« Qui sauvera le Congo, spolié de l’extérieur, pourri de l’intérieur ? L’innocence et les rêves, les projets et la solidarité. La littérature, bien sûr, quand elle est comme ici servie par un conteur hors pair, doté d’un humour caustique et d’une détermination sans faille. » Les éditeurs de Congo Inc. Le testament de Bismarck ne laissent aucun doute sur la fonction politique de la littérature, dans ce commentaire inscrit en quatrième de couverture du roman de Jean Bofane. Ce texte a conquis le jury du Prix des cinq continents de la francophonie, présidé par JMG Le Clézio.
Ce prix devait être annoncé et remis dimanche dernier, à l’hôtel Radisson de Bamako, où devait se tenir un forum de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF), qui a été annulé suite aux attentats, survenus vendredi, qui ont, à ce jour, enlevé la vie à vingt personnes. Une mention spéciale a également été décernée à Miguel Bonnefoy pour Le voyage d’Octavio.
Le grand jury du Prix des Cinq continents que décerne chaque l’année l’Organisation internationale de la Francophonie, avait déjà délibéré, et une délégation d’auteurs devait se rendre à l’hôtel Radisson à Bamako, samedi dernier pour procéder à la fois à l’annonce et à la remise de ce prix littéraire particulièrement respecté. Avant d’en arriver aux délibérations finales qui se jouent entre dix ouvrages, cinq comités de lecture indépendants procèdent à une présélection des meilleurs livres repérés dans les grandes régions de la francophonie, au Congo Brazzaville, en France, en Belgique, au Sénégal et au Québec. Les attaques terroristes survenues vendredi dernier dans la capitale malienne ont contraint les organisateurs à annuler cette cérémonie, de même que le Forum francophone sur la diversité des expressions culturelles qui devait se tenir dans le cadre du 10e anniversaire de la convention qui le sous-tend, ainsi que d’autres réunions prévues en soutien aux autorités maliennes.
Congo Inc. Le testament de Bismarck raconte l’histoire d’Isookanga, un jeune Pygmée qui vit dans un village de la forêt équatoriale sous la coupe d’un oncle plutôt autoritaire. Il ne rêve que de s’émanciper et échapper à cette vie trop traditionnelle à son goût. La découverte d’internet et les perspectives d’enrichissement que cela permet d’envisager le déterminent à partir pour s’installer à Kinshasa. Il y rencontrera les enfants de rue, et fera commerce de sachets d’eau potable avec un associé du nom de Zhang Xia. « Pendant ce temps, dans la capitale congolaise et ailleurs, les hommes ne cessent d’offrir les preuves de leur concupiscence, de leur violence, de leur bêtise et de leur cynisme… » C’est du moins en ces termes que les éditeurs décrivent le contexte dans lequel évolue le jeune homme.
Le jury présidé par Jean-Marie G. Le Clézio, et dont fait aussi partie notre compatriote Ananda Devi, souligne le caractère surprenant et complet de ce roman : « Sorte d’encyclopédie du Congo, d’un humour tour à tour tendre et féroce, satirique et burlesque sur un sujet inédit : l’Afrique vue par un Pygmée géant. Tout y est : la pauvreté, la dépendance, les désastres d’une certaine mondialisation, les fantasmes blancs, les enfants des rues, la migration, la gadgétisation face à la tradition, une vision panoramique des problèmes d’une société exploitée, cela dans une langue puissante qui puise dans tous les registres avec une énergie et une inventivité étourdissante. » Le court extrait que Le Mauricien a publié le 12 octobre dernier donnait déjà une idée de cet humour mêlé de tendresse et de férocité, à travers l’étonnement et la réjouissance qu’Isookanga ressentait en comparant les Kinois avec les notables de Wafania, à l’occasion d’un défilé très fréquenté.
Né en 1954 à Mbandaka en République Démocratique du Congo, In Koli Jean Bofane vit en Belgique. Cet écrivain s’est tout d’abord fait remarquer en 1996 avec un livre pour la jeunesse intitulé Pourquoi le lion n’est plus le roi des animaux (Gallimard). Ensuite, en 2008, son premier roman, Mathématiques congolaises (Actes Sud), a impressionné les milieux littéraires et reçu plusieurs prix (Jean-Muno, SCAM et le grand prix littéraire d’Afrique noire de l’ADELF). Congo Inc. a déjà convaincu l’an dernier et tout près de nous, le jury du Grand Prix du Roman Métis, qui est décerné sous la présidence du critique et écrivain Mohamed Aissaouï, à La Réunion avec le soutien de la ville de Saint-Denis et de l’organisation La Réunion des Livres. Ses ouvrages ont été traduits aux USA, en Allemagne, au Brésil, en Corée et en Slovénie.
Le jury du prix des Cinq continents a également décerné une mention spéciale à Miguel Bonnefoy (Venezuela) pour Le voyage d’Octavio (Éditions Rivages), pour ses grandes qualités d’écriture. « D’une inventivité constante où l’allégresse prend la force du mythe, Le Voyage d’Octavio est un périple dans le temps et le territoire d’un Venezuela méconnu. Il insuffle à la langue française tout l’imaginaire latino-américain dans une langue d’une belle exigence poétique où la métaphore et le paradoxe nous donnent à vivre un monde baroque. »