Les difficultés que rencontrent les entités du groupe British American Investment ont mis au second plan les mesures budgétaires présentées par Vishnu Lutchmeenaraidoo. Le climat de confiance suscité par le Grand Argentier a fini par faire place à la suspicion et à la crainte. Si l’image du conglomérat de Dawood Rawat a été très sérieusement écornée, le déficit de communication devient aujourd’hui de plus en plus manifeste au plan institutionnel. Quand c’est au point d’occulter les balises proposées pour un décollage de l’économie, ce déficit est grave.
Dans le domaine de la communication institutionnelle et des entreprises, le monde de la finance est peut-être celui qui est le plus avare de ses opinions véritables, tandis que les corporations des autres secteurs économiques sortent une communication marketing criarde qui meuble bien l’absence d’un discours institutionnel constant et cohérent. Dans le secteur public, toutefois, les patrons, issus du monde politique, exercent autant le ministère de la parole que celui de l’action, même quand la réflexion ne produit pas les mêmes niveaux d’efficacité que leurs homologues du privé.
La présentation du budget est ainsi l’un des rares moments où les chefs d’entreprise, des économistes, des comptables et autres experts de la finance s’expriment avec plus ou moins de spontanéité à la presse. Dans le sillage du récent budget présenté par M. Lutchmeenaraidoo, il était question de “feel-good factor”, une formule-bateau reprise comme par des patrons passant à tour de rôle devant les caméras comme autant de jeunes scolaires en culottes courtes. Certains patrons ne sont ni Sorros ou Branson, encore moins quelque pâle réincarnation du défunt Paturau qui en d’autres temps aurait traversé la rue pour dire deux mots bien sentis à Nadess (SVR) et à Chacha (SSR) et à en faire le résumé à la presse. Bref, de manière générale, le discours est convenu; s’il y en aurait un au sein de cette communauté des affaires à oser prendre le Grand Argentier à contrepied, ça se saurait!
Alors qu’un grand boulevard de perceptions positives s’offrait au gouvernement pour engager les fameux chantiers de SAJ, voilà le vieillissant Hercules embarqué (pour la deuxième fois) dans une opération de soutien au lieutenant Bhadain, dont on se demande si, avec son collègue Yerrigadoo, n’éprouvent pas quelques difficultés à assumer les fonctions qui leur ont été assignées.
Marketing de marque
Tout comme leurs homologues du privé, la communication des membres du gouvernement se résume à l’emballage marketing. “Ponzi”, c’est la marque sous laquelle on va vendre tout l’argumentaire pour justifier le retrait de la licence de la Bramer Bank. Sauf que “Ponzi” désigne des modes opératoires spécifiques que les professionnels du secteur ont du mal à reconnaître. Qu’à cela ne tienne, le ministre Bhadain revient à la charge pour apporter d’autres éléments qu’il estime plus convaincants. Et suggère au passage qu’il y aurait des structures de presse qui seraient assujettis au groupe Rawat.
Mais qu’avons-nous de concret après toutes ces agitations? Personne ne dément les retraits massifs effectués par des organismes de l’Etat et personne ne nie non plus que ces retraits ont eu une incidence sur les liquidités de l’entreprise bancaire. Personne ne dément que la Bramer avait consenti à corriger une situation découlant de sa lecture libérale de l’injection de capitaux à hauteur de 10% dans ses différentes filiales. Personne ne dément que la Bramer a demandé, en vain, à connaître la base de calcul des Rs 3,5 milliards de capitaux qu’elle devait injecter conformément aux directives de la Banque de Maurice et pour lequel une première tranche devait être versée au 31 mars. Personne ne nie non plus que la BOM avait consenti, le 2 avril, à ce que cette première tranche soit versée par la BAI, engagée dans la Bramer pour environ Rs 5 milliards et qu’en dépit de cet aquiescement, la BOM révoquait la licence bancaire de la Bramer dans la même soirée. Personne ne nie non plus que le retrait de la licence de la Bramer entraîne son retrait du listing à la Bourse et, commme pour tous ceux qui avaient investi sur cette valeur, la BAI se retrouve du jour au lendemain avec un 0 dans ses colonnes comptables pour sa mise sur la valeur Bramer. On a bien constaté l’entrée en scène de PWC comme conservateurs nommés par le gouvernement et personne ne dément que la SBM avait été pressentie pour reprendre les activités de la Bramer et personne n’explique encore pourquoi la banque d’Etat s’est désistée.
Ce sont autant d’éléments qui ont fini par susciter le plus grand inconfort dans la communauté des affaires. Cet inconfort tient au fait que certaines mesures semblent aussi prématurées qu’elles semblent disproportionnées. Le malaise tient au fait que le gouvernement agisse à la fois comme accusateur et juge dans cette affaire. M. Bhadain, tout ministre qu’il est, ne peut disposer de l’affaire à sa guise sans qu’il n’ait pu établir la véracité de ses allégations. Le juriste qu’il est devrait savoir que le poids de la preuve incombe à celui qui les formule. C’est ainsi que l’on assiste à quelques interventions dans la presse qui contribuent à apporter un bémol, sinon plusieurs, au discours va-t-en-guerre du ministre des Services Financiers.
