politiques à Maurice. Nous sommes plus efficaces en tant que syndicalistes que ne le sont les politiciens !

Est-ce que la femme est en train de prendre de l’importance dans le mouvement syndical ?
Je ne peux parler que pour la CTSPP où nous pratiquons la parité homme femme dans le recrutement et où les femmes occupent des postes de responsabilité. La parité est importante parce qu’il faut que les femmes et les hommes apprennent à travailler ensemble et surtout à se respecter pour donner à la femme le rôle qui lui revient. Il est fini le temps où, puisque le mari était syndiqué, sa femme n’avait pas besoin de l’être. On a vu, avec le salaire minimum, que l’action décisive a été menée par des femmes à la grève de la faim. Quand les femmes font partie du combat, un nouveau dynamisme s’impose.

C’est le cas pour les élues du Parlement ?
Quand on entre dans un parti politique, on doit éternuer quand le leader se mouche et suivre ses consignes, même si on n’est pas d’accord. Pendant notre fameuse grève de la faim, toutes les femmes des partis de l’opposition sont venues soutenir le mouvement, pas les élues du gouvernement, pas les députés, les hommes du gouvernement, non plus. Et pourtant la cause était juste : en 2017, il y avait, à Maurice, 70 femmes caretakers, employées par le gouvernement et qui ne touchaient que Rs 1500 par mois ! Il a fallu que sept de ces employées et deux leaders syndicaux fassent une grève de la faim pour que le salaire minimum soit enfin accordé aux travailleurs de ce pays. On a entendu des syndicalistes devenus politiciens affirmer qu’ils allaient tout changer dans les lois du travail et qui n’ont rien fait. C’est à peine si on les entend parler. Ils disent que les députés n’ont pas droit à la parole ! Je vous le répète : nous sommes plus efficaces en tant que syndicalistes que nous pourrions l’être en tant que députés !

Quel est votre regard sur la manière dont certains employeurs mauriciens traitent les travailleurs émigrés bangladais, pratiquement comme au temps de l’esclavage ?
Manière de faire sur laquelle les autorités mauriciennes ferment les yeux ! Certains employeurs mauriciens ne traitent pas bien les travailleurs étrangers, plus particulièrement les Bangladais, et les autorités ne s’en inquiètent pas. Savez-vous le combat que nous avons dû mener pour obtenir, en 2012, un règlement pour le logement des travailleurs étrangers ? Savez-vous que les conditions de logement des travailleurs étrangers ne tombent pas sous la responsabilité du ministère du Travail, mais sous celui de la Santé, qui ne dispose d’aucun encadrement pour faire le travail ? Les permis sont accordés pour dix travailleurs, mais après, l’employeur en fait venir trente autres dans la même maison. Il faut se battre pour que les autorités fassent leur travail dans ce secteur. L’année dernière, Reaz et moi, sommes allés assister à une conférence au Bangladesh où d’anciens travailleurs, ayant travaillés à Maurice, ont témoigné qu’ils ont vécu dans des conditions d’esclavage. Malgré toutes ces dénonciations, le gouvernement mauricien continue à tolérer les agents qui importent de la main-d’oeuvre du Bangladesh. Il faut aussi savoir que certains de ces agents recruteurs sont des HR dans des compagnies mauriciennes qui emploient les Bangladais. Tous ces faits sont connus des autorités mauriciennes.

Cette maltraitance touche-t-elle seulement les travailleurs bangladais ?
Oui, dans une certaine mesure, parce que leur langue est difficile à comprendre et qu’ils vivent en groupe. Sur les plus de 40, 000 travailleurs étrangers à Maurice, 30, 000 sont des Bangladais, dont nous avons besoin pour faire les travaux que les Mauriciens refusent de faire et qui sont traités comme des esclaves. Quand ils viennent ici, ils ont 20 ans et peuvent passer huit ans ici, sans se marier, et après cette période, quand ils rentrent chez eux, ils sont cassés par les mauvais traitements et certains ne peuvent plus travailler. La question est de savoir à qui profite cette situation de non-respect des droits humains des travailleurs bangladais à Maurice ?

Vous l’avez souligné au départ de cette interview : votre confédération représente aussi des employés du service public. Êtes-vous en train de créer un monopole syndical en prenant des membres aux autres syndicats ?
Nous sommes désormais la Confédération des travailleurs des secteurs public et privé, puisque nous sommes entrés dans certains corps paraétatiques et dans le secteur public, où les petites catégories de travailleurs n’ont pas été défendues comme il le fallait. Mais ceci étant, nous ne prenons pas, comme vous le dites, les membres des autres syndicats: ce sont eux qui viennent librement à nous. Sans doute parce que nous sommes devenus une référence de bon travail dans le domaine du syndicalisme. Nous ne voulons prendre la place de personne, mais seulement faire notre travail, faire régner la justice et faire avancer la cause des travailleurs.