Rue royale. KANAKSABEE Building. Toutes les portes et fenêtres ont leurs clefs de voûte, et pour mieux les découvrir il faut s’en rapprocher davantage. À la rue Arsenal, on peut admirer deux imposants portails à arc en fer forgé, presque identiques à ceux du Marché central de la rue David et Farquhar. Leurs rainures aux “recoins carré et rond” sont très explicites. Et sur la clef de voûte du fronton, est écrite en relief la date de naissance de cet imposant immeuble, 1865; cette clef de voûte en forme de V signifie vie d’un bâtiment et vie de tout bâtiment depuis l’ère de la pierre. Par ailleurs, on note aussi l’appellation L.Rivet et tout laisse croire que c’était un “château” de L.Rivet. Au bas, l’inscription JB pour Jean-Baptiste, l’architecte.

Le plus intéressant dans tout cela, c’est que cet édifice est frappé de la couronne de lauriers; guirlande qui rappelle celle dont se parait la reine Victoria lors de son accession au trône au Westminster Abbey. En voici la preuve donc d’un bâtiment du long règne de la reine Victoria, et il est rarissime qu’un tel insigne de la royauté figure sur un bâtiment privé. On songe ici au diadème des miroirs vénitiens. Quelle beauté ! L’inscription est en relief et non gravée, ce qui constitue une œuvre plus délicate pour tout artisan; il faut évider le morceau de la pierre en premier lieu pour en former ladite couronne de lauriers et la date, et ainsi donner une fière allure à la façade. De cela on peut déduire que l’édifi ce répond aux règles architectoniques avancées.

Clef de voûte. Le bâtiment KANAKSABEE
est auréolé de la couronne de lauriers
(Crédit photo: Aerospace Studio)

Grandes portes aux charnières pliantes, longs crochets, serrures, moraillons, espagnolettes, serrures à crémone, verrous de la fameuse marque britannique de la maison Crompton; toute une quincaillerie y est. Ma famille, en fait, est dans la quincaillerie depuis des lustres.

Soulignons que la communauté chinoise a fait bon usage de cet emplacement commercial et du même coup a jeté les bases de notre industrialisation, à cette époque, artisanale. Ce lieu témoigne de la débrouillardise ô combien créatrice des Mauriciens : la fabrication des cigarettes de la marque Hirondelle et des bougies essentielles pour l’éclairage des maisons d’antan, un ancien cylindre en fer d’une hauteur de 3m pour cuire le tabac. Venpin, Ng Cheng Hin, Lai Fat-Fur étaient parmi les fabricants des cigarettes locales et autres produits. Choisanne était la figure de proue de cette communauté. Le bâtiment KANAKSABEE comporte des supports en métal pour soutenir des tuyaux et faire échapper la fumée à travers une vieille cheminée constituée de briques rouges. En temps de guerre, cet emplacement commercial servait à l’entreposage des produits alimentaires et autres items vitaux pour la population. Et des armes aussi ? Cet édifice de l’ère victorienne a aussi une influence gaélique vu l’absence des balcons donnant sur le trottoir. Un incroyable brassage habite des styles architecturaux de grandes civilisations du monde comme référence d’un peuple qui chérit à merveille la fusion de l’esthétisme.

Cheminée en briques rouges incrustée
dans le mur près du salon

Les Mauriciens ont tout intérêt à être fiers de leur riche passé et de cette histoire commune qui ne cessera d’être une grande inspiration pour la postérité. Vu que la préservation du patrimoine n’est pas enseignée à l’école, qu’on ne perde pas son temps à s’adresser à l’État pour le sauvegarder! Il faut que nous, Mauriciens, toutes couches sociales et économiques confondues, transcendons nos idéologies politiques et religieuses, se donnons la peine de conserver tout ce qui est précieux pour perpétuer la mémoire collective. Que des vestiges ne nous donnent pas le tournis! L’île Maurice est un repère de joyaux multicolores et de mille et un trésors. Ressourçons-nous et mettons tout cela en exergue afi n de valoriser le legs du passé.

À souligner que Port-Louis by Light nous a approchés en 2017 pour l’écriteau, « KANAKSABEE BUILDING, 1865 » et pour afficher le portrait de l’illustre révolutionnaire, le Dr Sun Yat Sen, qui porte actuellement le nom même de cette rue, anciennement connue comme rue Arsenal. Contempler les chefs-d’œuvre des anciens est la plus efficace de toutes les thérapies existantes sur Terre et inventées par l’homme. Au royaume du patrimoine le gouvernant est roi et le gouverneur, son valet. Maintenant, ce bâtiment appartient à notre famille ; à notre jeune frère, Hurry Deva Kanaksabee, expert-comptable et financier de profession, qui s’intéresse à la conservation de l’héritage patrimonial, de gérer à bon escient ce joyau architectural qui se trouve dans la zone tampon de 500m du Dépôt de l’Immigration des laboureurs indiens, coolies et chinois. Un peuple sans patrimoine est une pagode sans moine