JEAN-CLÉMENT CANGY: « Il y a un silence assourdissant autour du séga tipik »

Jean-Clément Cangy lance cette semaine, en collaboration avec Immedia, une nouvelle édition de son livre Le Séga, des origines à nos jours. Un ouvrage qui met en lumière ce patrimoine culturel, symbole unificateur de la population dans sa diversité. L’occasion pour l’auteur de faire un constat sur la reconnaissance de cet héritage né dans les douleurs de l’esclavage, après son accession au patrimoine mondial de l’humanité. Jean-Clément Cangy dénonce le « silence » autour du sega tipik et s’interroge sur le rôle du ministère des Arts et de la Culture.

Qu’est-ce qui a motivé cette nouvelle édition cinq ans après la sortie du livre ?
Le Séga, des origines à nos jours a été publié en 2012. Cette nouvelle édition s’imposait car la première édition était épuisée. En plus, les librairies, les Mauriciens ici et à l’étranger, cherchent toujours à se procurer un exemplaire. Je réfléchissais sur cette opportunité depuis une année et l’occasion s’est présentée avec l’agence Immedia et Rama Poonoosamy il y a quelques mois. J’ai travaillé dessus et en même temps sur le livre coécrit avec Françoise Labelle, Chagos, mon amour. Je suis particulièrement heureux d’avoir mené ces deux projets à bon port.

Y a-t-il des nouveautés dans l’édition 2017 ?
Cette nouvelle édition bénéficie d’une nouvelle maquette, d’une nouvelle couverture. Dans cette version 2017, il y a plusieurs ajouts notamment en ce qui concerne les anciens, dont Fanfan, Alain Permal et Cyril Labonne. Ensuite, j’ai parlé plus en profondeur du séga engagé. L’accession du sega tipik au patrimoine mondial de l’humanité constitue également un nouvel élément qu’il a fallu aborder dans cette nouvelle édition.

Comment présenteriez-vous cette œuvre ? Un livre de référence, une analyse du séga ?
Ce livre raconte l’histoire du séga à Maurice qui prend naissance dans les tourments de la barbarie de l’esclavage, mais les victimes de l’esclavage n’ont jamais perdu espoir. Ils se sont révoltés, ils ont marronné dans les faits, dans les montagnes de notre pays. Ils ont marronné par l’imaginaire avec le séga, avec la rencontre d’autres pratiques musicales que les leurs. C’est ainsi que le séga est né dans ce creuset fait d’influences et de pratiques musicales africaines, malgaches et tamoules. En toute modestie, je pense que c’est un bon livre de référence et le fait même que des doctorants mauriciens et étrangers se penchent sur lui me donne à penser qu’il a sa place dans les écoles et dans les collèges. Malheureusement, les deux gouvernements qui se sont succédé au cours de la présente décennie ne sont pas du même avis et n’ont montré aucun intérêt pour le livre jusqu’ici. Y a-t-il un ministère de la Culture dans ce pays ?

Quelle est l’importance d’un tel livre pour le patrimoine culturel de notre pays ?
Ce livre, comme tous ceux écrits par des auteurs mauriciens, appartient au patrimoine culturel de notre pays. Le séga appartient au patrimoine de ce pays. Le sega tipik appartient aujourd’hui au patrimoine mondial de l’humanité. Mais il me semble que nous, nous ne nous réjouissons pas assez de cet événement mondial. Aujourd’hui, il y a un silence assourdissant autour du sega tipik.

N’est-ce pas le rôle de l’État de veiller à ce que le patrimoine mauricien soit préservé ?
Bien sûr que c’est le rôle de l’État de veiller à ce que le patrimoine mauricien ne périclite pas, de le valoriser, de le garder vivant. Mais il est aussi du rôle des artistes, des acteurs culturels de créer, de mettre en valeur ce patrimoine. Mais en ont-ils les moyens matériels ? Pour ce livre, j’ai dû puiser dans mon compte d’épargne de retraité pour contribuer en partie à la publication. Heureusement que l’Agence Immedia et Rama Poonoosamy étaient là et ont fait le reste. J’en profite pour remercier ici tous ceux qui, dans le passé, m’ont aidé à publier mes différents livres.