Ce sont bien les méthodes de M. Bhadain qui posent problème. Une première opération nocturne à Quatre-Bornes, sous forme de négociation avec des rapports de forces peu conventionnels, avait fini par un affidavit dénoncant des méthodes douteuses. Sommes-nous dans la récidive avec des entretiens ayant abouti à la cession du groupe de M. Rawat pour une roupie symbolique?  Le ministre des Services Financiers est-il vraiment dans son rôle quand il intervient lui-même dans les phases opérationnelles? Doit-on désormais s’attendre à ce que le ministre de la Santé, par exemple, aille faire des pansements à l’hôpital? Ou que celui de l’Agriculture plante des choux ou récolte la pomme de terre?
Le bouillant M. Bhadain a-t-il fait preuve de sang-froid dans la gestion de cette situation ou aurait-il, au contraire, fourni les éléments permettant de douter de ses motivations? Il semblerait que le titulaire ait quelque mal à réaliser que sa fonction de ministre est différente de celle de l’enquêteur qu’il fut. En allant aux feux lui-même, il transmet la perception d’une défaillance des instances régulatrices. Et plutôt que d’instaurer la confiance au plan local comme à l’étranger, la destination Maurice prend eau. Le ministre ne semble pas assez réaliser qu’il est attendu qu’il puisse démontrer des aptitudes à initier des projets de loi afin que les élus de la république puissent faire leur travail de législateur et doter ainsi le pays d’instances dont l’efficacité serait accrue. C’est comme cela que fonctionne une démocratie et si l’on ne parvient pas à s’y adapter, l’option du “lev-pake-ale” peut être librement contemplée.
Le pire reste devant nous
Même si des mesures ont été prises pour pallier les conséquences de la révocation de la licence de la Bramer afin d’en limiter l’impact sur les clients et les employés, le pire reste devant nous. Rien ne nous garantit encore que la qualité des personnes au sein des instances régulatrices se soit soudainement améliorée et qu’on n’y trouve plus parmi les nominés cette caste prompte à courber l’échine pour éviter les pets de travers d’un membre du cabinet. Rien ne nous montre que de telles dispositions prévalent à la BOM, à la FSC, au FRC ou même à la police. Ce ne sont pas de nouvelles perruques qu’il faut mettre à la tête de ces institutions, mais bien des détenteurs d’une nouvelle mentalité qui seraient à même de convaincre de la nécessité d’affranchir leurs institutions des velleités politiciennes.
Le pire reste devant nous aussi si l’on ne prend garde à ce que l’on brade la valeur réelle des biens de la British American Investment. Le déficit d’image généralisée au niveau des institutions est en passe de s’étendre aux corps professionnels également. Les investisseurs scrutent la manière dont les conservateurs de PWC traitent ce dossier qui leur a été confié par le gouvernement. L’observateur averti sait qu’au sein d’un conglomérat qui vient de subir un pareil contrecoup, il existe des entités qui ont d’autres valeurs que celles indiquées dans les livres comptables. Il faut, en effet, tenir compte du potentiel de chaque entité dans son créneau respectif ainsi que du prestige des marques qu’elle représente et qui contribue à l’image de l’entreprise et cette fameuse notion de “Goodwill”. La mission d’un conservateur n’est pas celui d’un liquidateur; au contraire, il a pour tâche de favoriser les conditions pour un retour des plus-values. Il est certain que l’on puisse accorder bien peu de valeur à une berline salie et souillée, mais cela ne représente pas la valeur réelle du véhicule qui, une fois remise en condition, peut trouver acheteur au meilleur prix. L’Etat, habitué aux procédures de “Compulsory Acquisitions”, notamment pour la construction des voies publiques, a ses propres notions d’évaluation à la baisse quand il s’agit de la propriété d’autrui. La distribution des terres du patrimoine commun aux agents politiques fournit la courbe inversée et par là-même l’exception qui confirme la règle. Aussi, un rapport précipité, dans le contexte actuel où les allégations du ministre des Services Financiers demandent encore à être mises à l’épreuve d’une validation juridique, viendrait signifier que les politiques sont à même d’exercer une pression pour qu’un cabinet professionnel exécute son agenda et ses basses oeuvres. Et si on en arrive là dans les jours, sinon dans les heures qui viennent, le message que recevra la communauté des affaires sera clair: l’Etat peut procéder au démembrement des entités  du privé et à la dépossession des individus, sans autre forme de procès.
Certes, nous sommes bien un Etat africain et Anerood Jugnauth est, avec Robert Mugabe, les plus vieux dirigeants au pouvoir. Le nôtre, en se prononcant sur le discours du budget et pour mettre de la perspective sur ses retours aux affaires en 1987, 2000 et 2014, cite aujourd’hui George W. Bush! Un criminel de guerre qui, sur la base d’un mensonge éhonté à la communauté internationale, a provoqué des guerres de l’Iraq à l’Afghanistan… Nous sommes dans la propagande de l’axe du mal, celle de la terreur et de la sécurité. Qui a parlé de confiance?