Devrions-nous être obligés, nous peuple Mauricien de plus d’un million d’âmes, attendre demain matin pour, enfin, savoir quel est cet oiseau rare empreint d’indépendance d’esprit et d’intégrité capable de s’élever au-delà des partis qui va occuper le poste de président de notre République. Et, qui sera, également, le ou la vice-présidente qui partagera ses responsabilités et privilèges au Château du Réduit ?  On est maintenant à moins de 48 heures du vote que notre auguste Assemblée nationale est censée prendre sur ces fonctions républicaines suprêmes et même au MSM, la formation politique du Prince réélu aux dernières élections générales, personne n’en sait encore absolument rien sur l’identité des chosen ones. Est-ce normal ou ne serait-ce pas là un de ces dysfonctionnements typiques à une république bananière ?

Le Premier ministre, Pravind Kumar Jugnauth, garde le secret de son choix de président comme le dirait l’anglais, «  close to his breast  ». Nous affirmons qu’il n’en a absolument pas le droit. Et un citoyen qui exige qu’on le respecte a le devoir de le lui dire en face sans crainte ni frayeur. À des questions répétées des journalistes présents à sa conférence de presse vendredi dernier, le Premier ministre, de manière péremptoire soit dit en passant, s’est muré dans des «  il n’y a pas de mystère » ou «  lindi zot pou kone. » Pravind Jugnauth — qui démontre par une telle attitude qu’il est bien le fils de son père-mentor — n’a même pas de respect pour les parlementaires, de tous bords confondus, dans la mesure où l’agenda de la séance de l’Assemblée nationale spécialement convoquée ne mentionne aucun nom et ne fait que donner l’indication qu’il y aura l’élection du président de la République et de son vice-président.

C’est bien la première fois depuis l’accession de Maurice au statut de République en 1992 que notre pays est confronté à une telle incongruité. Dans le passé, les citoyens ont toujours su, d’avance ici, qui ils ont supporté au Réduit en cas de victoire électorale des partis ou alliance de partis. Aux dernières élections générales et l’Alliance nationale de Navin Ramgoolam-XLD et le MMM avaient décliné l’identité de leurs favoris. Sir Hamid Moollan QC pour les rouges et Swaley Kasenally pour les mauves. L’Alliance Morisien ne l’avait, elle, pas faite. On pouvait peut-être alors comprendre à ce moment précis sa frilosité. Toutefois, on se serait attendu à ce que le nom de son homme soit communiqué dans les minutes, sinon dans les heures qui suivaient les résultats du scrutin. Mais non, niet, « lindi nou pou kone. »

Dans d’autres sociétés, dont américaine et française, cela n’est pas tolérable dès lors qui s’agit de confier une tâche publique aussi importante à une personne. D’abord, il y aux États-Unis, en France, y compris dans certains pays africains, que nous avons tendance à snober, des élections présidentielles au suffrage universel. Ici, c’est le Parlement seul qui vote et le peuple n’a pas son mot à dire. Cependant, pour d’autres fonctions républicaines importantes dans les pays précités, il y a des comités de sélection, des audiences de commissions spécialisées de chambre basse ou du sénat (parfois les deux à la fois) pour passer au crible les caractères des potentiels désignés. C’est ainsi que la presse aussi s’y mêle, ainsi que des lanceurs d’alerte, pour retracer, traquer des défauts, des pratiques douteuses de ces potentiels futurs chefs d’État. Avec le positionnement de notre Premier ministre, quel journaliste d’investigation pourrait avoir le temps qu’il faut pour barrer la route à un de ses favoris, question d’éviter au pays des situations embarrassantes de conflits d’intérêt ou de mœurs douteuses une fois que l’Assemblée nationale aura voté celui qu’il aurait proposé ?

Mais la non-divulgation du nom du futur président de la République à ce stade avancé n’est pas aussi le seul fait du jour qui soit inacceptable, insoutenable, dans une île Maurice qui se prétend modèle de démocratie moderne et vivante. Il y a, d’abord, la mise à la retraite forcée du président de la République par intérim, Barlen Vyapoory, pour laisser la place à celui que le Premier ministre voudra choisir. À ce sujet, M. Vyapoory, qui nous a pourtant gratifiés de discours de grande facture lors de ses sorties publiques, a singulièrement manqué de classe. Dans la Constitution de Maurice, texte qui régit notre République, absolument rien ne le contraignait à quitter son poste. Il n’est pas encore devenu impotent. Il n’a pas commis un délit quelconque. Sauf que, embrigadé au parti de Pravind Jugnauth — dont il avait été un candidat battu à Quatre-Bornes, en 1995 —, il n’a fait que de se soumettre aux diktats d’évacuer son poste imposé par le leader d’un parti qu’il a servi. Quel manque de caractère !

C’est comme si la présidence de la République de Maurice est la chose du Premier ministre. Avec lui, tout est vraiment possible donc…