Maintenant que le sega tipik est au patrimoine mondial de l’UNESCO, que faudrait-il faire pour le promouvoir davantage ?
Regardez ce qui se passe chez nos voisins à La Réunion où le maloya fait aussi partie du patrimoine mondial de l’humanité. Il ne se passe pas un mois sans qu’on ne vous parle de tel morceau de maloya par tel artiste ou d’un concert qui fait la part belle au maloya. Mais les artistes, les acteurs culturels réunionnais ont la chance d’être soutenus dans leurs créations par une pléiade d’organisations gouvernementales, régionales, de structures du secteur privé. Il faut aussi dire que chez nos voisins la télévision est une bonne courroie de transmission et fait aussi la part belle au maloya et aux pratiques musicales réunionnaises. À Maurice depuis que le sega tipik figure au patrimoine mondial de l’humanité, il y a un silence quasi assourdissant.

Pensez-vous qu’il est nécessaire d’avoir un centre culturel mauricien ?
Chez nous, il y a nombre d’artistes mauriciens qui veulent promouvoir le sega tipik, le séga en général. Au nombre desquels Pierre Argo, grand peintre et photographe mauricien qui veut valoriser le séga, mais on le prive des moyens pour le faire. Dans le temps, il avait proposé la création d’un segatorium, une structure où les ségatiers, les créateurs de toutes les sensibilités liées au séga se rencontreraient pour laisser féconder leurs créations. Vous savez, outre Pierre Argo, Firoz Ghanty, Khalid Nazroo, Saïd Hossanee, il se peut que j’en oublie quelques-uns, ont fait des peintures sur le séga. Mais où sont leurs œuvres ? Où est-ce que les Mauriciens peuvent admirer leurs œuvres ? Dans un musée ? Au-delà des peintures sur le séga, où est-ce qu’on peut admirer les œuvres des peintres et des sculpteurs mauriciens ?

Les artistes réclament plus de reconnaissance pour leur travail. Qu’en pensez-vous ?
Les artistes mauriciens ne sont pas considérés à leur juste valeur. Ils ne sont pas valorisés comme tels. Je vais vous parler d’une histoire personnelle. Quand le sega tipik a été inscrit au patrimoine de l’humanité, on m’a demandé sur le tard d’écrire un script pour une évocation du sega tipik dans le cadre de la cérémonie officielle du 1er février au Morne. Mais je l’ai fait avec le soutien de Sandra Mayotte. Figurez-vous que j’ai dû téléphoner je ne sais combien de fois pour qu’au bout de trois ou quatre mois, on me fasse parvenir un modeste cachet. J’espère que les ségatiers, les artistes mauriciens, ont davantage de chance. Il est scandaleux de transformer des artistes qui ont davantage de talent que moi, en quémandeurs de quelque pitance.

Comment le séga peut-il être un symbole identitaire pour toute la population mauricienne ?
Le séga est déjà un symbole identitaire de toute la population. Il n’y a pas de fête à Maurice, toutes communautés confondues, kot pa touss sali. Allez à l’étranger chez des étudiants mauriciens ou des familles mauriciennes, le séga est omniprésent. Je me rappelle toujours d’une photo publiée dans Le Mauricien, il y a longtemps maintenant, où on voit le Premier ministre d’alors, Sir Seewoosagur Ramgoolam, danser le séga sur une estrade officielle au Jardin de Pamplemousses, avec Alain Permal et ses danseuses. Sir Seewoosagur Ramgoolam aimait le séga. D’ailleurs n’avait-il pas pour ami Ti Frer ?

Que pensez-vous des nouvelles influences musicales dans le séga ?
De tout temps le séga a porté différentes couleurs. Il y a eu et il y aura toujours différentes déclinaisons du séga. Au cours de son évolution le séga a porté et portera différentes conjugaisons. Dans le temps, nous avons assisté au déploiemement du sega tipik, du sega lakot, du sega salon, du sega tavernn, du sega lotel, du sega lakour, du séga engagé, du sega dan lari. Ce sont là différentes déclinaisons mais qui dérivent d’une même matrice : le sega tipik. Sans doute y aura-t-il d’autres déclinaisons du séga à l’avenir. Au regard de cet aspect multiforme de cet univers musical, force est constater l’ampleur du potentiel créateur des ségatiers, des artistes mauriciens. Il y a eu une interfécondation du séga avec le reggae — qui a donné le seggae – le zouk, le rap, le jazz, et même avec la musique classique. Il y a eu, souvenez-vous, Mozart 40 de Gérard Cimiotti, qui s’est essayé à cette couleur classique avec bonheur. Je rêve de voir le sega tipik et le séga contemporain traduits en jazz et en musique symphonique.